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La canne de Larsan/Darzac/Balzac

 

 

La « canne de Frédéric Larsan » est donc un leitmotiv qui court tout au long du Mystère de la chambre jaune, et qui réapparaît dans Le parfum de la dame en noir. Pourquoi l’inspecteur Larsan qui n’est pas boiteux a-t-il besoin de cette canne qui ne le quitte plus ? Pourquoi prétend-il qu’on la lui a donnée à Londres alors qu’elle a été achetée quelques jours avant à Paris par Robert Darzac, suspect dans l’affaire sur laquelle il enquête ?

On saura plus tard que c’était Larsan qui s’était grimé en Darzac pour acheter cette canne, destinée à occuper sa main droite pour dissimuler la blessure trahissant sa culpabilité dans cette affaire.

J’ai imaginé que cette canne pouvait faire de Larsan un « trépied », Dreifuss, mais une érudite amie m’a indiqué une autre possible source de cette canne, qui n’est d’ailleurs pas incompatible avec mon hypothèse. Ce qui suit est très largement basé sur les indications de cette amie.

 

Vers 1850 est paru un roman de Delphine de Girardin, La canne de M. de Balzac, qui a connu un succès immédiat et a été souvent réédité dans les décennies suivantes. Il n’y a rien d’improbable à ce que Gaston Leroux l’ait lu, d’autant que Delphine était la femme du grand patron de presse Emile de Girardin.

Le héros de ce roman, Tancrède Dorimont, est très ennuyé de sa trop grande beauté, qui ne lui vaut que des déboires.

Un jour à l'opéra, il voit Balzac et sa canne ; en fait il voit d'abord la canne : " Tancrède prit sa lorgnette et se mit à étudier cette canne monstre"...

Plus loin : "Quelle raison avait engagé M. de Balzac à se charger de cette massue ? pourquoi la porter toujours avec lui ? par élégance, par infirmité, par manie, par nécessité ? Cachait-elle un parapluie, une épée, un poignard, une carabine, un lit de fer ? Mais par élégance, on ne se donne pas un ridicule pareil ; on en choisit de plus séduisants.  - par nécessité ? je ne sache pas que M. de Balzac soit boiteux ni malade" ...

Ce sont à peu près les mêmes interrogations que se pose Rouletabille sur la canne de Larsan/Darzac.

Tancrède devine là un "grand, un beau, un inconcevable mystère", il observe Balzac, le voit bizarrement apparaître, puis disparaître..., il songe : "Si cette canne était comme l'anneau de Gygès, comme le rameau de Robert le Diable ! si cette canne avait le don de rendre invisible !"

Robert le Diable est un célèbre opéra de 1830 de Meyerbeer, je reviendrai plus loin sur ce nom. Dans cet opéra un fantôme qui n’est autre que Bertram, le propre père de Robert, lui confie un rameau magique qui lui permettrait de conquérir le cœur de celle qu’il convoite, mais Robert refuse finalement ce sortilège. Des parallèles sont encore possibles avec le Mystère de la chambre jaune où Larsan s’avère être le père de Rouletabille. Et Robert Darzac ferait le lien entre Robert le Diable et Balzac ! L’invisibilité du criminel est un problème posé aux enquêteurs, « un mystère du Diable » énonce un protagoniste.

Delphine de Girardin explique ensuite comment cette canne, qui effectivement rend invisible, explique le génie de Balzac qui, invisible justement, peut, "comme les princes populaires qui se déguisent pour visiter la cabane du pauvre, et les palais du riche qu'ils veulent éprouver (...) se cacher pour observer" ...

Tancrède, qui signifie à Balzac qu'il a compris son secret, obtient de celui-ci qu'il lui prête la fameuse canne : à un certain moment Tancrède est invité à une soirée, et tout à coup " un vilain enfant roux, enfant du voisinage, s'était emparé de la canne que Tancrède avait laissé par terre..." 

La canne sert ensuite à Tancrède à éprouver le coeur et le comportement d'une charmante et naïve jeune fille que, étant sûr d'avance de sa vertu, il se décide à épouser.

Les derniers mots de La canne de M. de Balzac sont les suivants :

" -  Qu'est devenue la canne ? dira-t-on.

Vous allez le savoir :

Elle est retournée aux mains de M. de Balzac, et ...

    LES HERITIERS BOIROUGE

vont paraître !!  "

 

Les héritiers Boirouge sont bien un roman de Balzac, et il est permis de supposer que Delphine de Girardin suggère que l’inspiration en soit venue par l’entremise de cet enfant roux, que Balzac n’a jamais vu, c’est-à-dire que Balzac ne serait que l’instrument de cette canne douée de bien étranges pouvoirs.

Leroux pourrait à son tour avoir été inspiré par cet « enfant roux », et il faut rappeler que le premier nom de son héros journaliste a été Joseph BOITABILLE. Les protestations d’un homonyme l’ont conduit à changer son nom en ROULETABILLE après les deux premières livraisons du feuilleton, mais ce Boitabille pourrait devoir quelque chose au Boirouge de Balzac (ou de sa canne), Boitabille qui n’est qu’un surnom de Joseph Joséphin, nom donné par l’assistance publique au fils du bandit BALL…meyer, qui deviendra le beau-fils de DarZAC après le remariage de sa mère, qui a d’ailleurs réépousé BALLmeyer à nouveau transformé en darZAC dans le Parfum de la dame en noir.

BALL…ZAC, on peut douter d’un hasard, et cette piste peut être approfondie. Le vrai nom de l’auteur de Robert le Diable est Jakob Beer, qui a jugé bon d’allonger son nom en Meyerbeer, et d’italianiser son prénom en Giacomo. En rappelant que le père du Joseph biblique fut Jacob, on peut encore trouver des liens avec Robert Darzac, Joseph fils de Ballmeyer, ou avec le « père Jacques », domestique des Stangerson qui est précisément celui qui parle de « mystère du Diable ». En allant un peu plus loin, on pourrait imaginer que le vrai nom du père de Rouletabille, connu en Amérique par Mathilde Stangerson, ait été Ball tout court, qui signifie précisément « bille », l’élément commun aux deux surnoms choisis par Leroux pour son fils.

 

Et après ? Tout ce qui peut rapprocher Ballmeyer du Juif Meyerbeer renforce la judéité non explicite du père de Rouletabille, et le moins qu’on puisse dire est que Leroux aurait pu donner un nom moins typé à son bandit diabolique s’il avait voulu éviter toute équivoque.

Et toute équivoque antisémite en ces années-là était aussi une équivoque antidreyfusarde.

Et bien entendu les liens avec Robert le Diable renforceraient aussi la piste de Dreyfus à l’île du Diable.

 

Deux ou trois petites choses encore. C’est la canne d’Arthur Rance qui est finalement utilisée pour confondre Ballmeyer-Darzac dans Le parfum de la dame en noir, mais il y a peut-être dans ce roman une belle finesse : pour détourner les soupçons de sa personnalité Darzac, Ballmeyer apparaît à Menton tandis que Darzac est censé être à… Cannes !

Kahn est encore un nom typiquement juif, Zadoc Kahn fut longtemps le Grand Rabbin de France.

Enfin, si le nom de Balzac n’est jamais cité dans ces deux premiers volets des aventures de Rouletabille, il apparaît explicitement dans Le triangle d’or, où Leblanc a jugé bon de situer l’essentiel de son intrigue rue Raynouard, dans le voisinage le plus proche de la maison de l’écrivain.

Rémi Schulz, le 28/12/04