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L’or de Queen

 

 

Un article de la revue Europe 825-826,  Mallarmé et le Nombre d’Or, évoque l’acrostiche courant sur les 38 chapitres de l’Hypnerotomachia Poliphili, avançant l’idée que la division de l’ouvrage en deux parties, de 24 et 14 chapitres, ait un rapport avec le nombre d’or.

Cette lecture me fit penser que je connaissais un livre qui aurait bien mieux répondu à ce critère, un polar publié en 1932 dont les titres des 21 chapitres de la première partie donnent en acrostiche le titre, The Greek coffin mystery, et ceux des 13 chapitres de la seconde partie le nom de l’auteur, by Ellery Queen.

Or 13 et 21 sont des termes de la suite de Fibonacci, associée au nombre d’or. C’est une suite additive, telle que chaque terme est la somme des deux précédents ; le rapport de deux termes consécutifs d’une telle suite tend vers le nombre d’or, mais la suite de Fibonacci proprement dite est celle qui donne le plus tôt les meilleures approximations :

1 1 2 3 5 8 13 21 34 55 89 144 233 …

21/13 donne 1.615…, déjà une bonne approximation à moins de deux millièmes du nombre d’or, quantité algébrique irrationnelle dont l’approximation à 3 décimales 1.618 suffira ici. Quant au nombre d’or, symbolisé par la lettre grecque φ, phi, certains le tiennent pour un parangon harmonique, mais la validité de cette opinion importe peu ici.

 

L’idée née d’un rapprochement en apparence fortuit supporte un premier approfondissement. Le roman d’Ellery Queen tourne autour d’un tableau de Léonard de Vinci que se disputent divers truands, et Léonard est l’un des noms les plus fréquemment associés au nombre d’or. C’est même à lui que l’on prêtait l’expression « section dorée » qui a évolué ensuite en « nombre d’or ».

S’il est fort douteux aujourd’hui que Léonard ait été si concerné par le nombre d’or, Queen serait excusable de l’y avoir associé en 1932, d’ailleurs de nombreux « nombrilistes » s’en réclament encore aujourd’hui. La Renaissance italienne est de toute façon l’époque qui a vu le retour explicite du nombre d’or avec La Divine proportion, de Luca Pacioli, ami de Léonard.

Pacioli y revendique la sagesse de la Grèce antique, la seule civilisation qui ait explicitement connu le nombre d’or. La Grèce est bien présente dans The Greek coffin mystery, avec un curieux artifice. Ce « cercueil grec » n’a aucune spécificité qui le distinguerait d’un authentique cercueil américain, il ne fait qu’abriter le corps du galeriste d’origine grecque par qui a transité le Léonard, mais cette métonymie cache peut-être une astuce étymologique : coffin vient du grec kophinos.

Ceci pourrait être la clé d’un jeu magnifique. Qui a remarqué les nombres de Fibonacci des chapitres constituant les deux parties, soulignés par l’acrostiche, peut avoir la curiosité de voir où tomberait la section d’or parmi les 21 lettres du titre du roman, et le partage 13-8 donne

THE GREEK COFFI – N MYSTERY

Ainsi la section d’or, phi, tombe sur un FI qui est bien étymologiquement un phi !

Le galeriste se nomme Khalkis, « cuivre » en grec, et il a revendu le Léonard au collectionneur Knox, nom immédiatement associé à l’or en Amérique (la réserve fédérale de Fort Knox).

Le Léonard mesure environ 4 pieds sur 6, ce qui n’est pas incompatible avec un rectangle d’or (par exemple 3.8 sur 6.2).

 

Après la Grèce antique et la Renaissance italienne, c’est à la fin du 19e siècle que réapparaît un intérêt avoué pour le nombre d’or. Une date importante a été la parution en 1927 de Esthétique des proportions dans la nature et dans les arts, de Matila Ghyka, salué par Paul Valéry dans un texte qui, légèrement modifié, constituera la préface du Nombre d’or (1931) du même auteur. Valéry y déplore le manque d’un nombre d’or en littérature…

Dans le second roman de Queen, The French powder mystery (1930), apparaît un décorateur français nommé Paul Lavery… La structure du roman en 5 parties de 12-7-5-12-2 chapitres correspondrait aux termes d’une suite de type Fibonacci 2-5-7-12-(19)-… Il est à noter que la 4e partie de 12 chapitres est elle-même implicitement subdivisée en 5 chapitres « normaux », quelconques, et 7 chapitres Alibis ; ainsi cette partie en apparence répétitive pourrait montrer le mode de formation d’un terme de la suite.

Curieux, mais ce n’est pas fini. Les 9 premiers romans signés Queen, parus de 1929 à 1935, ont eu des titres basés sur le même concept : Le mystère du truc de tel pays. Ces 9 premiers romans totalisent 233 chapitres, 13e terme de la suite de Fibonacci (22-38-30-34-30-27-19-17-16, dans l’édition américaine originale).

Queen est le pseudonyme de deux cousins nés en 1905, Dannay et Lee. Il serait extraordinaire que deux jeunes hommes de 23 ans lorsqu’ils ont commencé à écrire aient nourri d’emblée un projet littéraire à long terme, mais il serait non moins bizarre de trouver une telle accumulation de coïncidences fortuites en ce sens.

 

J’aurais des tas de choses à dire sur cette série des Mysteries, ainsi que sur le roman qui les a suivis, marquant non seulement une rupture par son titre, Halfway House, mais aussi par sa structure : il n’est plus divisé en chapitres numérotés, mais en cinq parties non numérotées aux noms présentant aussi une particularité, The Tragedy – The Trail – The Trial – The Trap – The Truth.

Bien des choses à dire sur ces dix romans, mais je ne suis pas sûr qu’il s’y trouverait un argument décisif, et il faudrait pour être objectif développer aussi les arguments contraires. On y trouve trois autres titres de 21 lettres, par exemple, et qui sont tous by Ellery Queen, en 13 lettres, sans qu’il semble en découler quoi que ce soit d’immédiat.

 

Je crois plus utile de sauter quelques années pour passer au roman The golden summer, publié en 1953, d’un certain Daniel Nathan, qui n’est autre que le nom de naissance de Dannay, l’âme du duo des cousins Queen. Dannay a choisi ce nom inconnu du public pour prétendre restituer l’été 1915 d’un gamin de dix ans, devenu un homme mûr.

La vie de ce gamin, Danny, tourne autour de l’argent. Toutes ses entreprises sont guidées par le lucre, et il en note soigneusement le bilan à la fin de chaque épisode sur un calepin, dont un lecteur attentif pourrait reproduire le contenu exact, jusqu’au bilan final d’un bénéfice net de $4.73 pour l’été.

Mais un lecteur vraiment attentif découvrirait aussi que ce bilan est faux, que plusieurs indices concordants démontrent que la narration tente de cacher (ou plutôt de mettre en évidence) un détournement de 3 cents commis par Danny.

 

The golden summer, à deux lettres près golden number, est divisé en 34 sections, nombre de chapitres de The Greek coffin mystery… On peut avoir l’idée de découper le bilan corrigé de 476 cents selon le partage doré de 34 en 21 et 13 sections :

288 + (10) ------- 178

Sans ce (10) correspondant au dernier gain de la première partie ainsi définie, on aurait un partage optimal de 466 en 288 et 178, ces nombres étant les doubles de termes de la suite de Fibonacci, 89-144-233. C’est ce même nombre 233 des chapitres des neuf Mysteries qui m’avait semblé un indice important, un 233 qu’il était là aussi possible de partager en 144 et 89.

Et ce (10) a effectivement un statut particulier. Telford, cousin détesté, vient passer quelques jours chez Danny, et leur grand-père les emmène prendre une glace, chacun ayant droit à un budget de 10 cts. Telford met trop haut la barre de cette Battle of wits avec une commande quasi insurpassable, mais Danny a de la ressource : ne pourrait-il pas avoir les 10 cts ? et le grand-père obtempère.

Pourquoi pas ? Mais le lecteur qui sait que Daniel Nathan est Dannay est à même d’identifier le cousin Telford, Manford Lepfosky ou Manfred Lee, l’autre moitié de Queen. Le terrible affrontement entre les deux jeunes cousins ne laisserait guère espérer une réconciliation, encore moins une activité littéraire commune ultérieure. Il est assez évident que ce passage traduit une grave brouille entre les cousins dans ces années 40-50 ; ils ne pouvaient littéralement plus se voir et réglaient par téléphone toutes les questions, notamment l’écriture des Queen.

 

Est-ce à dire que ces 10 cts seraient nuls et non avenus ? peut-être pas, car je ne me fais guère d’illusions sur la réalité des autres épisodes, mais celui-ci est évidemment particulier en ce qu’il met en scène le duo Queen, alors au premier plan de l’édition policière américaine. Et c’est de part et d’autre de cette rencontre peu glorieuse pour Lee qu’apparaît le découpage idéal 288-178, dans un roman où il est clair qu’il existe une intention numérique.

On peut en effet voir un simple hasard dans le total des chapitres des Mysteries, alors qu’il est impossible que la concordance exacte du bilan de l’été doré avec le détail des épisodes soit fortuite. Dannay a obligatoirement opéré les calculs nécessaires pour équilibrer les comptes de ces prétendus souvenirs, et il est troublant d’y retrouver des nombres de Fibonacci, un brin cachés puisqu’il faut passer par deux chausse-trapes avant de parvenir à cette harmonie 288-178, le trucage des comptes et la réelle identité de Danny et Telford.

 

L’harmonie est encore plus parfaite car l’épisode précédant l’affrontement entre les cousins relate une facile combine de Danny, néanmoins fort lucrative : imprudemment laissé par son père avec un tonnelet de bière, il en a proposé aux passants à 5 cts le verre, et a trouvé 22 clients.

Ce qui lui permet d’inscrire $1.10 dans son calepin, et à moi de préciser un autre découpage de l’été doré en 178-110-178, marquant les deux sections d’or symétriques de 466. De plus, en écartant l’affrontement entre les cousins et un autre épisode sans bilan financier, à ce découpage correspondent neuf épisodes répartis 4-1-4 (comme il y avait neuf Mysteries).

 

Je n’ai pas vu d’emblée ces schémas ; ce sont d’autres indices « fibonacciens » qui m’ont mis sur la piste et qui peuvent maintenant la confirmer.

Dans l’épisode The Verdict of the Fish Bowl est donné le détail d’une page du calepin de Danny, avec les noms des 24 personnes qui lui ont acheté des billets, 39 en tout, pour la tombola qu’il a organisée. Or 24 et 39,ce sont trois fois 8 et 13, deux nombres de Fibonacci, et le tirage est effectué dans le bocal des poissons rouges momentanément remisés dans une cafetière.

J’ai envie d’entendre Fibo… dans ce Fish bowl peu orthodoxe.

Et ces poissons rouges sont en anglais des goldfish

 

Dannay fut aussi un poète, dont l’œuvre reste inédite à ma connaissance, à part deux poèmes donnés dans The golden summer. L’un, page 183, est divisé en deux parties de 9 et 15 vers, soit trois fois les nombres de Fibonacci 3 et 5. Une proportion d’or optimale se retrouve pour les mots, alors que la composition en vers libres ne favorise pas ce résultat. Il y a plusieurs façons de compter les mots, en tenant compte ou non des élisions. Selon l’une d’elles on a 110 mots répartis en 42 et 68, soit les doubles des nombres de Fibonacci 21-34-55.

Les deux derniers des 42 mots, marquant la petite section d’or du poème, sont cannibal fish. Il est tout à fait frappant de pouvoir recombiner les phonèmes composant ces mots en FI-BO-NAC-SHI, ce qui peut correspondre à une prononciation dialectale du nom du mathématicien, dont l’initiale du prénom Leonardo pourrait rendre compte du phonème surnuméraire L.

 

L’autre poème est donné page 124, ses 13 vers sont divisés en 8 et 5, directement deux nombres de Fibonacci. Les nombres de mots ne suivent pas ici, mais il y a une autre curiosité : l’acrostiche des 8 premiers vers donne MLIHPRAW, soit à l’envers WARPHILM qui pourrait faire penser à war film, « film de guerre ».

Il est frappant de comparer ce cas à celui de The Greek coffin mystery, avec son acrostiche de 21 et 13 lettres sur les titres des chapitres des deux parties. La coupure selon phi des 21 lettres du titre tombait sur le fi- de coffin venant du grec kophinos.

Dans le cas du poème, 8 et 5 sont les nombres de Fibonacci précédant 21 et 13, et la coupure selon phi des 8 vers tombe sur l’acrostiche IHP, et l’acrostiche inversé des 8 vers ferait sens si ce PHI était orthographié FI…

 

Le mot phi n’est guère attendu dans la bouche d’un gamin de dix ans, Danny l’énonce pourtant à la page 135. Lors d’un concours de sémaphore un message a été mal capté, et il s’interroge sur le mot transcrit PHE : « phe, phi, pho, phum… »

Le IHP précédent et ce phi encadrent assez précisément la section d’or du livre (qu’il y a différentes façons de calculer, en comptant les pages de tête ou non). Ils tombent de plus entre l’affrontement des cousins et le premier gain de la seconde partie, soit également à la section d’or du bilan monétaire tel qu’il l’a été envisagé plus haut, 288-178.

Rémi Schulz