Le secret de LA VIE, père C ? - suite - plus fin - addenda
A l’origine de cette étude
il y a les remarques de David Bellos sur Scénario pour un ballet, où
Verlaine a repris la figure de « l’orphelin de l’Europe », Gaspard
Hauser, déjà exploitée dans un poème adulé de Perec (Je suis venu calme orphelin…),
à partir duquel il a élaboré ses 15 variations sur un poème connu.
Il est clair que le prénom
Gaspard du Winckler récurrent chez Perec doit beaucoup à cet orphelin, et la
question paternelle semble passer au premier plan, au niveau de ce qui est dit
du moins.
Dans ce que je sais, grâce à
Bellos, des premiers projets romanesques faisant apparaître Gaspard, celui-ci a
perdu son père en 40, comme Perec, et on ignore le destin de sa mère, amante
d’un officier allemand.
Dans W, le narrateur
Gaspard Winckler a perdu son père peu avant 6 ans, des suites d’une blessure
non précisée, il n’est pas question de mère, son histoire fait écho aux vers de
Verlaine, il part pour la ville, puis s’engage à l’armée. Il n’est pas question
de père pour son jeune homonyme disparu « en mer ».
Dans La Vie mode d’emploi
(VME), Gaspard Winckler né en 1910 a perdu son père à Verdun (soit vers le même
âge que le GW de W), sa mère remariée vit au Caire. Il vient à Paris, puis
s’engage… Même situation à une génération près que pour le premier Gaspard
(Icek/André et Cyrla/Cécile Perec sont nés en 1909 et 1913).
Dans Scénario pour un
ballet, Gaspard retrouve son père qui est un millionnaire anglais, et le
tue. Bellos remarque le cousinage avec l’histoire centrale de VME, Gaspard se
vengeant pour une raison inconnue d’un millionnaire anglais qui, à défaut
d’être son père, est au moins un Per…cival.
Alors que Bartlebooth fut le
« bienfaiteur » du couple Winckler, alors que le premier Gaspard
tuait également son commanditaire dans Le Condottiere, pour une raison
peu claire qui semble l’objet même de cette première version achevée de la saga
Gaspard.
Ce premier roman devait être
un « livre de la défilialité », comme l’écrivait Perec à Jacques
Lederer : « J’ai tant souffert d’être ‘le fils’ que ma première œuvre
ne peut être que la destruction totale de tout ce qui m’engendra. »
Le 23 juin 1975, peu avant 8
heures du soir… l’instant de la mort de Percival est l’heure précise où Perec a
rencontré celle qui sera sa compagne ; drôle de manière de célébrer
l’événement, mais hommage à Joyce dont les 18 chapitres de Ulysses
décrivent 18 heures du 16 juin 1904 où il connut ses premiers émois avec Nora.
André Perec est mort le 16 juin 40.
Autrement dit le 16/6, or La
Vie mode d’emploi, titre en 16 lettres, est suivi d’une caractérisation
inhabituelle, Romans, en 6 lettres.
Perec a confié que l’idée
générale Bartlebooth/Winckler préexistait à celle d’exploiter le bi-carré latin
dans un roman de 100 chapitres décrivant les 100 cases d’un immeuble de 10
niveaux. Percival meurt donc au chapitre C, mais la normalisation de la
numérotation après qu’un chapitre ait été ôté fait que ce dernier chapitre
devient XCIC.
Si Percival représente d’une
quelconque façon un père, on aurait donc une frappante conjonction PERE – C.
Si cette idée est plus qu’un
jeu ponctuel, je me suis dit qu’il devait y en avoir au moins trace dans le
Compendium du chapitre LI, le résumé en abyme de VME. Père-C s’entend
« percé », un mot qui apparaît au vers 73 :
L’ancêtre du docteur croyant
avoir percé l’énigme du diamant
Or ancêtre peut être
synonyme de père (nos pères…) et le diamant est un cristal de carbone
pur, le symbole chimique du carbone étant C.
Il est admis que ce percé
du vers 73 n’a rien d’accidentel, Perec ayant souvent recours au nombre 73 pour
signifier sa naissance un 7/3, le 7 mars 36. Précisément le mot percé commence
sur le 36e espace typographique de ce vers de 60 espaces, et
s’achève sur le 40e, alors que André Perec est mort en 40.
Cette allusion se rapporte
au chapitre 14 où sont évoqués divers ancêtres du docteur Dinteville, dont ce
François Dinteville (1814-1867), brillant polytechnicien qui crut découvrir le
secret de la fabrication du diamant par cristallisation d’une solution saturée
de carbone. Mais les « diamants » obtenus sont ternes, cassants,
parfois même friables.
Une « solution saturée
de carbone » est une aberration pour le chimiste, mais l’exégète apprécie
la solution de l’énigme du diamant.
Il existe un autre cristal
fait de carbone pur, le graphite, dont les propriétés sont bien plus proches de
ce qu’a synthétisé Dinteville, et le graphite est essentiel à la graphie, à
l’écriture…
Un polytechnicien est un
« X », lettre clé en rapport avec le père, André, et avec la mort de
Percival au chapitre C, devant le dernier trou de son puzzle, appelant une
pièce en X.
Le Diamant fait partie des
contraintes de VME, avec le couple Cendres et Diamants, mais la contrainte
Couples pour ce chapitre est Laurel et Baucis, tous deux présents, avec un
lustre en cristal de l’atelier Baucis tombé sur Laurelle Dinteville.
De même le cristal, dans la
catégorie Bibelots, mais c’est le marbre qui est convoqué, et qui est bien
présent. La « duplication des cristaux », comme Dinteville nomme sa
méthode, vient d’une autre contrainte, Tableaux et Livres, c’est une allusion à
Cristal qui songe de Sturgeon. L’épisode le plus marquant de ce
roman est la vengeance d’un garçon sur son père adoptif.
Le tableau convoqué est Les
Ambassadeurs, Dinteville étant le nom d’un de ses personnages.
Question citations, les deux
auteurs convoqués pour ce chapitre sont Kafka et Rabelais. La description de
Panurge du chapitre 16 du Pantagruel fournit une longue citation, avec
deux légères modifications : Panurge est devenu Dinteville ;
la proposition au demourant le meilleur filz du monde a été supprimée.
Rabelais lui-même était un
grand pilleur de citations, et cet élément omis est un vers emprunté à Marot.
C’est un ajout de la dernière édition de 1542 du Pantagruel, mais
d’autres variantes montrent que c’est bien cette dernière édition qui est
recopiée par Perec. Il a pu avoir la finesse d’éliminer ce qui n’était pas du
pur Rabelais, mais il n’est pas interdit d’imaginer qu’un écart, volontaire ou
non, du meilleur fils soit en rapport avec la thématique envisagée ici.
La contrainte Faux a
autorisé Perec à faire Proust au lieu de Kafka, et c’est un pastiche proustien
de Renan qui est convoqué, à propos de faux diamants, la seule variante étant
le remplacement de Lemoine, le faiseur de diamant, par Dinteville.
Après avoir noté que Renan
est d’abord connu pour sa Vie de Jésus, le meilleur Fils assurément, je
reviens à Rabelais dont le prénom était François comme ce polytechnicien
Dinteville, et je remarque qu’il est aussi question d’un diamant faux au
chapitre 23 du Pantagruel. Pantagruel, ayant quitté Paris précipitamment
pour voler au secours de son père, reçoit un anneau d’or serti d’un diamant,
gravé de l’inscription Lamah hazabthani. C’est une des paroles du Fils
en croix, et Panurge interprète l’anneau comme signifiant « Dis, amant
faux, pourquoi m’as tu abandonné ? »
La
fabrication de ces diamants illusoires est le fait le plus développé de ce
chapitre, il répond à la contrainte « poursuivre une chimère » dont
l’illustration la plus immédiate est l’entreprise de Percival Bartlebooth.
Dominique Bertelli a envisagé
une autre résonance intertextuelle à cette histoire de fabrication de diamants,
L’Etoile du Sud, de Jules Verne, où l’ingénieur Cyprien Méré
croit également avoir percé l’énigme du diamant. Après une expérience qui ne
s’est pas déroulée exactement comme prévu, Cyprien Méré découvre dans ses
résidus un énorme diamant, qui après taille atteindra le poids record de 432
carats, mais l’Etoile du Sud, comme il nomme ce diamant noir, disparaît au
chapitre 11. Après diverses péripéties, on la retrouve dans le gésier de
l’autruche apprivoisée Dada. Et il s’avère aussi que c’est un diamant naturel,
instable comme bien des gemmes de cette région du Transvaal, qu’un coup de
tonnerre transforme en un amas de poussière grise.
Le lien avec VME est
plausible, sans plus, mais cette histoire de bestiole qui avale un bijou
m’évoque La Disparition, où le cyprin Jonas a avalé le Zahir, le
bijou trouvé dans le nombril du nourrisson adopté par Augustus Clifford, qui
deviendra Douglas Haig. Haig pour egg, œuf, E au pluriel, et le Zahir
lui-même (« clair » en arabe) est ovoïde et gravé de diverses
inscriptions évoquant toutes l’E. On retrouve le Zahir dans l’estomac du
cyprin, or un E à l’intérieur d’un CYPRIN, ça donne un Cyprien !
On sait que l’écriture de
Perec est intimement liée à la disparition de sa mère Cécile/Cyrla le 11/2/43,
marquée de l’étoile jaune, et tous ces éléments sensibles apparaissent dans ce
texte signé Verne, avec la disparition de l’Etoile noire de 432 carats au
chapitre 11, l’Etoile de Méré qui pourrait être un jeu de mots (et l’étoile
Jonas un autre). On verra aussi 22 (11 x 2) producteurs de diamants voter à
l’unanimité la mort de Méré au chapitre 21 (7 x 3).
CYPRIEN MERE, n’y mire
Perec ?
Par ailleurs ce roman signé
Verne est en fait une adaptation peu retouchée d’un texte d’André Laurie, Le
Diamant bleu, lequel est aussi plus que Verne l’auteur de L’Epave du
Cynthia, texte source essentiel du récit W. Cette information était
disponible à l’époque de La Disparition, et « André » est un
autre mot clé, d’autant que Perec écrit dans W ou le souvenir d’enfance
que son père a commencé à travailler à Paris dans le sertissage des diamants.
Incidemment, un articulet de
Planète (#18, 1964) assure que Verne se serait inspiré pour son roman des
travaux d’un certain Hannay, qui aurait synthétisé vers 1880 des diamants dont
la structure aurait été vérifiée aux rayons X en 1943. Il est aussi avancé que
Lemoine aurait retrouvé son secret en 1912, ce Lemoine dont parle Proust dans
son pastiche de Renan…
Cette autre approche donne
évidemment plus de poids à l’hypothèse de Bertelli, et apporte de fascinantes
corrélations à mon hypothèse PERE-C. Ainsi cet ancêtre Dinteville pourrait
avoir pour modèle C. MERE, et à l’image du jeu Cyprin-E on peut imaginer un
Dada-C (Dada pour Papa et C pour le diamant de carbone).
Il n’est certes pas
indifférent que C soit l’initiale de Cécile/Cyrla, ainsi Père-C pourrait
correspondre au couple parental. Sans développer ce point connu par ailleurs,
je m’autorise quelques remarques que j’espère originales :
– la fin de Bartlebooth est
marquée par la cécité, de même étymologie que Cécile (caecus, aveugle)
– Percival donne l’anagramme
Cirla Vep, qui pourrait être la sœur d’Irma Vep (anagramme de
« vampire », rôle de Musidora dans Les Vampires de
Feuillade ; Percival assoiffé de cent ?)
– la « chimère »
que poursuit Bartlebooth s’achève sur le trou noir en X du 439e
puzzle, X qui est la lettre du chiasme, le chi ou khi grec, croix de
Saint-André, et « chimère » vient bien du grec Khimaira ;
X-mère ?, parfait chiasme avec père-C ?
– En exergue de ce dernier
chapitre figure le fameux Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère,
monovocalisme en E dans lequel on peut être tenté de lire un « effet
mère » et un « Père » (l’Eternel est Dieu le Père)
– Cyprien aussi vient du
grec, d’un mot débutant par kappa plutôt que par khi, mais ces lettres de
graphisme voisin sont aussi parfois interchangeables.
Le Zahir apparaît dans VME,
selon une citation programmée de La Disparition au chapitre 78. Carel
Van Loorens tombe amoureux d’une des femmes du harem du corsaire barbaresque
Hokab, Ursula von Littau, en l’entendant chanter une pastourelle d’Adrian
Villart. Il la fait évader après lui avoir donné sa chevalière au chaton
ovoïdal, symbole de la mémoire, mais elle sera rattrapée et exécutée.
Ces aventures d’un savant
touche-à-tout ont un ton très vernien, et Bertelli semble avoir trouvé une
allusion décisive avec cet Adrian Villart (de Lans ?) auteur d’un
compte-rendu contemporain de Sans dessus dessous, mais le premier écho
vernien qui me vienne est ce love at first hearing rappelant la Stilla
du Château des Carpathes. Ursula, Stilla, Cyrla… Bertelli a une idée qui
me laisse perplexe sur l’emploi de ce Villart ; je remarque pour ma part
que le Zahir est un emprunt à Borges, qui dans sa nouvelle Le Zahir s’y
déclare amoureux d’une Teodelina Villar, laquelle meurt la veille du jour où le
Zahir échoit au narrateur.
Puisqu’il apparaît dans
l’affaire, il est remarquable que Perec ait remplacé une citation de Borges au
chapitre 6 par une citation de Verne, qui n’est autre que la fascination du
baron de Gortz pour la voix de la Stilla, devenue un coup de foudre auditif de
l’archéologue Fernand de Beaumont pour Vera Orlova. L’un des multiples dadas de
Loorens est l’archéologie.
Chez Verne, la Stilla
découvrant soudain la face livide du baron meurt d’effroi, scène qui a
évidemment inspiré la mort de Douglas Haig (le baryton au Zahir) dans La
Disparition. Et il y a un Jonas dans le Château des Carpathes,
propriétaire de l’auberge du Roi Mathias à Werst, vraisemblablement le
seul Juif sympathique de toute l’œuvre de Verne.
Carel van Loorens finit sa
vie à Ceuta, ville présente dans Mathias Sandorf de Verne, mentionnée
une seule autre fois dans VME, précisément à propos des recherches
archéologiques de Fernand de Beaumont chapitre 2, et cette mention de Ceuta est
une citation programmée de Borges à propos d’un château !
Le C(oup) du père François
réserve décidément bien des surprises. Ce chapitre 14, qui ne tenait qu’une
petite part dans ce que j’envisageais d’explorer, m’a mené plus loin que je
n’imaginais, et je m’en tiendrai pour cette page à un seul autre fait, aux
ramifications cependant multiples.
Gaspard aurait pu trouver le
motif de sa vengeance dans l’histoire de Célia Crespi, domestique de Percival
qui a eu en 1936 un fils dont personne n’a jamais su qui était le père, un fils
mort en 1944 pendant la libération de Paris. La propre femme de Gaspard est
morte quelques mois plus tôt, en novembre 43, en mettant au monde un enfant
mort-né.
En 1975, l’immeuble abrite La
jeune fille-mère prenant son bain en lisant du Pirandello (vers 124 du
Compendium). Le fils de Geneviève Foulerot a juste un an (chapitre 5), ce qui
n’est peut-être pas un détail sans importance dans la rue Simon-Crubellier dont
le lotissement a débuté en 1875 : un autre motif 99-1 ? Foulerot est
le nom d’une plage de l’île d’Oléron, proche de Saint-Georges.
Geneviève Foulerot est une
actrice qui doit interpréter le rôle de Gabriella Vanzi, « dont le regard
à la fois candide et pervers précipite Romeo Daddi dans la folie », dans
une adaptation de la nouvelle de Pirandello Dans le gouffre. Parmi les
Repères Chronologiques des « pièces » annexes on trouve
deux faits littéraires (et ces deux seulement) dont la pertinence n’a rien
d’immédiat : le Bloom’s Day du 16 juin 1904 (aucun rapport direct dans
VME, mais voir plus haut la mort du père le 16 juin 40) et la parution en
juillet 56 de la nouvelle de Pirandello dans le numéro 40 des Lettres
Nouvelles (aucune des multiples autres œuvres contemporaines évoquées dans
VME n’apparaît dans ces Repères, toutefois ce texte a un éventuel statut
particulier car le chapitre 5 énonce que ce numéro 40 contient aussi une note
de Jacques Lederer, ami de Perec).
Si le lecteur de VME peut
imaginer diverses choses à partir de cette fille-mère qui rend fou Daddi (daddy,
papa), et de Pirandello dans le bain (péri dans l’eau…), il faut lire cette nouvelle
écrite en 1913 pour entrevoir d’autres pistes et d’abord découvrir que le
résumé qu’en fait Perec est trompeur.
Les Daddi habitent près de
Pérouse. Gabriella est une amie de la femme de Romeo. Alors que cette dernière
est à Pérouse, Romeo et Gabriella ont un bref instant d’égarement, vite
dissipé, dont ils ne se sentent pas coupables. C’est à cause de cette absence
de culpabilité, à cause de la candeur (mais il n’est pas question de
perversion) avec laquelle Gabriella peut accueillir son mari, que le doute
ronge Romeo et l’amène à la folie : l’innocence de sa propre femme ne
cache-t-elle pas semblables abandons ?
Un autre personnage
important est le premier cité dans la nouvelle, Nicolino Respi, dont la
narration fait d’abord épouser les pensées. C’est un ami des Daddi, qui est le
premier à savoir que Bicetta Daddi est parfaitement fidèle, parce qu’il est
éperdument amoureux d’elle, qu’il le lui a dit, et qu’il n’a obtenu comme
réponse qu’un sourire ne lui laissant aucun espoir.
Une première piste s’ouvre
avec Respi, en remarquant que Crespi = C + Respi, qui correspondrait à mon idée
de départ Perec = Père + C. On peut au moins suspecter un certain rapport entre
Celia Crespi et Cecile/Cyrla Perec, et un autre entre leurs enfants respectifs.
Georges n’est pas mort à la libération de Paris, bien sûr, mais c’est en
rentrant à Paris en 1945 qu’il n’a ni retrouvé sa mère, ni d’autres membres de
sa famille, déportés.
Crespi n’est pas seulement
un nom dans lequel, comme Percival, on retrouve les lettres de Perec ;
c’est le pluriel de l’italien (ou du corse puisque Célia est née en Corse) crespo,
crépu. « Crépu » peut être synonyme de « crêpé », anagramme
de Perec, lequel était nettement frisé. Le « crêpe » noir est associé
au deuil, et crespo est par ailleurs anagramme de l’anglais corpse,
cadavre. Les « Crépus » pourraient donc représenter doublement la
famille Perec, avec des connotations morbides.
Comme ce Respi de
Pirandello, un personnage de VME avoue son amour à la femme de son ami, et ne
reçoit en réponse qu’un sourire. C’est un personnage essentiel, le peintre
Serge Valène (qui fut un pseudonyme de Perec) jouant un rôle très particulier
dans la narration de VME, dont Perec lui-même a fait le peintre-narrateur dans
une interview (ce n’est vrai que pour certains chapitres).
Valène avoue donc son amour
à Marguerite Winckler à l’été 1937 en face des murailles crénelées de Rovigno,
et au chapitre 53 de VME, n’obtenant donc « qu’un ineffable
sourire ». Le constat de leur amitié infranchissable est aussitôt suivi de
l’annonce de la mort de Marguerite, 6 ans plus tard.
L’ami du mari éconduit d’un
sourire par l’épouse, ce pourrait être banal, mais il y a d’autres points
communs entre les deux récits. Il y a le statut particulier de l’ami dans la
narration, et il y a un adjectif beaucoup moins banal qualifiant les deux
femmes, motif de l’amour qu’elles inspirent :
« Cette impression de
limpidité, cette retenue, voilà ce que Nicolino Respi avait toujours éprouvé au
contact de l’âme de Bicetta Daddi. »
« Tout de suite il
(Valène) se sentit attiré par cette femme douce et rieuse qui posait sur le
monde un regard si limpide. »
Ce n’est pas vraiment pour
autant que l’affaire est limpide. Qui a engrossé Célia Crespi ? Marguerite
était-elle aussi honnête que le déclare un narrateur qui était aussi intimement
impliqué ? Ou ne se serait-elle pas donnée à l’insu de Valène à un
troisième larron ? Peut-on croire aisément à une grossesse après plus de
dix ans de mariage ? Gaspard faute d’en savoir plus ne se serait-il pas
vengé sur le responsable de son installation rue Simon-Crubellier ?
La suite ici.