Le secret de LA VIE, père C ? - suite - plus fin - addenda
Page un peu fourre-tout en
attendant mieux.
Le C(oup)
du père François...
Au-delà du diamant et du graphite,
on peut encore s’intéresser à l’élément Carbone auquel le commun des mortels
associe volontiers le nombre 14. C’est probablement pur hasard si le chapitre
où il est question de chimie du carbone a le numéro 14, mais de fait Perec
s’était jadis intéressé à cet isotope : alors qu’il faisait son service,
il demanda divers tuyaux à son ami Philippe Guérinat en août 1958, d’abord sur
le carbone 14, sur diverses autres choses, et enfin sur Gaspard Hauser. Il est
probable qu’il désirait examiner les possibilités de dater les faux tableaux de
Gaspard Winckler dans le projet qui aboutira au Condottiere.
En fait le Carbone 14 est
une rareté, un noyau composé de 6 protons et 8 neutrons dont il n’existe que
d’infimes traces dans le carbone, élément de nombre atomique 6 (nombre de
protons) qui est essentiellement un mélange de deux isotopes stables, le très
majoritaire C12 (6 protons, 6 neutrons)
à 99%, et 1% de C13 (un neutron de plus).
99 et 1, ça rappelle quelque
chose, même si ce n’est ici qu’une bonne approximation (98,9 et 1,01 avec plus
de précision), mais il est remarquable que cette proportion soit donnée pour
l’élément C. Ainsi parmi C (100) atomes de C (carbone) 99 sont canoniques (6,6)
et le 100e est le vilain petit canard (6,7).
Sans nette raison, le nombre
6 joue un rôle important dans VME, divisée en 6 parties et débutant sur la case
de coordonnées 6,6 dans le diagramme représentant l’immeuble. C’est le chapitre
correspondant à la 66e position du cavalier qui a été éliminé, ainsi
le chapitre 66 de VME est-il en fait le 67e dans la numérotation
première qui faisait mourir Bartlebooth au chapitre 100.
Si le lecteur non initié de
VME n’a guère de possibilités de deviner qu’il y manque un chapitre (il y en a
tout de même avec le plan de l’immeuble sur lequel on pourrait repérer grosso
modo la séquence des chapitres), le 1% est explicitement présent avec Le PDG
de l’hôtellerie internationale consacrant 1 % à l’art, et l’homme chargé de
gérer ce pécule énorme vu l’ampleur du projet n’aura qu’une idée, s’approprier
les aquarelles de Bartlebooth.
Beyssandre semble réussir de
fait à s’emparer de la 438e aquarelle, la dernière achevée par
Bartlebooth au moment où sa cécité devient totale. Hasard ou non, ce nombre est
le produit de deux nombres importants de VME, 6 (sans que ce soit
obligatoirement le nombre atomique de C), et 73 (sans que ce soit
obligatoirement le rang du vers où on croit percer l’énigme du diamant).
Le placement de départ sur
l’échiquier 10x10 du Cavalier, également noté C selon les conventions
échiquéennes, pourrait être noté Cf6, si Perec avait choisi des lettres au lieu
de chiffres pour les coordonnées des rangées. Cf6 est un premier coup classique
des noirs (défense indienne), en réponse à l’ouverture des blancs d4, 44 en
« coordonnées perecquiennes » ; or le premier chapitre de VME
est précédé d’un prologue, correspondant mot pour mot à la première partie du
chapitre 44 (dont les coordonnées sont 30).
Selon les choix de Perec VME
débuterait donc en C66. En fait le roman ne débute pas sur cette case
correspondant au palier de Percival (on appelait jadis le Cavalier le
Chevalier), mais entre deux étages, soit au milieu exact des 12 cases ou 12
chapitres Escaliers, correspondant à 6 paliers droite et 6 paliers gauche, ce
qui pourrait encore être homologué aux 6 protons et 6 neutrons du noyau de C.
Sans toutefois employer les mots clés qui trahiraient l’intention (noyau,
graviter), Perec décrit bien l’escalier comme le centre de l’immeuble, autour
duquel tout se distribue.
La vie même, la vraie, la
vie terrestre du moins, est axée sur la chimie du carbone…
Le père-Carbone m’amène à me
perdre en joyeuses rêveries sur un ver clé de mon poème fétiche, Noce, « au bord d’une mer de carbone »,
où un autre vers est « chimère de mercure ou de chrome »…
Arsène
Lupin
Je vois de multiples
possibilités d’allusion à l’œuvre de Leblanc dans VME, notamment dans son
chapitre vraiment central, le chapitre L (comme Lupin ou Leblanc ?) qui me
semble recéler des allusions très précises au chef-d’œuvre de Leblanc, 813,
déjà décrites ailleurs. Presque exactement au milieu de ce
chapitre médial se détache une coupure de journal mentionnant la découverte à
Bamako de 49 cadavres, un 16 juin. On se souvient qu’André Perec est mort le 16
juin 40.
Ceci intervient à
l’intérieur de L’assassinat des poissons rouges, récit policier raconté
par un peintre-narrateur, qui a inspiré un tableau au grand-père de la jeune
fille lisant Pirandello. Si Le chapitre LI contient une mise en abyme de
l’immeuble avec le tableau de Valène, ce tableau du chapitre L est une autre
mise en abyme, Valène étant selon le témoignage de Perec lui-même un
« peintre-narrateur », or l’épilogue dévoile que le tableau décrit au
chapitre LI se limite en fait à quelques lignes au fusain, alors que le tableau
du chapitre L est bien réel.
Le père de la jeune fille
aux tristes rêveries me semble aussi concerné :
146 L’ancien propriétaire
rêvant de créer un vrai héros de roman
Les caractéristiques du
héros d’Olivier Gratiolet, auquel il ne manque qu’un nom, évoquent fortement
Arsène Lupin, dont l’immense succès doit probablement énormément à l’impact de
son nom.
Perec a écrit que son
premier Gaspard Winckler était un « Arsène Lupin du 20e
siècle » (sic, Leblanc a créé Lupin en 1905).
Mon idée « père
C » n’est pas sans rapport avec un jeu que je pense intentionnel chez
Leblanc, dont le dernier chapitre de La femme aux deux sourires a pour
titre Le crime de Persée.
Cette femme énigmatique, ce
sont Antoinette et Clara, deux filles naturelles du marquis Jean d’Erlemont,
nées de deux maîtresses différentes, mais se ressemblant comme des jumelles. La
mère d’Antoinette l’a envoyée vers le marquis, sans lui dire qu’il était son
père, tandis que la mère de Clara lui a révélé la vérité, et Clara désireuse de
se venger de l’homme qui les a abandonnées s’acoquine avec Valthex, cousin
d’une autre maîtresse du marquis, la cantatrice Elisabeth Hornain, morte dans
des circonstances extrêmement bizarres, la gorge tranchée, le soir d’un 13
août, alors qu’elle donnait un récital dans le parc du marquis. Valthex
soupçonne le marquis du meurtre.
Clara profite de sa
ressemblance avec sa demi-sœur pour se faire passer pour elle, d’où le titre du
livre. Quant au Crime de Persée, percé par Lupin, c’est que la
cantatrice a été victime d’une météorite, en cette nuit riche en étoiles
filantes, en perséides. Et une chasse au météore (titre de Verne) permet
de découvrir la preuve matérielle de cette théorie.
Cette mort d’une cantatrice
au château rappelle fortement le Château des Carpathes, fréquemment cité
allusivement par Perec. D’autres indices peuvent évoquer La Disparition,
les bijoux disparus de la cantatrice (le Zahir du baryton Haig), Clara (Zahir
signifie « clair »), Antonine (Anton Voyl).
Leblanc avait adressé son
ouvrage précédent, La Barre-y-va, à son ami menuisier Barrey, en lui
signalant qu’il avait fait apparaître son nom dans le titre du roman. Un
Cabinet d’amateur de Perec est dédié à Antoinette et Michel Binet.
Et Jules
Verne
Les fans d’Arsène Lupin
n’ont pas manqué le premier pastiche dû à Boileau-Narcejac en 1973, Le
secret d’Eunerville. EUNERVILLE : Iulle Verne ?
Boileau-Narcejac auraient-ils perçu comme d’autres lecteurs attentifs de
Leblanc les échos verniens dans son œuvre ?
Alors que la disparition du
diamant l’Etoile du Sud du roman homonyme de Verne semble avoir profondément
marqué Perec, c’est une autre histoire de diamant disparu, le Sancy de
Louis-Philippe, caché au château d’Eunerville, avec un indice
énigmatique : Saint Jean succède à Jacob. Lupin finit par
comprendre qu’il s’agit de circonstances se produisant la nuit du solstice, à
minuit où l’on passe de la Saint Jacob à la Saint Jean, qui selon le roman
serait le 25 juin, aberration puisque c’est évidemment le 24 juin. Si je ne
sais rien d’une Saint Jacob le 23 ou le 24 juin, Jacobus Vandergaart et John
Watkins sont deux personnages importants de L’Etoile du Sud, celui qui
taille le diamant et celui qui s’avère être son véritable propriétaire, et ces
deux noms ont les initiales de Jules Verne.
Et je me souviens du Testament d’un excentrique de Verne, roman jeu où la
victoire et la fortune sont acquises un 24 juin à 8 heures, qui aurait dû
plutôt être un 23 juin.
Autre élément intéressant de
ce Lupin 73, l’indice était une fausse piste, et la vraie piste passe par un
tableau où on voit une partie d’échecs en cours. Or l’estrade des musiciens est
dallée comme un échiquier, et le diamant se trouve sous la dalle du fou blanc…
La contrainte Diamants est
résolue au chapitre 58 de VME par la mention du Venter, le plus gros diamant
trouvé en Afrique du Sud, de 511 carats (7 fois 73) : on peut remarquer
que VENTER = VERNE + T. Ici un certain Stewart Venter est l’auteur d’une
fantaisie policière, Le fil jaune, où un audacieux voleur de bijoux
descend le fleuve Jaune au début du siècle sur un train de bois.
Jules Verne a écrit au début
du siècle Le beau Danube jaune, où un pêcheur descend le Danube avec un
policier incognito à son bord, désireux de repérer une bande de contrebandiers
opérant sur le fleuve. Après sa mort, le manuscrit a été remanié par son fils
Michel pour en accentuer l’intrigue policière, et l’éditeur l’a fait paraître
sous le titre Le Pilote du Danube. Verne a écrit plusieurs livres axés
sur la descente d’un fleuve, qui contiennent chacun des indices patents d’une
conscience des rapports entre le fil du courant et celui de l’écriture.
Le policier se nomme dans
les deux textes Dragoch, et voyage sous le faux nom de Jaeger (chasseur). Il
est certain que ces noms correspondaient pour Jules à Saint Georges et au
dragon dont une légende raconte que le cadavre serait dans les cavernes bordant
le Danube du côté de Columbacz.
Le nom du cyprin avaleur de
Zahir est Jonas (dans lequel s’entend « jaune »), forme grécisée de
l’hébreu Iona, signifiant « colombe ». Le chapitre 80 décrit
longuement une vieille carte dans la chambre de Bartlebooth, où un savant a lu
à tort Terra Columbia pour une appellation du Nouveau-Monde. Le mystérieux
appartement Foureau sur l’autre palier a jadis eu pour locataire M. Colomb,
éditeur d’almanachs.
D’autres
père-C
Le Juif de l’immeuble a un
nom qui commence par C, Cinoc, et il est longuement question de sa parentèle,
une forme de son nom notable étant Linhaus. Notable parce que le nom originel
du père de cette lignée serait Kleinhof, dont la perte du K initial serait
analogue au cas Crespi-Respi envisagé, et parce qu’un pseudonyme d’Arsène Lupin
dans un pastiche d’Anthony Boucher est Peer Linnaus.
Il y a encore Cyrille,
Cyrille Altamont dont la fille Véronique a pu imaginer qu’il ne pouvait être
son vrai père, bâtissant tout un roman à partir d’une photo de sa mère avec un
danseur se faisant appeler Maximilien Riccetti. On peut imaginer un rapport
avec l’empereur Maximilien, fusillé au Mexique le 19 juin 1867, 42 ans jour
pour jour avant la naissance du père Perec le 19 juin 1909. On peut imaginer un
rapport entre Cyrille et Cyrla, et un écho à cette relation Véronique-Cyrille
au chapitre 31, où une Véronique est liée à la mort du petit Erik qu’elle
gardait, selon un épisode des Dix petits nègres où le petit garçon se
nommait Cyril.
Il y a un autre Maximilien,
le juge-cambrioleur Danglars, qui meurt au bagne.
Vokal-folge
A remarquer la ressemblance
entre les mots Vokal et Folge. V en début de mot se prononce F, K
et G sont deux gutturales se confondant parfois, A et E sont le noir et le
blanc… Je pense encore aux Golfes d’ombre des Voyelles de Rimbaud,
correspondance du A, devenus Caps obscurs dans La Disparition.
J’ai mis fort longtemps à
faire le lien entre ce folge et l’acronyme FOLGE des fils Gratiolet,
ceci probablement parce que j’étais obnubilé par le tétragramme sacré des
Hébreux qui constitue la suite de ce titre de la rubrique de Robin Marr
dans le BILL.
Avant de passer aux raisons
de cette obsession, purement coïncidentielles, quelque chose qui a une
minuscule chance de ne pas l’être. La notule de Freud concerne la vocalisation
du tétragramme YHWH, qu’il est interdit de prononcer, et qui est remplacé dans
la lecture synagogale de la Bible par le nom Adonay,
« Seigneur ». Il est probable que Perec n’ait connu de cette note
alors non traduite que les quelques mots de Marthe Robert, mais cette affaire
accessible par ailleurs offre de stupéfiantes résonances avec le manque
perecquien.
On sait que l’hébreu ne
possède que des consonnes, auxquelles a été adjoint un système diacritique de
voyelles pour en faciliter la lecture. La prononciation du tétragramme est
inconnue, mais il a été imaginé de le représenter dans le texte biblique
accompagné des signes vocaliques correspondant au nom Adonay, avec
cependant une variation inexpliquée : la première voyelle de adonay
est marquée par le double signe hatef patah, indiquant que la voyelle
est brève et qu’il s’agit d’un a, or le patah a disparu dans la
vocalisation de YHWH, un hatef seul correspondant par défaut à un é.
C’est cette bizarrerie qui est à l’origine de la lecture Jéhovah, mais le a
de ce nom fantôme devenu un é par son absence doit néanmoins se lire a !
Je dois cette piste à
l’excellente étude de Jacques Lecarme dans le Cahier Perec #4, où
s’est glissée une coquille ahurissante justement dans la phrase évoquant ce
problème : « On aurait attribué au nom (interdit) de Jéhovah les voyalles
du nom autorisé d’Adonaï. » Ainsi l’e de « voyel(les) »
écarté dans Voyl est devenu un a !!!
A part ce point plutôt
pointu, qui s’intéresserait au tétragramme ne manquerait pas de découvrir
d’intéressantes choses quand à son symbolisme.
Dans la Kabbale, notamment
représentée par le Zohar (« clarté »), Y-H-W-H correspond à une
structure Père-Mère-Fils-Fille, sainte famille que toute famille juive doit
s’appliquer à reproduire, en engendrant au moins un fils et une fille. Je note
bien sûr la correspondance du W avec le Fils, qui dans la tradition chrétienne
est plutôt symbolisé par l’initiale X de Christos, mais il y a d’autres
développements à tirer des différentes translittérations des lettres Yod-Hé-Waw
du tétragramme :
Yod = Y J I G
Hé = H E
Waw = W V F U O
En considérant les enfants
de Juste et Marie Gratiolet, et en mettant à part Louis mort-né, on obtient les
initiales EGOFH, toutes translittérations possibles des lettres du tétragramme.
La structure Père-Mère-Fils-Fille
se retrouve dans la structure dénaire complexe de l’arbre des Séfirot,
décrivant la multiplicité des états de la divinité et leurs interrelations.
S’il existe des chemins directs entre Père, Mère, et Fils, la Fille est séparée
du Fils par un autre élément, appelé notamment Tsadiq, le Juste,
prolongement du Fils, qui dans la vision anthropomorphique de l’arbre est
homologué au phallus.
Il est par ailleurs aussi
homologué au palmier, or la mère du Perets biblique, duquel découle entre
autres la forme Perec, était Tamar, signifiant « palmier ».
Et le Juste est personnifié
par Joseph (de l’Ancien Testament), alors que Juste Gratiolet est marié à une
Marie.
Tout ça est loin d’être
limpide, et ne le serait guère davantage en développant, ce sont néanmoins des
faits culturels, aisément accessibles à quiconque, et je me permets de supposer
que Perec, dont un grand projet était L’Arbre, histoire de sa famille, a
dû explorer un minimum l’histoire biblique et la mystique juive.
Pour revenir à EGOFH, un brin
de bonne volonté le transformerait en YHW-W-H, avec un redoublement du W qui a
une signification kabbalistique.
Sans aller aussi loin, on
peut encore remarquer que les deux derniers enfants de Juste et Marie sont un
fils et une fille dont les initiales F et H sont en parfaite correspondance
avec le schéma kabbalistique.
Bon, on pourrait tourner
longtemps autour de ces questions, je reviens à ce qui m’avait frappé dans ce
tétragramme du BILL, et qui est immédiat, pourvu de s’y connaître en
littérature policière.
Il existe deux auteurs, et
deux seulement à ma connaissance, qui ont imaginé une suite de 4 meurtres
correspondant aux lettres de YHWH, le premier étant Borges, avec La mort et
la boussole, une des Fictions qui a d’ailleurs fourni une citation
programmée au chapitre 92. Or Borges est aussi programmé pour ce chapitre 56,
et les rubriques 1 et 3 du BILL sont des allusions à deux nouvelles de Fictions.
L’autre auteur est Ellery
Queen, avec L’adversaire (1963). La signature Queen a recouvert
différentes paternités, et on sait aujourd’hui que L’adversaire est un
canevas de Frederic Dannay, l’âme de Queen, mis en forme par Theodore Sturgeon.
Or Sturgeon fait partie des contraintes de VME avec Cristal qui songe,
et il y apparaît une allusion non programmée dans le BILL, avec la rubrique 6
Pierre Ganneval : La pharmacopée
médiévale. IV. Les insectes………. 375
qui précède immédiatement la
rubrique de Robin Marr sur le tétragramme. A remarquer aussi ce IV qui d’une
part est quaternaire d’autre part peut évoquer les lettres « mâles »
du tétragramme ; on lirait encore dans l’ordre IEVE dans medIEValE,
comme on lit directement JEWE dans The dreaming jewels, titre
original du roman de Sturgeon, ce qui n’est peut-être pas étranger à son choix
par Dannay pour cette collaboration unique (le prénom Theo n’est pas
négligeable non plus, et pour le roman suivant parodiant la semaine pascale
Dannay a fait appel à Avram Davidson, « fils de David »).
L’Adversaire
n’a été traduit en français
qu’en 78, et il aurait donc fallu a) que Perec l’ait lu en anglais b) qu’il en
ait connu la paternité exacte, secret bien gardé du vivant de Dannay (mort en
82).
C’est un roman construit
comme une partie d’échecs, sur l’échiquier de York Square, où les 4 cousins
York vivant dans les 4 tours aux 4 coins sont tour à tour avertis par un carré
de bristol biseauté dans un coin, portant l’une des lettres du tétragramme,
puis assassinés. Le lecteur sait qui commet ces meurtres, l’homme de main des
York, John Henry Walt (JHW), mais ne comprend pas son mobile.
Après le carton W et la mort
correspondante, les enquêteurs comprennent que les cartons sont les pièces d’un
puzzle représentant York Square. Il ne reste que Percival York, seul héritier
de 11 millions, couramment appelé Perce…
Il y a d’autres
rapprochements possibles avec VME, le plus troublant pour moi ayant été le
déclenchement final de « l’opération Percival », alors qu’il y a une
opération Parsifal dans VME, à l’évidence en rapport avec l’affaire
Percival Bartlebooth.
C’est en fait cette opération
Parsifal qui me paraît maintenant le meilleur indice d’une coïncidence,
car Perec, comme le montre le Cahier des Charges, a primitivement pensé à une
« division Parsifal » pour résoudre la contrainte Graal. C’était donc
d’abord Parsifal qui était important pour lui, peut-être pour faire allusion à
Wagner, père de la formule « Nacht und Nebel » (dans L’Or du Rhin,
merci Dominique P), dans ce chapitre 43 qui réunit les éléments du Couple Nuit
et Brouillard. Peut-être les V2 de l’opération Parsifal font-ils
allusion au double V final, sachant que le V signifie ici Vergeltungwaffe,
« arme de vengeance ».
Si L’Adversaire n’a
donc probablement rien à voir avec la conception de VME, il m’a néanmoins aidé
à éclaircir certains points. Ainsi Percival York y est explicitement homologué
au cavalier des échecs, et j’imagine que c’est l’une des raisons du choix de
Percival par Perec. Par ailleurs Walt accomplit sa mystérieuse vengeance parce
qu’un dédoublement de personnalité l’a fait s’identifier au fils Nathaniel du
père York déshérité au profit de ses cousins, ainsi qu’à Yahvé qui fait mourir
les fils pour racheter les crimes du père, selon sa propre lecture de la Bible.
Il y a une profonde implication de Dannay (né Daniel Nathan) dans ce roman
cousinicide, marquant une rupture définitive avec son cousin Lee.
La coïncidence persiste avec
le chapitre 43, où Paul Hébert semble arrêté et déporté pour les agissements de
son père Joseph, un JH qui ne se manifestera pas.
Sturgeon
Si Perec, à plus forte
raison, ne pouvait savoir que Sturgeon avait participé à l’écriture de L’Adversaire,
l’énigme de cette apparition intempestive de Pierre Ganneval demeure. Peut-être
les insectes programmés par la contrainte Animaux lui ont-ils fait penser aux
fourmis nécessaires au métabolisme particulier de Horton Bluett, mais ce ne
peut constituer une raison péremptoire.
La vie de Sturgeon a des
résonances perecquiennes. Né Edward Hamilton Waldo (EHW…), il a subi une
enfance chaotique, sans père. Alors qu’il avait 11 ans, sa mère s’est remariée
avec le professeur Sturgeon de Philadelphie, un homme très autoritaire, et
lui-même a reconnu après coup que le portrait du juge Bluett de Cristal qui
songe pouvait avoir une origine autobiographique.
Ce juge Bluett se lamente
page 10 de l’édition J’ai Lu utilisée par Perec : « Les péchés
des pères adoptifs retomberont sur leurs têtes jusqu’à la 34e
génération et au-delà ! » En vis-à-vis, page 11 de cette même
édition, apparaît un nom mentionné une seule fois dans Cristal qui songe,
Dempledorf, que Perec a choisi de citer dans l’épilogue de VME : encore du
11/43 (dont 34 serait un avatar) ?
Horton Bluett s’enfuit de
chez son affreux beau-père, dont il se vengera terriblement, mais c’est pour
tomber sous la coupe d’un père plus autoritaire et plus cruel encore,
l’ex-médecin Pierre Ganneval devenu forain, que les membres de sa troupe
nomment en secret Cannibal.
Un Pierre C ?
D’autres développements ici