Comme je l’ai écrit, je ne vois pas dans Le
triangle d’or d’allusion à Jules Verne, mais j’en ai vu dans d’autres
œuvres de Maurice Leblanc, et l’une d’elles mérite une analyse détaillée.
Le point fort du Triangle d’or est
donc la découverte le 14 avril 1915 par Patrice et Coralie du pavillon où sont
morts gazés leur père et mère respectifs le 14 avril 1895, 20 ans avant jour
pour jour, et le piège se referme à nouveau sur eux en ce jour fatidique.
Or, six ans plus tard, le recueil de
nouvelles Les Huit coups de l’horloge (1923) débute par Au sommet de
la tour, où le héros et sa belle découvrent un 5 septembre une tour d’un
domaine abandonné où gisent les squelettes de deux amants assassinés exactement
20 ans avant également, un autre 5 septembre, un dimanche comme en témoigne un
éphéméride.
Cette précision est d’ailleurs
intéressante. Il n’y a aucune indication nominale de jour dans le Triangle
d’or, mais la précision des dates données permet à chacun de découvrir que
le 14 avril 1895 était un dimanche, accessoirement le dimanche de Pâques. Le
lecteur des Huit coups de l’horloge ne sait pas en revanche en quelle
année se passent ces aventures, situées « peu avant la guerre » (de
14), mais il y apparaît quelques précisions nominales de dates. J’ai montré
ailleurs que les indications données dans quatre nouvelles sont
contradictoires, mais cependant compatibles deux à deux : elles pourraient
indiquer 1908 ou 1912, mais le 5 septembre ne tombait un dimanche ni en 1888,
ni en 1892… S’il me semble hasardeux d’en déduire que la mention de ce
« dimanche » ait été une allusion au 14 avril 1895, ce détail vaut
d’être connu, alors qu’il est probable que Leblanc n’ait pas donné cette
période exacte de 20 ans sans songer à son Triangle d’or.
Il y a plus à dire sur la date
anniversaire du 5 septembre, qu’on retrouve dans Les 500 millions de la
Bégum de Verne (1879), un titre de la même forme que Les 8 coups de
l’horloge, et c’est au chapitre 8 que cette date apparaît, alors que le
recueil de Leblanc est axé autour du nombre 8.
Le héros Marcel s’est engagé à la Cité de
l’Acier pour tâcher d’y découvrir les sinistres projets de son maître,
l’affreux Herr Schultze. Il va mettre près de deux ans à y arriver, jusqu’à un 5
septembre qui est précisément l’anniversaire du 5
septembre précédent, un dimanche où est mort un camarade
de Marcel, asphyxié dans une poche de gaz
carbonique au fond de la mine. C’est cette mort qui a inspiré à Schultze la
belle idée de forger d’énormes canons pouvant envoyer d’énormes obus chargés de
CO2 liquide, semant la mort par congélation et asphyxie, et c’est
dans le lieu le plus secret de Stahlstadt qu’il a mis au point cette invention,
la Tour du Taureau qu’il fait visiter à Marcel ce 5
septembre.
Il me semble tout aussi difficile
d’imaginer derrière ces multiples correspondances le pur hasard ou un processus
logique et conscient d’allusions tortueuses chez Leblanc. En tout état de cause
on peut reconnaître aux 500 millions de la Bégum et au Triangle d’or
un certain statut de pré-diction de l’usage des gaz aux fins d’extermination
militaire et civile, pré-diction mettant en cause l’Allemagne ou ses alliés.
La possibilité d’entendre SS derrière
Essarès – et Auschwitz derrière ses victimes Odolawitz – m’a rappelé un cas
évoqué dans diverses compilations de voyances et prémonitions. L’écrivain
anglais MP Shiel aurait écrit en 1895 une nouvelle intitulée The S.S.
qui parlerait de SS exterminant les classes inférieures dans des chambres à
gaz !
L’internet permet aujourd’hui d’accéder
aisément au texte anglais de cette nouvelle effectivement parue en décembre
1895, mais où il n’est aucunement question de chambre à gaz ni d’empoisonnement
de quiconque au gaz.
http://www.horrormasters.com/Text/a0802.pdf
The S.S. n’avait cependant pas besoin de tels bobards
pour mériter une certaine attention. On y voit bien une SS, la Société de
Sparte, procéder pour des motifs eugénistes à un nombre appréciable de crimes,
8000 morts en trois semaines, qui dit mieux ? De plus cette hécatombe
débute à Berlin, pour s’étendre progressivement à l’Europe entière.
Cette aventure se serait déroulée à
l’automne 1875, soit 20 ans avant la parution de la nouvelle en 1895, ce qui
n’est pas sans échos avec la chambre à gaz bien réelle, sur le papier du moins,
de Leblanc, activée les 14 avril 1895 et 1915.
C’est une enquête du détective récurrent
de Shiel, le prince Zaleski, personnage d’une insupportable pédanterie qui me
rappelle le Philo Vance imaginé 30 ans plus tard par SS Van Dine. SS ?
Oui, et il s’agit du pseudonyme de Willard Wright, qui n’aurait choisi ces
initiales que parce qu’elles sont faciles à retenir. Paul Gayot, spécialiste de
Van Dine, rappelle que « nonobstant la germanophilie de Willard Wright, ce
sigle n’avait évidemment pas en 1926 la connotation qu’il prendra par la
suite ! »
Le prince Zaleski comme Philo Vance ont
pour autre point commun d’être des amis de l’auteur, lequel reçoit leurs
confidences et intervient lui-même dans un récit écrit à la première personne.
Cette technique efficace a été également employée par Leblanc, et il est
amusant que The S.S. contienne un cryptogramme signé Morris,
cryptogramme présentant une certaine ressemblance avec celui de L’Aiguille
creuse : tous deux indiquent l’emplacement du repaire de la bande,
tous deux n’offrent que quelques lettres du texte à déchiffrer, elles-mêmes
codées.
Pour revenir à Leblanc, de multiples
points dans son œuvre me semblent soulever des possibilités d’interprétation
extrêmement subtile, mais je m’avoue incapable de déceler un fil conducteur qui
unirait tous ces points. En ce qui concerne Pâques et Dreyfus, je citerai par
exemple :
– Le Prince de Jéricho, où le
héros amnésique, nouvel Œdipe, recherche un bandit qui n’est autre que
lui-même, thème déjà exploité par Leroux dans Chéri-Bibi et Cécily, et
ce roman débute dans les rochers rouges de l’Estérel comme Le parfum de la
dame en noir. L’affaire tourne autour d’un mystérieux morceau de bois qui
se révèle être une relique de la croix du Christ ! Ce roman de 1932 a 20
chapitres, « longueur de crucifixion » selon Aragon, comme Le
parfum de la dame en noir et Le triangle d’or.
– La Passion est aussi présente dans un
curieux roman d’anticipation de 1919, Les trois yeux, contemporain de L’île
aux 30 cercueils et de sa quadruple crucifixion. Ce sont ici des Vénusiens,
dotés de trois yeux (et peut-être bien trois pieds), qui ont jadis filmé la
passion du Christ et qui la retransmettent vers la Terre.
– Dans La Cagliostro se venge
(1935), Lupin se trouve confronté à son éventuel fils qui pourrait être un
assassin et opposé à une étrange créature, Faustine Cortina, mais ces
adversaires apparents seront disculpés. Il est frappant que cortina signifie
« trépied » en latin (Dreifuss en allemand).
– Cette Faustine Cortina, « heureux
trépied », pourrait être placée en vis-à-vis d’un autre amour de Lupin,
Dolorès Kessel(bach), soit « douloureux chaudron », veuve éplorée de « 813 »
(1910) qui se révèle finalement être une redoutable tueuse. Le chaudron est
comme le trépied un accessoire de divination. Curieusement, juste après la
rédaction du Mauvais jour d’Alfred, j’ai appris la parution récente
d’une étude universitaire sur Leblanc où ce nom Kesselbach est vu comme un
signe de l’antisémitisme et de l’antidreyfusisme de l’auteur ; je réponds ici à ces allégations qui me semblent sans fondement.
J’ai d’autres pages sur les éventuelles
finesses de Leblanc
et de Verne.
le 7/12/04, Rémi Schulz