C’est
à l’automne 1936 qu’est révélé ce que cache non seulement le pseudonyme Ellery
Queen, devenu le plus populaire auteur de polar US, mais aussi Barnaby Ross,
auteur fétiche chez un autre éditeur. Ce sont donc Manfred Lee et Frederic
Dannay, deux cousins nés en 1905.
Ils
ont publié en 7 ans 9 Ellery Queen et 4 Barnaby Ross. Le détective des Queen
est un certain Ellery Queen qui se trouve par ailleurs être un auteur de romans
policiers, ce qui permet d’intéressants jeux réflexifs. Le détective des Ross
est un ancien acteur devenu sourd à force de…, mais passons.
Il
y a de bons romans dans les deux séries, d’excellentes idées qui seront
reprises par d’autres auteurs, mais pas vraiment d’œuvre qui transcende le
genre comme ce pourrait être le cas de Halfway House, le titre qui
paraît en cet automne 36 (en français La maison à mi-route, ou Le
mystère de l’allumette, et encore Masque de l’année 2001 sous le titre Une
maison dans la nuit).
Si
l’idée est intéressante, si le roman est bien mené, le dénouement laisse un
lecteur raisonnablement exigeant sur sa fin : le meurtrier est un
personnage secondaire, son mobile est banal. A y regarder de plus près, ce
dénouement semble parodique : le détective Ellery a su écarter les fausses
pistes forgées par l’assassin pour réunir 9 « vrais » indices
pointant vers un seul coupable possible, mais aucun de ces indices ne constitue
une preuve et il lui faut trouver 1 autre élément pour confondre l’assassin.
Le
motif 9+1 sera directement primordial dans au moins trois Queen ultérieurs, où
ce motif gouvernera aussi la structure formelle des romans.
Ici
Halfway House est découpé en cinq parties, ou cinq grands chapitres
intitulés :
The Tragedy
The Trail
The Trial
The Trap
The Truth
Soit
10 mots commençant par T, ce qui s’appelle un tautogramme (même quand il s’agit
d’une autre lettre que T). « 10 », Ten, est un autre mot
débutant par T, et le 10e mot, TruTh, comporte un second
T : les 10 mots forment ainsi un motif 9+1, et c’est dans cette partie The Truth qu’apparaît le motif 9+1.
Ce
motif 9+1 se précise puisque Halfway House est le 10e roman
signé Queen, et qu’il marque une rupture avec les 9 titres précédents, tous des
Mystères du Machin de tel pays, du Roman hat mystery au Spanish cape
mystery. Néanmoins ce roman garde deux autres caractéristiques de la
période antérieure qui seront abandonnées dès le roman suivant, le « Défi
au lecteur », et l’introduction signée JJMcC, auquel Ellery confie qu’il
aurait pu appeler son roman The Swedish match mystery.
Dans
cette Maison à mi-route, à Trenton (et Queen souligne l’origine de la capitale
du New Jersey, Trent’s Town, encore deux T), est assassiné le 1er
juin 1935 Joseph Gimball, que l’on découvre avoir mené deux vies parallèles, à
New York avec la riche Jessica Borden, à Philadelphie sous le nom de Joe Wilson
avec la jolie Lucy Angell.
Des
familles A et B, et tout le roman semble surdéterminé par A+B, comme par le
motif 1+2, à tel point que je n’insiste que sur l’avatar le plus
marquant : l’enquête dans les familles A et B provoque des rapprochements,
notamment une idylle entre Andrea Borden et Bill Angell, AB et BA.
Ça,
ça s’appelle un chiasme, du nom de la lettre grecque Chi, X, aussi appelée
croix de Saint-André. Il apparaît chez Queen des Andrew, Andrea, Anderson,
jusqu’à une Ann Drew, à chaque fois en rapport avec la croix de Saint-André, et
X est aussi le chiffre romain 10, le rang de ce 10e roman signé
Queen.
Le
détective Ellery entre dans l’histoire le 1er juin parce qu’il
connaît Bill Angell dont l’anniversaire tombe le 2 juin : 1 et 2 encore,
mais peut-être faut-il chercher plus avant la raison de cette date extrêmement
précise, le 1er juin 1935, cette précision étant encore une
innovation dans la série des Queen, les Queen qui sont donc Lee né le 11/01/05
et Dannay né le 20/10/05.
La
moyenne exacte entre ces deux dates, 11e et 293e jour de
l’année, se situe le 152e jour, le 01/06/05, et le 1er
juin 35 serait donc le 30e anniversaire de l’auteur bicéphale, ce 1er
juin où est assassiné un personnage qui mène une vie double, et qui est
assassiné précisément parce qu’il s’apprêtait à révéler la vérité aux familles
A et B en ce jour particulier.
30
est un nombre qui revient souvent dans l’œuvre des Queen, qui compte notamment
cinq romans de 30 chapitres. Dans une nouvelle où le dernier message de la
victime est précisément « 30 », l’une des interprétations envisagées
est l’utilisation de ce nombre par les journalistes pour signifier qu’un
article est achevé.
Précisément
les Queen ont fait une fausse sortie avec leur 30e roman, The
finishing stroke (1958), où l’écrivain-détective Ellery s’interroge sur
l’utilité d’écrire un 31e roman… Dans ce Mot de la fin qui le
restera pendant 5 ans, il apparaît un écrivain ami d’Ellery qui a un jumeau
caché. Ces jumeaux sont nés le 6 janvier 1905, la nuit des Rois, et leur père
est mort le 11, le jour même de la naissance de Lee.
Ellery
et 10 autres personnes se trouvent réunies autour de ce(s) jumeau(x) pendant
les 12 jours qui vont de Noël à la nuit des Rois 1930, où les jumeaux avaient
décidé de révéler la vérité en ce jour de leur anniversaire et de leur mariage,
enfin du mariage de l’un d’eux puisqu’ils se partageaient jusque là la même
fiancée… Et l’un d’eux est assassiné cette nuit.
Autrement
dit on a un chiasme parfait avec Halfway House, où « deux »
hommes s’apprêtent à déclarer le 6/1 à leurs familles qu’ils ne sont qu’un,
alors qu’ici « un » homme s’apprête à déclarer le 1/6 à sa famille
qu’il est deux.
Et
il y a une curiosité dans ce groupe de 12 où les 12 signes du zodiaque sont
représentés, Ellery étant des Gémeaux. Seuls trois anniversaires sont précisés,
les 3/3, 12/12 et 6/1 « du » jumeau. Il n’est pas interdit d’imaginer
que les autres dates des personnages « simples » soient pareillement
géminées, et que l’anniversaire d’Ellery, l’autre personnage double,
corresponde effectivement au 1/6, sous le signe des Gémeaux.
Un
indice essentiel pourrait être donné dans le Queen de 1952, The Origin of
Evil. Deux joailliers, Hill et Priam, ont fondé une affaire en Californie
en 27, assez florissante pour ouvrir une succursale à New York en 29, mais la
maladie de Priam en 35 le contraint à une simple activité de façade ; Hill
fait tout le boulot tandis que son associé conserve pour la galerie sa fonction
de codirecteur. C’est en 27 que les cousins Queen ont décidé d’écrire, en 29
que leur roman gagnant d’un concours local a été édité par un éditeur de New
York, en 35-36 qu’un tournant notable apparaît dans leur production avec Halfway
House…
Priam
qui veut commettre un meurtre est encore incapable de se débrouiller tout seul
et doit s’adjoindre un complice qui le manipule sans qu’il s’en rende compte,
et qui notamment lui fait signer son forfait en l’incitant à écrire une lettre
sur une machine dont la touche T ne fonctionne plus. La tournure bizarre de la
lettre alerte Ellery qui en profite pour faire un discours plus long que
nécessaire sur cette 20e lettre de l’alphabet.
C’est
un lipogramme en T, mais l’étude du texte (anglais) montre que deux autres lettres
manquent, J, 10e lettre, et X (10 romain).
Je
rappelle que Dannay est né le 20/10/05, qui pour les anglo-saxons se note le
10/20, et j’avance cette liste non exhaustive de faits :
Le
10e Queen est composé de 5 chapitres formés de 10 mots débutant tous
par la 20e lettre T.
Le
20e Queen, Double double, en 1950, est composé de 20
chapitres, ou plutôt 20 sections non numérotées uniquement signifiées par des
dates. Je souligne que 10 est le double de 05, 20 le double de 10.
Le
30e Queen[1]
dont il était question avant est composé de 20 chapitres dûment numérotés, et
son thème caché, derrière le nombre 12, est l’alphabet, mais l’alphabet
originel, sémitique, de 20 lettres (il y a encore manipulation puisque
l’alphabet sémitique réel compte 22 lettres).
J’imagine
des signatures derrière ces 20 et ces 10, des signatures de Dannay seul donc,
probablement à l’insu de Lee, d’où une Fantastique Hypothèse : à partir de
1935 Dannay a joué – ou imaginé jouer – un rôle prépondérant dans l’écriture
des Queen, et l’a signifié par des détails codés des romans qu’il écrivait en
collaboration avec Lee.
Ceci
correspond en tout cas à une certaine réalité. La technique d’écriture des
Queen est aujourd’hui connue : c’était d’abord Dannay qui concevait
l’intrigue dans ses moindres détails, puis Lee en assurait la mise en écriture,
tâche qui n’a rien de négligeable ; enfin Dannay reprenait le roman
presque achevé pour avoir encore le Mot de la fin, the finishing stroke.
Il pourrait être encore significatif que dans ce « premier » dernier
roman, on cherche un « fantôme », a ghost, qui est aussi pour
les anglo-saxons le « nègre », le véritable écrivain d’un texte signé
par un autre ; ce ghost est le jumeau caché d’un poète, et après la
découverte d’un cadavre se pose la question de savoir qui était le véritable
poète !
Il
est également certain que les cousins de Mt Vernon se sont brouillés au point
de ne plus se rencontrer qu’en cas de force majeure. Après la guerre ils se
sont installés de part et d’autre de New York.
On
sait encore que Lee n’a pratiquement pas participé à la dernière période Queen,
après The finishing stroke de 1958, mais il a été remplacé par d’autres ghostwriters,
et pas n’importe qui, Theodore Sturgeon, Avram Davidson, Jack Vance pour les
trois romans suivants par exemple. S’il est délicat de porter un jugement sur
des romans dont les inspirations étaient sans doute différentes de ceux de la
période Lee, il est assez certain qu’il y manque quelque chose, une fluidité de
lecture, une élégance, la part irremplaçable de Lee ?
Si
tout n’est pas complètement clair pour l’œuvre romanesque, il est en revanche
acquis que l’activité éditoriale d’Ellery Queen n’a jamais concerné Lee, ce qui
a été explicitement reconnu après la mort des deux cousins, et déjà annoncé par
le biographe FM Nevins du vivant de Dannay.
Une
autre curiosité de The finishing stroke pourrait avoir un rapport avec Halfway
house. L’énigme du roman est en quelque sorte sa matière même, l’alphabet,
énigme constituée de curieux présents de Noël, relatifs aux pictogrammes à
l’origine de l’alphabet sémitique. Le premier mystère est un ensemble de trois
cadeaux, un bœuf, une maison et un chameau, soit les lettres sémitiques Alef,
Beth et Gimel, à l’origine de ABC, et ce roman (en français L’ABC
du crime) parodie ABC contre Poirot d’Agatha Christie (The ABC
Murders).
Or Half
ressemble à Alef, House est la traduction immédiate de Beth,
et way sonne assez exactement comme la copulative « et » en hébreu,
où « A et B » se dirait Alef we-Beth. Aucun indice du roman de
36 ne semble inviter à cette lecture idéale de Halfway house, néanmoins
les Queen étaient tout aussi juifs en 36 qu’en 58, bien que l’apparition de
personnages et de thèmes juifs ait tardé dans leur œuvre. Réciproquement, il
serait difficile de considérer le 1/6, jour des Queen, comme assuré dans le
roman de 58 si cette date n’apparaissait pas explicitement dans le roman de 36.
Il y a d’autres cas de subtilités chez Queen qui impliquent la lecture de
plusieurs romans.
Alef, Beth, Gimel…
ou Gimball, le bigame oscillant entre les familles A et B ! Gimball nom
propre est une variante de Kimball ou Kimble ; gimbal nom commun
désigne la suspension de Cardan (se reporter à une encyclopédie), issu de gemel,
« bague jumelée », venant du latin gemellus,
« jumeau », issu d’une racine indo-européenne gam,
« paire », qui a aussi donné le grec gamos,
« mariage ».
L’bigam’
Gimball est donc parfaitement nommé, mais le roman de 58 permet d’aller plus
loin en proposant un rapport immédiat de la lettre hébraïque Gimel avec
gémellité et mariage. Que ce rapport soit étymologiquement fondé est ici
secondaire, l’important étant que ce soit Queen qui l’énonce, Queen qui avait
en 36 imaginé un Gimball bigamant entre les familles A et B.
Le
jeu sur la bigamie peut encore être souligné par le titre alternatif du roman, The
Swedish Match mystery. Les deux précédents mysteries, Chinese
Orange et Spanish Cape, étaient magnifiquement polysémiques, et
l’indice de « l’allumette suédoise » permettant à Ellery de résoudre
l’énigme semble loin d’être indispensable. Incidemment il n’est pas inutile de
souligner qu’il s’agit d’une pochette de 20 allumettes qui ont été toutes
utilisées, ce qui fait dire à Ellery : « 20 moins 20 égale tout. »
Mais
match a une autre gamme de sens en anglais, s’appliquant à tout ce qui
s’apparie, la connotation sportive découlant de ce sens premier de
« couple ». Ainsi ce « couple suédois » pourrait évoquer la
bigamie de la religion des Mormons qui a touché essentiellement des colons
venus de Scandinavie.
[1] Ici sont également comptés
les 4 Barnaby Ross, réédités après 1950 sous la signature Queen. Je rappelle
qu’Ellery y mentionne lui-même ses 30 romans. Il serait encore significatif que
ce roman sur l’alphabet soit le 26e Queen.