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Le brun Leblanc ?

 

 

L’outrage

Mon étude Le mauvais jour d’Alfred s’achève sur l’évocation d’un certain caractère prémonitoire des romans de guerre de Maurice Leblanc : dans Le triangle d’or un traître allié de l’Allemagne se sert à deux reprises d’une chambre à gaz pour éliminer les membres de la famille Odolawitz ; dans L’île aux 30 cercueils, un « super-Boche » ne recule devant aucun massacre dans l’entreprise occulte qu’il imagine devoir le conduire au pouvoir absolu, et Lupin feignant de rentrer dans son jeu l’intronise sous le signe de la croix gammée, symbole oriental peu connu avant son adoption ultérieure par les nazis.

Cette étude était sous presse lorsque j’appris la publication de D’une guerre à l’autre : la germanophobie française à travers l’œuvre de Maurice Leblanc dans un volume d’Hommages aux Presses Universitaires de Franche-Comté.

Je ne vais pas contester à l’auteur, Jean-Paul Colin, que les romans de Leblanc écrits pendant la Grande Guerre (14-18) ne sont pas particulièrement bienveillants envers les envahisseurs teutons, mais je suis ébahi par la présentation qu’il fait d’un roman antérieur, « 813 » (1910) : « Huit cent treize a pour thème le conflit entre Arsène Lupin et la banque triomphante de la Belle Époque, représentée par Rudolf Kesselbach - ce patronyme a des sonorités qui ne sont pas choisies au hasard, et connotent évidemment une hostilité courante à l’époque à l’égard de l’Allemagne, de la grande finance et des Juifs, l’amalgame étant souvent fait dans l’opinion publique. »

Je doute que quiconque ait lu « 813 » l’y reconnaisse dans ce résumé, et je pense connaître les trois versions du roman, celle du feuilleton de 1910 du Journal comme celles des éditions Lafitte de 1910 et 1917. Si cette vision d’un Leblanc exploitant l’antisémitisme est énoncée comme « évidente », Colin est un plus circonspect dans son analyse profonde de la pensée politique de l’écrivain : « D’abord dreyfusard, il subit l’influence droitière et antiparlementaire de son entourage (…) » Il me semble qu’on pourrait en déduire que Leblanc serait antidreyfusard et antisémite lorsqu’il écrit « 813 », mais Colin oublie de mentionner que ce grand pourfendeur de la finance judéo-allemande vit alors depuis 15 ans avec une femme issue d’une de ces riches familles d’origine juive allemande, Marguerite Wormser qu’il a épousée en 1906 et avec qui il terminera ses jours.

Après tout, ça ne prouve rien, et je ne prétends pas connaître le tréfonds de l’âme de Leblanc, mais il est en revanche immédiat de démontrer que les allégations concernant « 813 » sont imaginaires.

L’art de l’éclipse

Rudolf Kesselbach n’est en fait ni banquier, ni juif, ni d’ailleurs antipathique, et si le roman se réduisait à un conflit entre Kesselbach et Lupin il s’achèverait au milieu du premier chapitre où Kesselbach est assassiné.

Kesselbach est un nom allemand, qui n’a rien d’immédiatement « juif » – comme Blumenfeld ou des noms de ce type qui ne sont d’ailleurs pas obligatoirement juifs (Alfred Rosenberg fut un théoricien nazi) –, mais tout patronyme allemand peut devenir celui d’une famille juive. Si un célèbre Kessel (Joseph) était juif, il était évidemment inconnu des contemporains de « 813 » (ainsi que le maréchal nazi Kesselring).

Il est inutile de discuter plus avant l’éventuelle judéité du rare patronyme Kesselbach, puisque Leblanc aurait visé selon Colin les classes populaires promptes à faire l’amalgame entre Allemand riche et Juif, et que donc n’importe quel autre nom allemand aurait vraisemblablement provoqué la même analyse. Je me borne à constater que Leblanc avait effectivement besoin pour son intrigue d’un riche Allemand, qu’il ne lui a pas choisi un nom typiquement juif, et que rien dans le peu que le lecteur en sache ne va dans ce sens.

Rudolf Kesselbach est le fils d’un obscur chaudronnier d’Augsbourg – rien à voir donc avec la haute finance juive – qui a fait fortune dans le diamant au Cap. Point final, on n’en sait pas plus. Rien dans sa description ne connote l’image populaire du Juif : haute taille, yeux bleus rêveurs contrastant avec un front carré et une mâchoire osseuse.

Quand bien même on s’obstinerait à y voir un Juif, force serait encore de reconnaître  que le récit n’en donne aucun trait négatif. C’est d’abord une victime, dont l’entreprise n’a rien de blâmable, du moins aux yeux de Lupin qui le respecte et lui propose une association à parts égales.

Si, après sa mort, les deux adversaires de Lupin ont des noms allemands, Altenheim et Malreich, ce sont en fait tous deux des descendants d’un petit noble français, le chevalier Jacques de Malrèche, majordome du duc de Veldenz un siècle plus tôt.

 

Il n’y a qu’un petit détail subreptice qui pourrait induire une connotation juive dans ce récit : l’hôtel où est descendu Kesselbach est situé dans un quartier imaginaire de Neuilly, au croisement de l’avenue d’Orvieto et de la rue de Judée. Le bureau de Kesselbach donne sur l’avenue d’Orvieto, tandis que les chambres de ses employés, Chapman et Edwards, donnent sur cette rue de Judée.

Cette distinction pourrait être jugée dépréciatrice par un esprit catholique tortueux – Orvieto fit jadis partie des états pontificaux –, mais dans la première version du roman, lors de sa parution en feuilleton, le Palace-Hôtel était situé au croisement de l’avenue d’Orvieto et de la rue de Galilée. A première vue la Galilée évoque d’abord aux chrétiens Jésus, que certains « historiens » se sont évertués à démontrer ne pouvoir être né juif.

 

Il devient de plus en plus tortueux d’imaginer une intention antisémite derrière cette modification, dont il serait utile au demeurant de découvrir une explication. Voici une hypothèse qui n’est… qu’hypothétique !

L’action de « 813 » se déroule 4 ans après celle de L’aiguille creuse (1909), que les dates de Pâques et de la Pentecôte permettent de situer en 1908. Nous serions donc en 1912, et le 16 avril où débute « 813 » est bien en 1912 un mardi, comme le précise le récit. De fait l’édition de 1917 lèvera toute ambiguïté en datant l’action « deux ans avant la guerre ».

Or le 17 avril 1912 fut un jour tout à fait particulier, annoncé longtemps à l’avance comme le fut récemment le 11 août 1999, celui d’une éclipse annulaire presque totale (99 %), particulièrement remarquable pour les Parisiens car sa ligne de centralité passait par Saint-Germain-en-Laye. Il n’y a eu aucune éclipse comparable entre 1912 et 1999, et à midi dix heure française ce 17 avril le soleil se limitait à un mince liseré d’or au-dessus d’une capitale fortement assombrie.

Or c’est « sur le coup de midi », après un triple assassinat au Palace-Hôtel bouclé par la police, qu’est annoncée ce 17 avril l’arrivée de l’épouse de Kesselbach, Dolorès. L’événement est d’importance car c’est elle la tueuse, le principal adversaire de Lupin dans cette affaire. Ce n’est pas elle qui arrive à l’hôtel, mais une complice, sa femme de chambre[1], à laquelle Dolorès va immédiatement se substituer avant d’être interrogée, puisque elle était déjà sur place. Cette substitution de la domestique à la maîtresse à l’instant même où la lune cache le soleil vaut d’être étudiée, et je remarque divers détails qui valideraient l’intentionnalité de cette concomitance :

– En situant son hôtel à Neuilly, à l’est de Paris, Leblanc le rapprochait de la ligne de centralité de l’éclipse.

– Le principal trait de la description de Dolorès touche ses yeux, « noirs, d’une grande beauté, chargés d’or, de petits points d’or, pareils à des paillettes qui brilleraient dans l’ombre » ; nous ne sommes pas loin de l’aspect du soleil au même moment.

– Dolorès se révèle donc être le mystérieux LM, « l’homme noir », masqué, dont le seul signe distinctif connu est une frange de cheveux blonds échappant sous son chapeau ; c’est un autre artifice, écartant les soupçons de la brune Dolorès, mais encore une possible allusion à la frange d’or de l’éclipse annulaire.

– Dolorès mène une double vie, « la journée sur sa chaise longue, malade et défaillante, mais la nuit, debout, courant par les chemins, infatigable et terrifiante » ; c’est une créature lunaire, qui découvre le secret de l’énigme « 813 » à minuit, tandis que Lupin la découvrira trop tard, à midi ; « tu n’es pas encore celui qui fera pâlir mon étoile », lance Lupin au frère de Dolorès, juste avant que « l’homme noir » surgisse et lui porte un coup de poignard à la gorge…, mais Lupin portait un gorgerin protecteur, et l’homme noir s’enfuit tandis que Lupin neutralise son frère d’un coup au plexus solaire : « ça vous mouche votre soleil vital, comme une chandelle. »

– Le premier décryptage, faux, de l’énigme complémentaire, le mot « Apoon », l’explique comme une corruption de « Apollon », dieu solaire, et j’observe que cette occultation est précisément réalisée par une éclipse des lettres centrales de « apoLLon » ; de plus ces lettres sont des L, comme Lune, et leur retranchement a pour effet de rapprocher les deux O d’Apollon, comme les deux astres sphériques de diamètre apparent égal se rapprochent avant leur conjonction lors de l’éclipse.

– Il y aurait enfin cette rue de Galilée, car Galilée est aussi l’astronome inventeur d’une « lunette » qui lui a d’abord fait découvrir le relief de la lune ; son nom complet est Galileo Galilei, or galil signifie en hébreu « rond »…

 

Si Leblanc avait l’esprit assez tortueux pour imaginer pareil jeu, il est difficile de prétendre suivre les méandres qui l’auraient amené à modifier « Galilée » en « Judée ». Peut-être a-t-il jugé l’indice Galilée trop parlant pour l’édition du livre qui serait encore lu deux ans plus tard, au moment de l’éclipse, ou peut-être encore s’agissait-il d’une prime aux lecteurs attentifs, leur indiquant qu’il y avait quelque chose à découvrir ici ?

Fallait Hauser

Rose Fortassier a montré dans Etudes Balzaciennes (1966) à quel point « 813 » semblait emprunter des éléments à Splendeurs et misères des courtisanes. Le Vautrin de Balzac se sert comme d’une marionnette du poète raté Lucien de Rubempré, il en va de même du Lupin de Leblanc avec le poète raté Gérard Baupré. La « grande combinaison » de Vautrin échoue parce que le cœur s’en mêle : Rubempré se pend après la mort de celle qu’il aime ; Baupré se pend de même après la mort de Dolorès, annihilant les plans de Lupin.

Je souscris à cette analyse, mais il me semble exister de non moins frappantes similitudes entre « 813 » et l’affaire Gaspard Hauser, « l’orphelin de l’Europe » qui passionna le 19e siècle et donna lieu à des centaines d’ouvrages.

Gaspard Hauser est découvert errant à Nuremberg en 1828, adolescent quasi inculte, tout juste capable d’écrire son nom. Il déclare avoir été prisonnier d’un homme noir, lequel continuerait à le pourchasser. Il se prétend attaqué à plusieurs reprises par l’homme noir, et est finalement découvert en décembre 1833 frappé d’un coup de couteau au ventre dont il mourra trois jours plus tard. Sur les lieux de l’attentat fut trouvé un réticule contenant un étrange message en écriture spéculaire, à déchiffrer à l’aide d’un miroir, supposé écrit par son assassin, l’homme noir, signé des lettres M.L.Ö. Une rumeur lancée du vivant de Hauser en a fait le fils de Charles de Bade et de Stéphanie de Beauharnais, héritier légitime du grand-duché de Bade, son assassin aurait été un agent de Marie-Louise (ML) d’Autriche (Österreich).

S’il semble établi aujourd’hui que Hauser était un mythomane qui s’est lui-même donné un coup de couteau après avoir écrit le prétendu message de l’homme noir, la fable du complot dynastique était fortement soutenue du temps de Leblanc, notamment par le roman à succès de Jacob Wassermann en 1908, et cette histoire d’un homme noir assassin signant des initiales ML avait tout pour inspirer Maurice Leblanc (le prénom Maurice signifie « noir »).

Et qu’est-ce qu’on trouve dans « 813 » ? un homme noir qui tue au stylet ou au couteau et qui signe des initiales LM… LM et non ML ? Je rappelle que Le Message de l’assassin de Hauser était écrit inversé, et donc signé OLM au lieu de MLO. Précisément le premier indice indiquant que Dolorès Kesselbach pourrait être autre chose qu’une riche veuve éplorée est un miroir trouvé dans son sac, un MIROIR portant les initiales LM.

Avant le coup de théâtre final, LM a été identifié à Louis de Malreich. Toutes les lettres de Marie(-Louise d’Österreich) figurent dans ce nom Malreich, qui ressemble aussi à Maurice. De fait ces Malreich que Lupin va chercher en Allemagne sont d’origine française, ce sont les descendants d’un Malrèche dont le nom a été germanisé.

Le frère et complice de Dolorès est Raoul de Malreich, qui habite à Paris 29 villa Dupont, ce qui était alors l’adresse exacte de Leblanc. Raoul étant par ailleurs le prénom fétiche de Lupin, il semble que Leblanc ait multiplié les indices le reliant à LM, qui va être la première victime de Lupin, lequel n’avait jusqu’ici pas de sang sur les mains, comme si la créature prenait pouvoir sur son créateur, ce qui n’est pas sans écho dans la vie de Leblanc qui ressentait jalousement l’attrait du public pour Lupin, alors que ses autres tentatives littéraires n’ont guère rencontré le succès.

 

Quant au thème principal de « 813 », plutôt qu’un imaginaire combat contre une banque judéo-allemande qu’on y cherchera vainement, c’est la grande combinaison de Lupin, installer à la tête du duché allemand de Veldenz un homme à lui, qu’il mariera à sa propre fille et à qui il dictera une politique ambitieuse propre à changer la « carte de l’Europe ». Comme l’héritier légitime du trône, découvert par Rudolf Kesselbach, est mort, Lupin lui substitue le poète Gérard Baupré qu’il empêche de se suicider le 30 avril 1912. Selon des documents découverts sur lui, Gaspard Hauser serait né le 30 avril 1812…

L’homme qui a imaginé qu’il était l’héritier légitime du duché de Bade, ou du moins qui s’est fait le porte-parole de cette fable, fut un certain Anselm von Feuerbach, important personnage qui se passionna pour le cas de l’orphelin.

Kesselbach, c’est « rivière du chaudron », et l’humble père du représentant de la banque judéo-allemande selon Colin est bien chaudronnier. Feuerbach, « rivière du feu », indique que le Conseiller a probablement eu un ancêtre forgeron, mais l’important est ici que l’association d’idées soit immédiate entre « chaudron » et « feu ». C’est un nouvel indice confortant l’idée que Leblanc a construit son intrigue en s’inspirant du roman de Balzac et de la ténébreuse affaire Hauser, en en travestissant les éléments, certes, mais en laissant aux lecteurs perspicaces des jalons pouvant confirmer leurs hypothèses.

 

Arsène Lupin porte dans cette aventure le nom anagrammatique Paul Sernine, il y raille la poésie de Gérard Baupré.

PAUL sERnINE est à quelques lettres près PAUL vERlaINE, lequel a notamment écrit un Gaspard Hauser chante dont une strophe me semble fortement évoquée par l’épilogue de « 813 » :

   Bien que sans patrie et sans roi

   Et très brave ne l’étant guère

   J’ai voulu mourir à la guerre :

   La mort n’a pas voulu de moi.

Tous les éléments y apparaissent, dans le désordre, parfois de manière antinomique. Lupin y rencontre l’Empereur Guillaume II, et décline par patriotisme son offre de devenir chef de sa police personnelle. Hanté par la mort de Dolorès et celles de deux autres personnes dont il se juge responsable, il se suicide en se jetant à la mer.

Mais l’épilogue de l’épilogue montre un Luis Perenna s’engager dans la Légion étrangère, et le dernier paragraphe place dans la bouche de Lupin : « Puisque la mer n’a pas voulu de moi, nous allons voir si les balles des Marocains sont plus compatissantes. »

Epilogue

J’espère avoir montré que « 813 » ne semble contenir aucune allusion antisémite. 

S’il serait en revanche compréhensible que Leblanc ait été germanophobe en cette période trouble que fut la fin de la Belle Epoque, force est encore de reconnaître que les indices de cette germanophobie dans « 813 » sont très contestables.

Les commentaires de Colin touchant les Malreich sont d’une douteuse pertinence puisque, sans même retenir l’hypothèse que les Malreich soient le reflet de Maurice, ils sont explicitement d’origine française.

Colin lui-même admet que le portrait de Guillaume II n’a rien de négatif, et trouve les indices de germanophobie chez les personnages secondaires, qui se réduisent en fait à un seul, le chef de la police Waldemar, « gros et laid ». C’est un peu maigre…

 

Je préfère m’arrêter ici, « ma double mission achevée », soit dénoncer l’absurdité d’un antisémitisme de « 813 », et montrer que ce riche roman reste ouvert à de plus exaltantes recherches.

Rémi Schulz, le 28/10/04

 

 



[1] Le nom de cette femme de chambre est Suzanne, ce qui peut faire penser à une scène célèbre du Mariage de Figaro, où la soubrette Suzanne se fait passer dans l’obscurité pour sa maîtresse la comtesse.