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Je
me souviens de mon émerveillement d’enfant lors de la lecture de Mathias Sandorf,
de JulesVerne, débutant par la découverte de ce message codé fixé à une patte
d’un pigeon voyageur. Il faut quatre chapitres à quelques coquins pour le
décoder et obtenir :
Tout est
prêt. Au premier signal que vous nous enverrez de Trieste, tous se lèveront en
masse pour l’indépendance de la Hongrie. Xrzah.
Aujourd’hui où je suis un
peu moins naïf je me dis que ces comploteurs ont accumulé d’impardonnables
erreurs. Un texte codé doit être aussi court que possible, et ne contenir aucun
mot prévisible donnant une ouverture au décryptage, or ce message expédié de
Hongrie à Trieste contient les mots Hongrie et Trieste. C’est dire que, même
écrit à l’envers, il ne ferait pas long feu entre les mains de déchiffreurs
patentés, et le message énonce le but même de la conspiration, à la seule
destination semble-t-il de ceux qui l’intercepteraient, car Sandorf devait tout
de même savoir de quoi il en retournait…
Bon, c’est un roman, mais
chacun peut avoir besoin de communiquer secrètement un jour ou l’autre et mes
réflexions sur la meilleure manière d’y parvenir m’ont conduit à une
évidence : un bon message secret ne doit pas avoir l’air d’en être
un. D’une part on ne compte plus les
chiffres inviolables qui ont été cassés, d’autre part le simple fait d’envoyer
ou de recevoir des messages chiffrés risque d’attirer dangereusement
l’attention sur soi.
Un petit exemple pour
commencer, utilisant le principe du message de Mathias Sandorf, où il
faut appliquer successivement dans les quatre sens une grille ajourée sur le message découpé en carrés de lettres,
mais mon message chiffré offre un sens immédiat parfaitement intelligible, si
bien que je peux le confier à la poste, un peu plus sûre que la colombophilie,
même en dehors des périodes de chasse.
Voici donc ce texte
insignifiant, dont la banalité ne saurait éveiller les soupçons des services
concernés :

Ma correspondante ne
s’attarde pas sur ces propos anodins, elle ne fait qu’en dénombrer les lettres,
100 tout juste. Elle ne tombe pas dans le piège de les distribuer en un carré
de 10 x 10, car elle sait que je suis complètement SONÈ, or 100 se répartit en
64 et 36, les carrés de 8 et 6 évoquant les 8 et 6 vers des quatrains et
tercets du sonnet. Elle construit donc ces deux carrés, auxquels il ne reste
plus qu’à appliquer la grille de décodage…
Il n’y a en fait pas de
grille matérielle, car il serait encore inconséquent d’avoir dans ses affaires
un objet aussi compromettant, Sandorf en a fait la triste expérience. On
utilise le fait que, dans un carré de lettres de rang pair, une lecture
diagonale d’une ligne sur quatre permet, réitérée dans les 4 sens, de lire
toutes les lettres sans oubli ni répétition. Il sera plus aisé de le constater
sur cette construction où les lettres sont orientées selon les 4 axes
successifs de lecture.

Il faut encore utiliser la
clé SONÈ et commencer dos tourné au Nord(-Ouest), en haut à gauche du grand
carré où débute la lecture du texte trivial. Il faut donc regarder vers le
Sud(-Est) en bas à droite du grand carré, démarrer sur la lettre A et lire 4
lignes plus bas UPARA, puis 4 lignes plus bas DISONAT, puis 4 lignes plus bas
TEN. Ensuite on regarde vers l’Ouest(-Sud) pour lire DLEXILENAPICAUSE, puis
vers le Nord(-Ouest), puis vers l’Est(-Nord), enfin on répète la manœuvre pour
le petit carré. Il suffit de rétablir la ponctuation pour obtenir le message
original :
Au paradis
on attend l'exil, en à-pic au sens avéré.
Relève Eve
au rédimé délit.
Tari Eden,
élans mêlés, été privé de baie, là finir.
J’ai laissé tomber la
Hongrie, en principe indépendante aujourd’hui. Disons qu’il s’agit d’une
paraphrase d’une stance de l’Evangile maudit de Klorm.
J’avais en fait d’autres
motivations pour rendre hommage au cryptogramme de Mathias Sandorf. Je
subodore que Verne n’a pas imaginé par hasard d’envoyer le pigeon portant la
réponse de Sandorf aux conjurés de Hongrie le 9 juin 1867 qui était le dimanche
de Pentecôte, commémorant la descente du Saint-Esprit souvent représenté par
une colombe.
En revanche je n’imagine
guère que Verne, souvent ostensiblement antijuif, ait été conscient que ce 9
juin était aussi la Pentecôte juive, plus exactement la fête de Chavouot, le 6
Sivan du calendrier juif. Il n’est pas rare que ces deux fêtes coïncident (une
année sur quatre environ), mais il l’est bien plus que ce soit un 9 juin (la
prochaine occurrence après cette année 1867 sera en 2019), soit le 9e jour du
6e mois, tandis que le 6 Sivan est le 6e jour du 9e mois de l’année civile
hébraïque. Le 9/6 serait donc aussi le 6/9, jour idéal pour le renversement du
RéGiMe MaGyaR (en hébreu ne sont notées que les consonnes).
La fête de Chavouot
commémore l’alliance du peuple hébreu avec Yahvé, scellée par le don de la Tora
au Sinaï. Curieusement ce mot tora, « enseignement », pourrait être le
féminin de l’hébreu tor, « tourterelle », de la famille du pigeon et de
la colombe, or le principal adversaire de Sandorf est le banquier Toronthal,
que Verne n’a pas osé désigner comme explicitement juif en l’appelant d’un nom
typique comme Rosenthal. C’est Toronthal qui résout la dernière étape du
décodage du cryptogramme, en découvrant que le message original a été d’abord
écrit à rebours (de même l’hébreu s’écrit de droite à gauche).
Mathias est la forme
grécisée du nom hébreu Matatya, signifiant « don de Yahvé », ce qui évoquerait
encore la Tora en ce jour de Pentecôte. Sandorf, transcrit sans tenir compte de
la nasalisation qui n’existe pas en hébreu, donnerait le squelette
consonantique SDRF. Il est rare qu’un mot de 4 lettres fasse sens en hébreu, or
sa lecture à rebours livre un mot immédiat, FRDS qui se lit PaRDèS, « paradis »
(F et P sont une seule et même lettre en hébreu).
La tradition juive a fait
des 4 consonnes de ce mot PaRDèS l’acronyme des 4 sens de la Tora, de
l’Ecriture. Sans me soucier des aspects théologiques ou philosophiques de ces 4
sens (immédiat, allusif, allégorique, et secret) qui ont leurs équivalents
chrétiens, je me suis plu à les confondre avec les 4 directions, ce qui ne me
semble pas en désaccord avec l’esprit qui a prévalu pour établir cette
correspondance, le Paradis biblique étant marqué par un net symbolisme
quaternaire (les 4 fleuves, etc.) qui se retrouve d’ailleurs dans d’autres
mythes de création.
Je n’imagine pas que Verne
ait été conscient de ces possibilités, néanmoins cette idée des 4 directions de
lecture est bien présente dans le cryptogramme dont la résolution demande
l’application d’une grille tour à tour dans ses 4 positions. Je trouve
fascinant que la maison de Sandorf soit caractérisée par une girouette en fer
ajouré, « laquelle eût été certainement de la main de Quentin Metsys, si
Trieste se fût trouvée en pays flamand. » Un changement de vent
transformerait MeTSyS (ou MaThiaS S.) en SySTèMe, SanDoRF en PaRaDiS, ou encore
MaThiaS en SaTaM, verbe hébreu signifiant « fermer », « tenir secret ».
Si ces coïncidences me
ravissent, je ne suis pas vraiment fier de ce premier SONÈ, et j’en ai composé
un autre, visible ici, de conception plus hardie
puisqu’une de ses lectures offre un sonnet classique de 14 vers réguliers, mais
la difficulté de cette contrainte peu intuitive ne m’a pas permis d’obtenir un
résultat qui me satisfasse pleinement.
Il existe cependant d’autres
applications plus simples à réaliser de ce principe du message secret à sens
apparent, en utilisant par exemple un autre mode de chiffrage proposé par
Verne, dans Voyage au centre de la terre.
Il m’a ainsi été plus facile
d’écrire un chrysonnet, un sonnet d’or, soit une pièce formée de 8+5 vers,
nombres de Fibonacci. Son schéma de rimes et quelques mots sont empruntés au
fameux « Sonnet en -ix » de Mallarmé.
S’abolir
en inanité… Son or-
alité
s’abîme si le calice,
tige,
révèle le sésame, vice.
Repas élu,
petite page d’or-
igan, ô
péril ! épi ! La minor-
ité ne
rêve case d’avarice.
Repu de
sel, épice le sévice,
cèle l’are
relaté d’âge d’or.
A mater
Eno* celé, ça pérore…
Naval, il
use l’idem à Tunis,
âge
reculé, décati d’avis,
et une
muse rime ce pylore :
finitude
de relire Valis*.
* Valis est le roman
fou et autobiographique de Philip K Dick (Siva en français), dont le
personnage Brent Mini est inspiré du compositeur Brian Eno.
Les connaisseurs
remarqueront que ce texte compte 273 lettres, qui peuvent donc construire un
rectangle de 13 x 21, deux autres nombres de Fibonacci. L’écriture verticale du
chrysonnet dans cette matrice permet de découvrir un autre texte
horizontalement (il s’agit d’une idée originale de Robert Rapilly, qui a nommé
cette technique Origami).
S I S I L E P E R E D E R A C I N E N Y D
A T A C E P A R I D E V E M A L I C E L E
B E B E S A G I T A S I L A P U S A M O R
O S I T E S E L E V E C A T E S A T U R E
L O M I S E D E N A L E T E R E G I S E L
I N E G A L O P E R E C E R O L E D E F I
R O S E M U R I R I P E D E R I R E R I R
E R I R E P I L E C I L A N E D E V I N E
I L E V I T A M E R E L E C A M U S E T A
N I C E C I N I C E L A D E V A L E C U L
A T A L E T O N A P E R O L A T E T E D I
N E L E R E P O S U S E R E L U D U P E S
Et voici ce texte,
ponctuation rétablie (disons qu’il s’agit encore de deux stances de l’Evangile
de Klorm) :
Si,
Si le Père déraciné n’y data ce pari d’Eve,
Malice,
Le bébé
s’agita.
S’il a pu,
sa morosité s’élève.
Ça te
sature, l’omis Eden, à l’été régi…
Sel
inégal, opère ce rôle, défi rose mûri, ripé de rire, rire, rire…
Pile, ci
l’âne devine.
N’a l’Eve
gavé ce gone-ci, mi-vile,
Vit,
amère, le camus Eta.
Ni ceci,
ni cela, deva*.
Le cul a talé
ton apéro, la tête dîne, le repos use.
Relu :
dupes.
* « ni ceci, ni cela »
(français) = neti, neti (sanskrit)
deva (sanskrit) = « dieu » (français)
![]()
(cette signature ambigramme, invariante après
renversement,
est due à Gilles Esposito-Farèse, ainsi que le terme «
chrysonnet »)