Le 18 novembre 02, j’envoyai à la
liste Perec un message où je signalais le triple saut de ligne de l’édition
originale de Noce, puis poursuivais ainsi :
Je m'intéresse aussi à
"un poème" qui clôt "La Clôture et autres poèmes".
Evocation manifeste de la mère partie vers Auschwitz.
Contrainte(s) ?
123 mots (= GEORGES PEREC) à condition que "aujourd'hui" soit un seul
mot.
Possibilité d'une césure d'or idéale à 76 mots (GEORGES) qui marcherait
également pour les lettres dans l'édition Hachette, mais je ne peux admettre
ce "asphale".
S'il n'y a pas d'autre faute, on a donc 484 lettres, soit un possible carré
de 22 x 22.
La disposition en carré ne m'a pas révélé de lecture globale, mais il n'est
pas inintéressant que le dernier vers du poème ait 22 lettres (comme le
dernier vers de "11 x (11+11) + 11" a 11 mots), "Sur le drap
noir de ma
table." (4+3 mots, 11x2 lettres ?)
Les 4 derniers "vers" (de 22 lettres) permettent de lire en
"rimes" un mot
perecquien, RUSE.
MAISJEGARDE LEMPREINTER
ONDEDETONPO IGNETAUCREU
XDEMESMAINS AMBIDEXTRES
SURLEDRAPNO IRDEMATABLE
Il me fut répondu, par Bernard
Magné himself, que Perec lui-même avait déclaré que ce poème était sans
contrainte.
Magné serait aussi le premier à
confirmer qu’on ne peut accorder une confiance absolue à ce que disait Perec de
ses textes.
J’ajoute maintenant ce que j’ai
omis, voulant être bref : ce « X de mes mains ambidextres sur le drap
noir de ma table » des deux derniers « vers » m’évoquait alors
furieusement le drapeau noir des pirates à tête de mort et tibias entrecroisés,
et ce drap noir m’intriguait, voyant « un » drap recouvrir une table
ordinaire, comme pour une messe satanique.
Or c’est « du » drap
qu’il faut lire, type de tissu et non tissu lui-même, et savoir que le bureau
de Perec était une table de joaillier inventée par son grand-oncle pour trier
les perles, décrite par ailleurs dans Still life/Style leaf, « dont
le plan de travail est tendu d’un drap noir d’une texture extrêmement
serrée. »
Or une autre table carrée est
recouverte de drap noir, celle de Bartlebooth décrite dans le dernier chapitre
de VME, c’est ce drap noir qui dessine le trou en X du puzzle inachevable.
Curieu-X
Février 2010 : la relecture récente de La vie
évidente d’Elizabeth Berg, de Gilles Tostivint (1995), m’a fait envisager
une autre disposition. Dans ce premier roman, aux multiples références
perecquiennes, apparaît dans un rêve d’un personnage une stèle, un triangle
constitué de 47 lignes de 1 à 93 caractères, sans espaces, soit en tout 2209
caractères, carré de 47. De fait, tout texte représentable dans un carré peut
aussi être disposé en un cône de ce type, et j’ai aussitôt pensé à un poème,
peut-être à cause de ses 123 mots, valeur de Georges Perec, tandis que les 47
lignes et 47 x 47 lettres m’avaient évoqué la valeur de Perec seul. La
disposition en cône des 22 x 22 lettres se fait donc en 22 lignes dont la
dernière comporte 11 mots et 43 lettres : de mes mains ambidextres sur le
drap noir de ma table.
Voici cette disposition :
e
stc
equej
essayai
sdentoure
rtonpoignet
avecmesdoigts
aujourdhuilaplu
iestrielasphaltej
enaipasdautrespaysa
gesdansmatetejenepeux
paspenserauxtiensàceuxq
uetuastraversésdanslenoir
etdanslanuitniàlapetiteauto
mobilerougedanslaquellejéclat
aisderirelordreimmuabledesjours
traceuncheminstrictcestaussisimpl
equunepruneaufondduncompotierouquel
aprogressiondulierrelelongdemonmurmes
doigtsnesontpluscebracelettropcourtmais
jegardelempreinterondedetonpoignetaucreux
demesmainsambidextressurledrapnoirdematable
Je ne me permettrai pas de juger
si c’est significatif ou non. Plusieurs énoncés perecquiens de 11 mots et 43
lettres ont été repérés, comme le 4e vers de A l’OuLiPo, par
Magné (parce que ce vers est nettement plus long que les autres), ou le 474e
je me souviens, par Bertelli (après 473 autres jms, soit 11 x 43). Si ceux-là
sont pertinents, que dire de celui-ci qui clôt un poème en 22x22 lettres,
évoquant intimement la mère disparue, poème qui clôt un recueil de pièces
choisies par Perec lui-même, débutant par La clôture.
Je remarque que les 7 premiers
« vers », selon cette disposition, correspondent à la première
section du poème, en 49 lettres (et même en 36+13 lettres),
Est-ce que j’essayais d’entourer
ton poignet
avec mes doigts ?
et qu’à cette question en 12 mots font écho les deux
derniers « vers », sans enjambements, en 21 mots et 84 lettres.
S’il apparaît ici un palindrome,
12-21, il y en aurait un autre en considérant le découpage en 21-1
« vers » auquel correspondent 112-11 mots, écho aux 484 lettres,
produit des facteurs premiers 11.2.2.11.
Je remarque que la première pièce
du recueil figure page 11, première page foliotée, et qu’il y a ensuite 43
pages foliotées avant la page 85 où figure un poème, 45e et
dernière page foliotée. Cette page 85 et la suivante, blanche, constituent le
feuillet 43 du livre (de 96 pages), symétrique des pages 11-12 portant les
poèmes 1-2 de La clôture. Au feuillet 11 correspondent les pages 21-22
portant les poèmes 11-12 de La clôture (le 11e étant
d’ailleurs celui titré Clôture).
Puisqu’il est considéré que 34 aurait
été équivalent à 43 dans le système Perec, au 34e feuillet
correspondent les pages 67-68, non foliotées, la page 67 portant la 11e
section d’Ulcérations, la 68 étant blanche. Cette 11e section
et le 11e poème de La clôture sont les seuls textes estampillés
« 11 » du recueil.
Le foliotage résulte de règles
élémentaires et était en conséquence facilement prévisible. A noter que pour
cette édition Perec a remanié Ulcérations, son premier grand texte
undécimal (en 400 séries de 11 lettres), en le divisant en 11 sections,
occupant chacune une page. Il a également donné une version du Grand Palindrome
dépourvue de titre (9691 EDNA D'NILU O. MU. ACERE. PSEG ROEG) et de signature (la même
chose à rebours) ; que ceci soit volontaire ou non, le nombre de lettres de
cette version, 5566, est non seulement multiple de 11, mais de 121, 11 au carré
(comme un poème). La table indique que la page de titre palindrome
est la page 43, non foliotée, le palindrome lui-même débutant page 45.
Ces calculs peuvent paraître délirants.
Peut-être, mais ils n’ont rien de déplacé lorsqu’il s’agit de Perec, dont une
obsession était de ne rien laisser au hasard. Ainsi les calculs associés à la
disposition des poèmes d’Alphabets, dans son premier recueil grand
public, sont-ils d’une complexité bien supérieure, attestée par les travaux
préparatoires. Sur ces feuillets couverts de chiffres, certains calculs sont
restés incompris jusqu’à ce que Willy Wauquaire établisse qu’il s’agissait de
prévisions sur la pagination du recueil, n’ayant probablement abouti à rien de
satisfaisant pour Perec puisque les pages d’Alphabets n’ont finalement
pas été foliotées.
Peut-être mes constatations
permettront-elles de dénicher un indice validant l’intentionnalité d’une partie
de ces harmonies, qui peuvent bien sûr être toutes de simples coïncidences.
Ou pas si simples que ça. Ainsi
c’est grâce au triangle de Gilles Tostivint que j’ai découvert que La
clôture et autres poèmes s’achevait sur 11 mots et 43 lettres, ce qui reste
vrai en dehors de toute hypothèse, sans être ni spécialement extraordinaire, ni
obligatoire ; sans avoir approfondi la signification du triangle de
Tostivint, j’ai eu presque immédiatement l’idée d’appliquer la disposition en
triangle à un poème, et lorsque je suis revenu au roman de Tostivint
j’ai trouvé en rapport avec ce triangle des éléments troublants, alors qu’on ne
peut guère imaginer qu’il ait été inspiré par un poème.
Le roman est plutôt cryptique. Le
triangle apparaît dans un rêve cyclique du privé Balmer, après l’examen d’un
carnet trouvé chez son client, le polonais (ou pseudo-polonais) WWW, résidant à
l’hôtel Sfax, 6bis rue Simon-Crubellier. Il rêve qu’il est dans un
désert, où il rampe vers une stèle, ce triangle. La narration oscille entre
énoncés « normaux » (semble-t-il du moins) et énoncés sans e, comme
dans La disparition :
C’était un assemblage
triangulaire de signes déliquescents. Il allait le déchiffrer mais tout
s’obscurcissait, tout disparaissait : il n’y avait plus qu’un chuchotis
furtif, un charabia sibyllin…
Le triangle est donc présenté en
ce chapitre 3, mais il semble au chapitre 5 que son existence ne soit pas
uniquement onirique. Le chapitre débute par le récit d’un voyage en train entre
Varsovie et Paris, où Fermi, personnage énigmatique, enfin particulièrement
énigmatique car rien n’est vraiment clair dans le récit, a fait la connaissance
d’une polonaise montée à Varsovie, et descendue en catimini à Jeumont, avant le
passage en France. Le train arrive à 7.07 à Paris le 13/07 (les 6 et 7 sont récurrents
dans le roman) avec 20 minutes de retard (il aurait donc dû arriver à 6.47).
Fermi cherche à contacter D.C., le détective Costes, et sans réponse se rend
chez lui le lendemain. Personne, il a la clé d’accès à son ordinateur, où il
apprend que D.C. avait découvert une preuve de l’existence du « projet HdT
666 », un long résumé chiffré dont la clé est inconnue, et l’écran
affiche un instant un triangle, noir tas de lettres, qui disparaît ensuite.
Peu clair, donc, mais je suis
frappé que ceci se passe juste après le voyage ferroviaire Varsovie-Paris, d’où
une mystérieuse polonaise s’est éclipsée. Le 11 février 43, Cécile Perec, née
Cyrla Szulewicz à Varsovie, a été embarquée avec 997 autres personnes dans le train 47
pour Auschwitz, en Pologne. Il semble qu’elle ait été gazée dès l’arrivée, à
moins qu’elle n’ait pas survécu au voyage dans d’épouvantables conditions. Le
plus important contingent de ces pauvres victimes de la barbarie nazie était
constitué de 666 personnes du camp de Drancy 2, parmi lesquelles Cécile,
sa sœur et leur père. Le TRIANgle de 47x47 caractères serait une preuve
de HdT 666…
Un poème évoque le voyage de Cécile Perec vers Auschwitz, dans le
noir et dans la nuit.
Ce chapitre 5 débute par les mots
"Podrój trwała długo.", non traduits, plusieurs fois
répétés. Une recherche
m’apprend que c’est ainsi que commence Le sanatorium au croque-mort, de Bruno Schulz (!),
assassiné en Pologne par un soldat allemand le 19 novembre 42. Ça signifie Le
voyage a duré longtemps., et associe donc directement ce voyage en train à
une victime juive de l’occupation nazie en Pologne.
Gilles Tostivint m’a fourni
quelques indications sur la construction de son roman, basé sur un canevas
numérique digne des lectures perecquiennes les plus hallucinées. Pour ce qui
concerne cette page, son « arithmologie fantasmatique », sans rapport
immédiat avec celle de Perec, concerne cependant des nombres familiers, mais il
est vrai que les premiers entiers sont peu nombreux par rapport aux multitudes
de sens qu’on peut leur attribuer.
Ainsi le « triangle-stèle 47 »
n’a de rapport ni avec la valeur numérique de PEREC, ni avec le train n° 47,
mais concerne un proche disparu à 47 ans. La possibilité de passer de la
disposition en carré à celle en triangle, en Mont ou Berg (dont le nom et le
prénom ont des nombres de lettres correspondant aux deux premiers carrés non
triviaux, 4 et 9), est symbolisée par les nombres 4 et 3, ou les initiales D.C.
Les 2209 caractères du carré-triangle permettent encore le jeu 4-9 (2+2 et
0+9).
Voici le texte de ce triangle, tel
que l’auteur aurait souhaité qu’il figurât dans le roman. J’y remarque que
plusieurs des mots multiplement répétés, noir-paysage-mur-pierre, sont présents
dans un poème.
A noter que les seuls signes non
alphabétiques présents sont un « ? » et 26 « ’ », qui
sont soit l’apostrophe soit le « prime » mathématique, avec des
allusions à la théorie des ensembles (E et E’ par exemple).
C
EBL
ANCCE
NOIRETL
ESDEUXCÔT
EÀCÔTESURLE
SONGEENFACEDO
UBLEJUXTAPOSÉSC
OMMEDEUXFACEÀFACE
ÉTANTDONNÉSCEBLANCC
ENOIRDEUXESPACESENSEM
BLESURLESONGEETLEMURDOU
BLECEBLANCCENOIRLAMERETLA
PIERREJUXTAPOSÉSFACEÀFACETO
POLOGIQUESURLESONGEL’ÉCUMEDEL
AMERETL’ÉCLATDELAPIERRECÔTEÀCÔT
EEETE’SURLESONGECEBLANCCENOIRUNEA
PPLICATIONFACEÀFACEDESMURSDEPIERREE
TDESREMPARTSDEMERSURLESONGEJUXTAPOSÉE
TOUTCONTRELAPIERRELAMERENFACECEBLANCCEN
OIRCÔTEÀCÔTEFDEEDANSE’SURLESONGECHAQUEFOI
SLESDEUXÉLÉMENTSCEBLANCCENOIRENSEMBLESURLES
ONGETEMPÊTESPARALLÈLESENFACEÀFACESPÉCULAIRESU
RLESONGELATEMPÊTEESTDITECONTINUEENUNPOINTPFIGÉD
ELAPIERREETDÉCHAÎNÉDELAMERSICEBLANCCENOIRCHAQUEFO
ISTOURÀTOURPOURCHAQUEVOISINAGEJUXTAPOSÉSDÉCHAÎNÉSSU
RLESONGEETFIGÉSLAMERETLAPIERREPARALLÈLESCEBLANCCENOIR
LEMÊMEPAYSAGEU’DEP’ENE’SURLESONGECHAQUEJOURETNUITCEBLAN
CCENOIRIMMOBILESSOUDAINSOUDÉSSURLESONGEENFACEDESOILESDEUX
PAYSAGESIMMOBILESENSEMBLEALORSILEXISTEUNVOISINAGESURLESONGE
CEBLANCCENOIRSOUDÉSDANSLEDÉDAINDUPAYSAGEUDEPENEENFACEDESOILEM
ÊMEQUELESIENSURLESONGEDONTL’IMAGECHAQUEFOISCEBLANCCENOIRUNMOMEN
TSEREINSPUISFIGÉSSURLESONGESÉPARÉCONTRAIRESCEBLANCCENOIRFIGÉSDANS
LAMÊMECRISPATIONDETEMPÊTEPARFSURLESONGESEVISAGENTENSEMBLEPOURSEREGA
RDERCEBLANCCENOIRJUXTAPOSÉSCONTRAIRESSURLESONGELEMÊMEQUELESIEN?SONVIS
AGEESTCONTENUENU’COMMEUNEFACESÉPARÉEFIGÉECONTRAIRESURLESONGETOUSDEUXÉTA
NTDONNÉSMONDESAUXCONFINSENCHAÎNÉSSURLESONGEENFACEDESOICEBLANCCENOIRDEUXES
PACESCÔTEÀCÔTED’AMOUROÙL’AUTREPRENDSAFINSURLESONGEETLACÔTEAULOINCECONFINTOP
OLOGIQUEOÙSEDÉMESURESURLESONGESAFAIMEDEE’SÉPARATIONCEBLANCCENOIRUNEAPPLICATIO
NSURLESONGEÀMOIJUXTAPOSÉECHAQUEFOISCHAQUEFACEFDEEDANSE’SAPROPREFAIMCONTRAIREEST
DITECONTINUESURLESONGEOÙCENOIRCEBLANCENUNPOINTPSESONGENTCONTRESOISIPOURCHAQUEVOIS
INAGECHACUNSAFACEMAISPASDEFINU’DEP’ENE’SURLESONGEDEL’AUTRECÔTÉILEXISTEUNVOISINAGECE
BLANCCENOIRTOUJOURSENSEMBLESURLESONGEOÙCHACUNCONTRASTEAVECSAPROPREFAIMD’ÊTREUNEFACEDÉ
FINITIVEMENTDÉFINIEUDEPENECEBLANCCENOIRSURLESONGEÉTANTDONNÉSOUBIENL’UNETL’AUTREETDECHAQ
UECÔTÉSINOND’UNSEULSONGEANTÀSEDÉCHAÎNERFACECONTREFACEETCEBLANCETCENOIRPARFSEBLANCHIRETSEN
OIRCIROUL’UNETL’AUTRESONGEANTÀSESÉPARERENSEMBLEDECESONGEDONTL’IMAGEESTCONTRESAFACEPOURVOIRC
EBLANCOUCENOIRCONTENUENU’MAISOÙMANQUELENOIRMANQUELEBLANCCEPAYSAGED’AILLEURSUNISURSONSEULSONGE