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Motus

 

Mes trois auteurs favoris sont Maurice Leblanc, Georges Perec et Ellery Queen. Ce sont du moins les seuls auteurs dont je me suis efforcé de lire toutes les oeuvres et desquels j’ai une approche originale, pour ne pas dire iconoclaste.

L’événement qui les a réunis a débuté par une relation épistolaire avec Paul Gayot, éminent membre de l’Oulipopo, également adepte de ces auteurs. A l’automne 2004 Gayot m’a transmis le numéro 29 de la revue Enigmatika, au sommaire duquel figure notamment sa nouvelle Les vains commandements (signée Jacques Barine).

Cette nouvelle tente la gageure de contrevenir aux 20 règles d’un canon établi par SS Van Dine pour définir un « bon » roman policier. Van Dine a eu son heure de gloire dans les années 20, et a d’ailleurs été un modèle pour le jeune Queen, mais le plus mauvais Queen semble aujourd’hui plus lisible que le meilleur Van Dine, et ces règles prétentieuses n’ont plus qu’une cocasse désuétude.

Gayot a choisi de mettre en scène le propre assassinat de Van Dine lui-même, ou plutôt un faux assassinat, puisque la négation des règles implique qu’il n’y ait pas de cadavre dans cette affaire. Après donc ce que l’on croyait être l’assassinat de Van Dine les présumés coupables sont jugés, et leurs avocats estiment judicieux de faire comparaître l’esprit de Van Dine, par l’intermédiaire d’un mage (car une des règles interdit toute manifestation surnaturelle).

Le mage semble arriver à établir la communication avec l’esprit, puis se défait de son déguisement, c’est Van Dine lui-même qui explique qu’il a monté son faux meurtre pour prouver la validité de ses règles, avec notamment cette phrase :

C’est moi-même qui avais machiné        ma disparition avec toutes les circonstances prohibées (…)

 En mars 1986 la revue Enigmatika était encore ronéotée à partir de stencils grossièrement tapés à la machine. Il y avait dans cette phrase un blanc, et les traces d’une correction à l’aide de ce que j’ai d’abord pensé être du « blanc », un produit que j’ai utilisé lorsque je tapais à la machine. Il subsistait quelques traces du ou des mots recouvert(s), correspondant à 8 espaces typographiques (10 avec les espaces normales de séparation), et j’ai eu la curiosité de chercher grâce aux traces subsistant des seuls 4 derniers caractères ce qui avait pu être effacé. Il m’est apparu que ce devait être Van Dine, ou du moins Van Dine est la seule hypothèse qui m’a paru compatible avec les traces.

Je ne voyais guère quel égarement avait pu conduire à cette erreur, mais je crus comprendre que ce n’était précisément pas une erreur en parvenant à la fin de la nouvelle, où le narrateur se trouve confronté à Van Dine et envisage de le faire disparaître par tout autre moyen que la mort interdite :

C’est alors que me revint en mémoire le sermon de Bossuet : "Que vous servira d’avoir tant écrit dans ce livre puisqu’enfin une seule rature doit tout effacer". J’empoignai le corrector. "Encore une rature laisserait-elle quelques traces, du moins d’elle-même". Ils ne connaissaient pas le corrector au temps de l’Aigle des mots, me dis-je en m’apprêtant à effacer Van Dine.

Tout en dévissant le bouchon du premier petit flacon, je continuai à me remémorer l’admirable sermon : "le corps prendra un autre nom, il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue"… La voilà la solution ! Inutile d’utiliser le corrector qui supprime la rature, mais laisse à sa place un blanc accusateur. (…)  

Ceci me semblait limpide. Bien que le narrateur s’en défendît, l’auteur avait eu la malice d’effacer un Van Dine dans son texte, en prenant soin de laisser quelques traces permettant d’identifier les mots effacés. Je fus émerveillé de cette subtilité, et j’en fis part par courrier à Paul Gayot, dont la réponse teintée d’incompréhension me fit suspecter la possibilité d’un hasard.

Et c’est bien d’un prodigieux hasard qu’il s’agissait, ainsi qu’il s’en avéra lorsque je rencontrai Gayot en personne le 22 janvier 2005, mais  pouvait faire sens dans un triple jeu de coïncidences :

– 1 – D’abord il y avait ce Van Dine disparu remplacé par un blanc suivi de ma disparition. 

Tous les lecteurs de Perec associent le mot « disparition » à son livre homonyme, roman lipogrammatique écrit sans la lettre E, dont le sujet même est la disparition de cette lettre E, homologuée notamment au blanc. Tous les protagonistes du roman disparaissent les uns après les autres, mystérieusement effacés, blanchis…

Je me suis renseigné sur ce qu’était exactement le corrector. La ronéo utilise un support spécial, le stencil, utilisé avec une machine à écrire sans ruban. Les caractères perforent en partie le stencil, ces perforations laissant ensuite passer l’encre dans l’opération ultérieure de duplication. Le corrector permet de reboucher les trous après une erreur, il s’applique en deux fois, une première couche avec un tube blanc, une seconde avec un tube rouge de fixateur.

Ce procédé peut encore évoquer le nom « perec », qui signifie « trou » en hébreu. D’une part le procédé supprime les trous du stencil, d’autre part cette annihilation conduit à un blanc sur les document final. 

 

– 2 – J’avais précisément pensé à Perec en lisant cet épisode du procès où un mage prétendait faire apparaître l’esprit de Van Dine, car, deux ans avant cette lecture, j’avais imaginé une nouvelle mettant en scène Perec dans des circonstances similaires. Il s’agissait d’un procès où une association rationaliste s’opposait aux affirmations sans nuances de certains exégètes perecquiens partisans du « 11/43 », et en particulier à l’affirmation par le plus célèbre spécialiste, Bernard Magné, que le 4e vers du poème A l’OuLiPo avait délibérément 11 mots et 43 lettres, Je ne demande qu’au hasard cette fable en prose vague.

Devant une cour à l’évidence partiale qui rejetait tous les arguments avancés par l’avocat de Magné, celui-ci se résignait à une ultime manœuvre, l’invocation par un mage de l’esprit de Perec pour confirmer par sa bouche même la théorie de Magné. L’opération réussissait, mais Perec semblait incapable d’un discours cohérent.

De fait j’avais eu l’idée de faire s’exprimer Perec par des phrases de 11 mots et 43 lettres, codées selon le principe des belles absentes utilisé dans le poème A l’OuLiPo :

Vous apprends-je, grand chef, que tout ça est bien loin ?

Fumerais-je ? Rien qu’une gaulduche... pas de tabac là-bas...

Ma fable en prose vague je la masque dans le charnier.

Tlon respoc oqbar virch, dis-je à Borges et ses femmes...

j'ai que mon billet de retour valide... proche... fin... ligne...

Ce texte utilise les 21 lettres les plus fréquentes de l’alphabet, mais une lettre est absente dans chaque ligne, et les 5 lettres absentes sont successivement M-O-T-U-S.

J’ai commencé cette nouvelle au cours de l’été 2002, je ne l’ai jamais reprise, et il s’y associa quelques mois plus tard une coïncidence ébouriffante.

J’avais acheté en juin 2002 le premier numéro du trimestriel ThesauMag, qui proposait notamment un jeu sibyllin, où il fallait trouver un personnage dont seules deux lettres étaient données :

-----ES -----

ainsi qu’un mot de passe de 5 lettres codées par des nombres.

Etaient proposés divers indices sur un auteur-dessinateur, un texte de cet auteur, et un message codé en forme de E, comportant 31 nombres.

 

Un connaisseur pouvait identifier jacquES arago et son roman Voyage autour du monde Sachant qu'il en avait fait un court résumé sans A, il fallait retirer tous les A de l'extrait cité, ce qui permettait de décoder le message, soit

PAPA DISPARU D UN ROMAN LIPOGRAMMIQU

(sic, le E manquant étant à lire dans la forme du message)

le même principe permettait de trouver pour le mot de passe :

MOTUS
Mais le résumé de Voyage autour du monde n'est pas un roman, et MOTUS ne peut être un mot de passe. Il fallait penser à La Disparition de georgES perec et reprendre l'extrait de Voyage autour du monde en en retirant maintenant tous les E, pour décoder le mot de passe :

ANTON

Je présume qu'il a fallu un brin de programmation pour découvrir l'extrait permettant cette belle double solution.

L’extraordinaire est que j’avais un peu réfléchi sur cette énigme, sans arriver à la moindre idée d’un début de piste, avant d’écrire mon texte où j’avais codé MOTUS dans les mots de Perec, à quelques mètres ou moins de la revue où ce même mot constituait une fausse solution d’un problème concernant Perec. 

 

Je reviens au repas du 22 janvier, où j’ai fait connaissance avec d’autres lupiniens, notamment Hervé Lechat, en face de moi, lequel m’apprit qu’il avait écrit un Gondol, hélas trop tard, après la décision du Seuil d’arrêter la collection.

Je notais qu’un autre membre passait à Hervé 3 numéros de ThesauMag, dont le n° 1. mais ce n’est qu’après avoir bien réalisé la coïncidence sur Les vains commandements que je fis le rapprochement avec les MOTUS. Je demandais alors par mèl à Hervé de quels numéros il s’agissait, il me répondit que c’étaient les 1-3-4, ce qui m’émerveilla à plus d’un titre.

D’abord le numéro manquant était celui où il y avait les solutions fausse MOTUS et vraie ANTON du problème posé dans le n° 1, c’est-à-dire que le manque des lipogrammes d’Arago et de Perec se trouve doublé par le manque des solutions…

Un de mes thèmes favoris est le nombre 134, valeur de ARSENE LUPIN. J’avais particulièrement apprécié deux ans plus tôt qu’un repas commun des lupiniens et des holmesiens ait été organisé à la trattoria Nunzio, au numéro 134bis de la rue de Charenton, pour cette raison doublée du fait que les initiales du créateur de Holmes sont A-C-D, soit 1-3-4 selon leurs rangs alphabétiques.

134 est aussi la valeur de mon nom, et pour moi le noyau essentiel de la collection Gondol est constitué par les 4 premiers numéros, desquels je mets évidemment à part le mien, le n° 2. Restent les 1-3-4, dus à des copains, encadrant celui de REMI SCHULZ = 134.

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– 3 – Ayant interrompu cette page voici deux ans, je ne me souviens plus de ce que devait être le 3e point annoncé…

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Et Queen annoncé au début ?

Une des priorités de mon séjour parisien était de consulter un roman pour la jeunesse de Bellairs (et Strickland), Le fantôme dans le miroir, dont j’avais appris l’existence en cherchant sur Google « Mount Kidron », lieu clé du roman de Queen Le mot de la fin, lieu énigmatique parce que le Kidron ou Cédron, « l’obscurité », est un torrent et une vallée proche de Jérusalem. Une « montagne de l’obscurité » serait singulière, et il n’y a effectivement que deux types de réponses, concernant les romans de Queen et Bellairs.

Au début de mon séjour, je découvris que seules deux bibliothèques avaient Le fantôme dans le miroir ; dans l’une il était signalé emprunté, ne restait donc que la médiathèque Edmond-Rostand, dont je remis à plus tard le soin de découvrir l’adresse. Le soir même, je découvris en sortant du métro Pereire proche de ma résidence un panneau indiquant le chemin de cette médiathèque…

Il s’avéra qu’elle était fermée jusqu’au vendredi 21, jour où la section Jeunesse n’était pas accessible. La seule possibilité restait le samedi matin, avant le repas Lupin, ce qui changea mes plans car je projetais d’assister, voire de participer, à un exposé d’un ami sur Perec, à Censier. Je n’aurais de tout façon pu assister qu’au début, et le hasard voulait encore que le repas Lupin se tînt au restaurant Les Hortensias, place Pereire (ou du Mal Juin).

C’est sur la route enneigée de Mount Kidron que roule tout d’un coup la voiture des héros du Fantôme dans le miroir, qui évitent de justesse une congère, alors qu’ils étaient l’instant plus tôt en juillet 1951 sur une route ensoleillée. Un sortilège les a conduits en février 1828. C’est la seule allusion à Mount Kidron, tout de même évocatrice car Le mot de la fin débute par un accident de voiture dû à la neige à Mount Kidron.

Bien que rien n’indique un lien logique entre les deux romans, il y a d’autres rencontres, notamment ceci : le fantôme du titre (Le mot de la fin contient aussi un « fantôme ») est celui du magicien Aziel, dont le sceau semble formé des 3 lettres AZL. AZ évoque encore Le mot de la fin, épelant un alphabet mortel de A à Z, mais ce n’est qu’il y a peu que j’ai pu envisager un sens au L, et le relier à la disparition d’un « Van Dine » dans les Vains Commandements.

Je détaille sur cette page qu’un dessin du Mot de la fin est repris à la fin avec un élément en moins, élément qui est un pic ^ correspondant d’une part au glyphe ancien de la lettre gimel, devenue notre C, d’autre part au symbole de l’omission pour les typographes. Un signe de l’omis omis, donc… Je ne crois pas que ce soit intentionnel, et ce ^ pourrait encore correspondre au lambda grec, notre L, et signifier la haine que l’un des Queen, Dannay, avait pour son cousin Lee.

Ce ^ est le Fantôme du roman de Queen qui, dans le miroir, devient un V. La page mentionnée ci-dessus développait les similitudes avec Perec dont la « géométrie fantasmatique » est construite à partir du V dédoublé, mais l’irruption d’un « Van Dine » fantôme me conduit plus loin. Si V = Λ = L, alors « Lan Dine » = « L(ee) + Dannei ». Mieux encore, Dannay est le nom que s’est forgé Daniel Nathan à partir des premières syllabes de ses prénom et nom, et « Lan Dine » = « Daniel N. »

Comme dit plus haut, les premiers romans de Dannay et Lee ont été des imitations serviles de Van Dine.

 

La fin du Fantôme dans le miroir est une chasse au trésor, résolue par le décodage d’un vieux poème, dont les premiers mots de chaque vers forment une phrase indiquant l’emplacement du coffre. Ceci peut constituer encore une analogie avec Le mot de la fin, où la solution de l’énigme principale d’une série de cadeaux hétéroclites est l’alphabet acrophonique originel, mais le thème de la chasse au trésor faisait écho en ce samedi avec les numéros de ThesauMag, dont le seul que j’ai reconnu était le n° 1, lequel débute par un dossier sur Rennes-le-Château.

  Ce dossier succinct n’y fait pas allusion, mais une élucubration autour de ce haut lieu de l’étrange tourne autour du fait que la topographie de Rennes serait l’image inversée de celle de Jérusalem. Ainsi la Blanque et la Sals, les deux rivières proches de Rennes, seraient l'exacte réplique du Cédron et de la Géhenne de Jérusalem.

Blanque et Cédron/Kidron, le blanc inverse de l’obscurité, ceci peut se retrouver dans les deux romans. Chez Queen une Claire meurt à la suite de l’accident à Mount Kidron. Les héros de Bellairs viennent en aide à la famille Weiss. La montagne du Cédron serait encore plus significative dans une variante de cette approche, selon laquelle l’abbé Saunière de Rennes aurait fait construire une maquette de Jérusalem correspondant non à une inversion latérale comme ci-dessus, mais à une inversion verticale d’un lieu proche de Rennes. Ainsi à la vallée du Cédron aurait correspondu une crête montagneuse…

Cette volonté de relier Rennes à Jérusalem n’est pas innocente, elle laisse à entendre que le secret lié à la région serait biblique ; l’Arche d’alliance est volontiers évoquée, avec ses Tables portant les Dix Commandements.

 

Le n° 1 de ThesauMag contenait aussi une historique des chasses au trésor organisées en France, qui ont débuté par la fameuse Chouette d’or, enterrée en 1993 et toujours pas découverte.

En décembre 2006, au moment où il me venait que les signes ^^ ^ présents dans Le mot de la fin  pouvaient représenter les initiales M L de Manfred Lee, un visiteur de mon site prit contact avec moi. Après quelques échanges peu clairs, où il fut notamment question de Rennes-le-Château, il s’avéra qu’il avait déduit de points communs entre mes pages et les énigmes de la Chouette, dont j’ignore tout, que j’étais celui qui a choisi le pseudonyme de Max Valentin pour créer différentes chasses au trésor.

Ceci m’amusa car d’une part Max est un prénom porté dans ma famille, par mon père notamment, d’autre part l’idée sur ^^ ^ m’était venue d’après une glose similaire dans la gnose valentinienne.

Ce quiproquo éclairci, j’eus des échanges intéressants avec cet amateur d’énigmes qui continue à fréquenter le forum de la Chouette sous le pseudo de Ratheons.

Je me suis aperçu que les lettres de ce nom sont toutes contenues dans le nom du restaurant lupinien, les Hortensias (= ratheons + is).

 

Etonnant parallèle avec les titres français des deux romans kidroniens : Le mot de la fin est entièrement contenu dans Le fantôme dans le miroir, qui a 9 lettres de plus, « aeimnorrs », lesquelles ne conduisent qu’à un seul mot non conjugué, romaniser.

Le fantôme dans le miroir = Le mot de la fin : romaniser

C’est évocateur d’une part parce que les dessins du roman de Queen sont d’abord donnés penchés, on pourrait dire en italique car ils correspondent à des lettres, puis à la fin redressés, en romain donc (mais je ne crois pas que « romaniser » puisse avoir ce sens).

D’autre part parce que « mot » romanisé, ou plutôt latinisé, c’est « motus » (étymologie effective).