Il faut parfois plusieurs siècles
pour que le secret de composition d’une œuvre soit percé.
Ce fut semble-t-il le cas pour l’Epithalamion
d’Edmund Spenser, composé pour le mariage du poète avec Elisabeth Boyle le 11
juin 1594 et dont la première publication date de 1595. C’est curieusement 365
ans plus tard, en 1960, que AK Hieatt a publié son Short Time’s Endless Monument,
révélant la structure du poème en 24 strophes correspondant aux 24 heures de ce
jour particulier qu’était alors la Saint Barnaby, le solstice avant la réforme
grégorienne ; les deux temps du poème correspondent aux 16 heures de jour
et aux 8 heures de nuit ; et la forme irrégulière du poème dissimulait
qu’il contenait 365 longs vers…
Je n’en sais pas plus sur le
contenu de ce livre, pas plus que sur d’autres études numérologiques dont j’ai
découvert les titres dans une bibliographie spenserienne. Je livre ici les
résultats de mes propres recherches, sans savoir s’ils ont déjà été découverts
par ailleurs, ni s’il existe une analyse définitive qui les réduirait à néant.
Cependant une étude récente accessible en ligne, The Mystery of the
Missing Line: Spenser's Epithalamion stanza 15, me donne à penser que mes trouvailles sont au moins
inconnues de ses érudits auteurs.
Donc, l’Epithalamion est
une sorte de ballade, avec 23 strophes de 18 ou 19 vers et un envoi final de 7
vers. La structure métrique d’une strophe type se présente ainsi :
5 pentamètres
1 trimètre
4 pentamètres
1 trimètre
4 ou 5 pentamètres
1 trimètre
1 pentamètre
1 hexamètre, le refrain qui
change légèrement à chaque strophe (il est positif pour les 16 heures de jour,
« Les bois répondront, leur écho retentira », puis négatif pour les 7
strophes suivantes, « Les bois ne répondront plus… »)
A remarquer que le poème serait
ainsi constitué uniquement de vers à 3, 6, et 5 temps forts, surdétermination
du nombre 365, et que chaque strophe compte 15 ou 16 longs vers. S’il y avait
eu 24 strophes de ce type, il y aurait eu moyen de coller assez étroitement aux
mois de 30 et 31 jours, mais l’envoi final qui ne contient que 6 pentamètres ne
l’a pas permis ; il est à noter qu’en partant du 1er janvier au
début du poème, le dernier vers refrain à la 23e strophe
correspondrait au 25 décembre, date symbolique importante associée au solstice
d’hiver, malgré le décalage apporté par le calendrier julien.
Vient donc l’envoi final, et son
fameux dernier vers, faisant du poème la « célébration éternelle d’un
instant éphémère ». En 4 + 2 pentamètres, coupés par 1 tétramètre, ce qui
peut répéter la structure du poème autour du temps de jour double du temps de
nuit (incidemment, Spenser avait deux fois l’âge de sa « moitié »
lors du mariage).
427 Song made in lieu of many ornaments,
428 With which my love
should duly have bene dect,
429 Which cutting off
through hasty accidents,
430 Ye would not stay
your dew time to expect,
431 But promist both to
recompens,
432 Be unto her a
goodly ornament,
433 And for short time
an endlesse moniment.
Il y a quelques anomalies dans les
strophes :
– Dans 3 strophes de 18 vers, le
second trimètre apparaît à la 10e position au lieu de la 11e.
– Le 3e « vers
court » de la 1e strophe a 4 temps au lieu de 3.
– Il n’y a pas de second trimètre
à la 15e strophe, ni de 3e trimètre à la 23e
strophe.
Si je n’ai pas d’idée sur le
premier point, je remarque que le poème compte 68 vers courts, 66 trimètres et
2 tétramètres. Les positions de ces derniers peuvent faire sens, scindant les
vers courts en 3 et 65. Et tant qu’à faire de concaténer les chiffres, il est
encore à constater que les 3e et 65e vers de ces groupes
sont 2 vers de 4 temps : 365 et 24 en 2 vers et 16 syllabes, belle
économie de moyens !
Il est vrai que les 66 trimètres
sont nécessaires à ce résultat, mais je me demande si Spenser n’en aurait pas
considéré la factorisation 6 x 11, lue 6th month, the 11th,
le 11 juin du mariage.
Par ailleurs les deux premiers
trimètres de chaque strophe régulière occupent les rangs 6 et 11, et il me
semble particulièrement significatif que ce soit dans la 15e strophe
qu’il manque un trimètre en 11e position, cette strophe qui évoque
la Saint Barnaby, nommé précisément dans le trimètre en 6e position,
Barnaby the bright :
261 Ring ye the bels, ye yong men of the towne,
262 And leave your
wonted labors for this day:
263 This day is holy;
doe ye write it downe,
264 That ye for ever it
remember may.
265 This day the sunne is in his chiefest hight,
266 With Barnaby the
bright,
267 From whence
declining daily by degrees,
268 He somewhat loseth
of his heat and light,
269 When once the Crab
behind his back he sees.
270 But for this time
it ill ordained was,
(ici serait le trimètre manquant)
271 To chose the longest day in all the yeare,
272 And shortest night,
when longest fitter weare:
273 Yet never day so
long, but late would passe.
274 Ring ye the bels,
to make it weare away,
275 And bonefiers make
all day,
276 And daunce about
them, and about them sing:
277 That all the woods
may answer, and your eccho ring.
Il y aurait certainement beaucoup
à dire sur les vers 270-271, « Mais cette fois ce fut mal décidé / De
choisir le plus long jour (de toute l’année) », mais je préfère laisser
cette langue à ceux qui la pratiquent.
Je remarque aussi que cet écart
sépare les 66 trimètres en 42 et 24.
Je verrais bien une sorte de
double clinamen dans le dernier vers court manquant, sachant qu’il vient
ensuite le second tétramètre, qui en cette position aurait rendu cette dernière
strophe identique à la première. Le vers n’existe pas, mais s’il existait, il
aurait 4 temps au lieu de 3…
Je signale encore le nombre de
temps des 365 longs vers, 342 pentamètres et 23 hexamètres qui font donc 1848
temps, multiple du 66 déjà vu, de 24, du 7 de la semaine ; Hieatt
homologuait les 7 vers de l’envoi à la semaine, mais ce qui précède leur confère
une autre nécessité (ce qui n’interdit pas l’opportunisme…).
J’en viens aux rapports avec
Perec.
Percival Bartlebooth, on le sait,
doit son nom partie au Bartleby de Melville, partie au Barnabooth de Larbaud.
L’autre combinaison aurait mené à « Barnaby ».
La Vie mode d’emploi mène à la mort de Bartlebooth au soir du 23 juin 1975, la
nuit traditionnelle du solstice, dans un chapitre portant en exergue
Je cherche en même temps
l’éternel et l’éphémère
ce qui peut rappeler la
conclusion de l’ode de Spenser (éphémère, étymologiquement, signifie « qui
dure un jour »).
Il y a un 11 juin dans VME, date
d’un drame qui fait l’objet du chapitre le plus long du livre. Alors que
l’Epithalamion célèbre Elizabeth Boyle sous le règne d’une autre
Elizabeth, à laquelle la première strophe fait allusion, le chapitre 31 conte
la vengeance d’un diplomate contre une mystérieuse E.B., qu’on apprendra être
Elizabeth Beaumont, qui aurait tué le fils du diplomate le 11 juin 1953 pendant
qu’il assistait aux cérémonies du couronnement d’Elizabeth II.
J’avais soumis ces éléments en
août 03 à la Listeperec,
en étant bien conscient qu’ils n’avaient rien de décisif. S’il est fort probable
que les Oulipiens se soient enthousiasmés devant la révélation d’une contrainte
cachée dans une œuvre littéraire par ailleurs reconnue, on pourrait attendre
dans un hommage secret à ce monument une allusion aux nombres mêmes
constitutifs de son harmonie, or voici que je découvre un mois plus tard une
structure dans VME qui, intentionnellement ou non, fait apparaître
magnifiquement 365 et 24.
Mais les coïncidences sont
possibles, témoin ma propre expérience. Dans
mes Pans du bizarre, où j’examine l’hypothèse d’une autre
construction calendaire arithmologique autour d’un vers surnuméraire de
Virgile, j’avais précisément placé en exergue du chapitre 7 consacré à cette
analyse une citation légèrement modifiée d’une lettre d’un membre de l’Areopagus
à Spenser, en ne pensant qu’à cette construction autour de 365 demeurée
longtemps ignorée. Je n’avais alors pas la moindre idée qu’il existât un
problème de vers manquant dans l’Epithalamion et encore moins que je
serais amené à en proposer une explication à base de 365.
L’Epithalamion
est accessible en ligne ici :
http://www.bartleby.com/40/73.html
Quelques références :
Hieatt, A. Kent, Short
Time's Endless Monument: The symbolism of the numbers in Edmund Spenser's
`Epithalamion' (New York: Columbia University Press, 1960)
Dunlop, Alexander, The
unity of Spenser's `Amoretti', in Silent Poetry: Essays in Numerological
Analysis, ed. by Alastair Fowler (London: Routledge & Kegan Paul, 1970)
Fukuda, Shohachi, The
Numerological Patterning of Amoretti and Epithalamion, Spenser Studies 9
(1989), 33-48