Le secret de LA VIE, père C ? - suite - plus fin - addenda
Oui, La Vie mode d’emploi
(VME) commence « entre le troisième et le quatrième étage, 11 rue
Simon-Crubellier. » (VME, chapitre I).
Or le système de
construction de VME voudrait que ce chapitre décrive le palier gauche du 3e
étage, seuil de l’appartement de Percival Bartlebooth, le principal personnage
de l’immeuble depuis 1925.
Le palier de Percival n’est
donc pas décrit, or toutes les lettres de « palier » sont dans
Percival :
Percival = palier + vc
Ou C-V, pour Curriculum
Vitae qui pourrait être à propos, mais qu’en dire de plus ? alors que
« vc », pour « vécés », simplification commune des w-c,
donne matières à penser.
Il se trouve qu’un exégète a
déjà développé l’hypothèse d’une certaine importance cachée du « petit
coin » dans VME. Richard Khaitzine voit dans La langue des oiseaux
(1997) Perec détenteur des secrets de la tradition alchimique, ce qui n’incite
guère à considérer sérieusement ses théories. S’il vaut mieux oublier des
lectures hallucinées visiblement guidées par l’obsession de découvrir partout
le nom de l’alchimiste Fulcanelli, Khaitzine émet par ailleurs quelques
remarques convergentes frappées d’un petit coin de bon sens :
- Les 99 chapitres de VME
correspondent à des pièces (ou lieux divers) de l’immeuble, or il n’y a pas de
« numéro 100 », désignation ancienne des W-C, et aucune pièce décrite
dans l’immeuble n’est un W-C.
- S’il n’y a pas de chapitre
100, c’est parce que Perec a laissé de côté un « petit coin » du
carré représentant l’immeuble, le coin inférieur gauche qui aurait correspondu
au chapitre 66.
- Le dernier chapitre,
numéroté XCIC, s’achève sur « un W. », et est suivi d’un épilogue qui
pourrait être numéroté C ; c’est dans cet épilogue qu’il est pour la
première fois question de cabinets, avec Valène devenu si faible qu’il faut
l’accompagner aux cabinets au bout du couloir.
Il faut apporter quelques
rectifications. Si aucun des lieux de VME ne correspond aux
« lieux », c’est d’abord parce que Perec ne décrit que les pièces en
façade de l’immeuble.
Dans la logique combinatoire
de VME, l’épilogue ne saurait constituer un chapitre C, et nous allons voir que
Perec l’a considéré comme faisant partie du dernier chapitre, mais ce dernier
chapitre correspond bien à la 100e position du cavalier sur
l’échiquier représentant l’immeuble selon la polygraphie qui a déterminé
l’ordre des chapitres de VME ; c’est l’écart du chapitre 66 qui a
déterminé une renumérotation des chapitres d’abord prévus être 67 à 100. Il
n’est pas absurde d’imaginer que Perec ait pensé lui-même aux implications de
ce chapitre C s’achevant sur « W », et évoquant dans sa continuation
les cabinets.
Néanmoins l’épilogue a bien
une 100e position pour le lecteur non initié aux méandres de la
polygraphie du cavalier, et Khaitzine y a loupé un mot hypographié bien plus
clairement que ses « Fulcanelli ». Presque tous les habitants de
l’immeuble l’ont déserté en août, Cinoc notamment est parti visiter « deux
lointains cousins, un Nick Linhaus qui possédait une boîte de nuit (le Club
Nemo) à Dempledorf, Nebraska, et un Bobby Hallowell, médecin légiste à Santa
Monica, Californie ; » :
non seulement il y a un immédiat « caca » phonique, mais les deux
Etats concernés – Nebraska-Californie – laissent aussi entendre l’horrible mot,
et ce sont les deux seuls états dans ce cas (en oubliant l’Alaska, séparé
géographiquement de l’Union, et les Carolines dont le nom en VO ferait
disparaître le jeu) ; on peut encore observer qu’en réduisant
grossièrement les USA à un rectangle, la Californie correspondrait à son coin
inférieur gauche.
Ce passage correspond à la
résolution de deux contraintes du chapitre 99, ce qui montre que l’épilogue en
fait partie : les éléments Club Nemo, Bobby Hallowell médecin
et Dempledorf sont tirés de Cristal qui songe, et légiste à
Santa Monica, Californie évoque la mort de Stan Laurel en ce lieu. Le
« ca, Ca » a donc une motivation immédiate, et on peut comprendre que
Perec ait été séduit par l’idée d’évoquer la mort de Laurel en ce dernier
chapitre, alors que la première allusion programmée à Laurel était au chapitre
2 ; par ailleurs le chapitre 22 est le premier consacré à un membre de la
famille Bartlebooth, son grand-oncle Sherwood, né à Ulverston, la ville où est
né Laurel. Néanmoins, quelles que soient les raisons que Perec a eues de
choisir cette allusion particulière à Laurel, il reste que le proctologue en
quête d’élément scatologique dans l’épilogue tombe sur ce « ca, Ca, »,
qui n’était pas obligatoire.
Et il reste aussi ce
Nebraska, qui ne doit apparemment rien à une contrainte, et le Club Nemo
ne peut manquer d’évoquer Jules Verne, ce qui est le point de départ d’une autre piste. Et c’est Cinoc qui est parti pour ce double
voyage, Cinoc dont le prénom n’est jamais donné dans le récit, mais que l’index
nous apprend être Cinoc (Albert), CA…,
Cinoc dont une anagramme est (petit) COIN C (numéro 100).
Il existe un autre chapitre
qui aurait quelque chose à voir avec 100, celui de coordonnées 00 qui se trouve
dans le petit coin inférieur droit, or dans ce chapitre 76 Perec a choisi de
faire apparaître l’indicatif des coordonnées en traitant de double-zéro Cyrille
Altamont, le seul occupant de l’immeuble dont les initiales soient directement
CA.
Il y a au moins une autre
contrainte résolue dans l’épilogue, la musique sérielle, évoquée directement
avec la commémoration berlinoise d’Alban Berg qui fête à la fois le 90e
anniversaire de sa naissance, le 40e de sa mort, et le 50e
de la première mondiale de Wozzeck. Il est fascinant que toutes ces dates
soient significatives dans VME :
- c’est en 1885 qu’a été
achevé l’immeuble (10 ans après le début du lotissement de la rue
Simon-Crubellier) ;
- en 1925 qu’a démarré le
projet de Bartlebooth, avec ses dix ans d’apprentissage de la peinture auprès
de Valène ;
- en 1935 qu’il a commencé à
peindre ses aquarelles, transformées en puzzles par Winckler.
Il est encore notable que ce
soit cette même contrainte « musique sérielle » qui ait fourni au
chapitre 28 la chienne Dodéca, surnommée Dodécaca parce qu’elle faisait ses
besoins sur le palier, seul caca explicite de VME avec une couleur caca
d’oie au chapitre 83 qui m’intéresse par ailleurs dans la piste Verne.
Les w-c sont directement
évoqués ailleurs dans VME, dans son chapitre I (mais j’avoue ne pas avoir
effectué une relecture complète).
Il est d’abord question dès
la troisième phrase des habitants de l’immeuble qui font les mêmes gestes aux
mêmes instants, comme « tirer la chasse d’eau ». Enfin la dame qui
vient visiter l’appartement de Winckler prévoit sa rénovation et l’aménagement
« d’une salle d’eau avec baignoire sabot et w.c » (mais sur la cour
et non sur la rue).
Si ces deux évocations
directes des w-c sont bien les seules de VME, il est remarquable qu’elles
surviennent dans les premier et dernier chapitres, correspondant au palier de
Bartlebooth et à son bureau à l’extrême opposé de l’appartement, et qu’elles
concernent les deux personnes le plus étroitement associées à son projet,
Winckler et Valène.
Je ne suis guère convaincu
que mon anagramme de départ « Percival = palier + v-c » soit
per(ec)tinente. De fait plusieurs autres chapitres Escaliers ne
décrivent pas les paliers auxquels ils correspondent en théorie, mais il n’est
pas vain d’examiner leur contenu, notamment de ceux correspondant aux cases
centrales, aux 3e et 4e étages, entre lesquels se tient
la dame aux projets de w-c en tête.
Le chapitre 1 correspond
donc au palier gauche du 3e étage, et le chapitre 42 au palier
droit. Il y apparaît d’emblée une anomalie, relevée par Bernard Magné :
« Deux hommes se rencontrent sur le palier du quatrième étage… », or
nous sommes en principe au troisième. L’un de ces hommes vend les prétendus
Enseignements d’un sorcier Yaki, ce qui ne peut manquer de faire penser aux
livres de Carlos Castaneda, un auteur dont le nom fait entendre Ca… Ca… (et
dont les œuvres en sont proches…).
Au 4e étage
correspond le chapitre 94 pour le palier droit, et Magné y voit une autre
erreur symétrique de celle du chapitre 42, avec 7 pions de Go découverts sur le
palier du 3e. Ce n’est pas
aussi net car ce chapitre est un Inventaire des objets découverts dans
l’escalier au sens large, et on y verra aussi un étrange cadeau découvert sur
le palier droit du 5e.
Les pions de go du 3e
palier dessinaient la figure de Ko, ou Eternité : 4 pions noirs en
quinconce déterminent un domaine dans leur trou central, mais il suffit aux
blancs qui ont 3 pions en chevron accolé à ce quinconce de jouer dans le trou
pour prendre un pion noir et former à leur tour un domaine tout aussi éphémère.
Il est frappant d’avoir eu
ce Ko éternel sur le palier de Bartlebooth, préfiguration du K-O définitif
qui le terrasse à l’autre extrémité de son appartement en ce 23 juin juste
avant huit heures du soir, dans ce dernier chapitre introduit par le fameux
monovocalisme Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère. A sa
droite l’œuf à la coque intact de son dîner, l’œuf volontiers nommé coco
dans La Disparition.
Il est frappant d’avoir une
certaine incertitude entre les 3e et 4e étages, présente
dans 3 des 4 chapitres Escaliers leur correspondant, et tout ceci pourrait
venir appuyer la théorie de Magné du 43/34, d’autant que la figure de Ko
traduit un équilibre entre 4 pions blancs + 3 noirs et 3 blancs + 4 noirs,
mais, aussi pertinent ce 43/34 soit-il, on peut toujours envisager d’autres
hypothèses…
La 4e case qui
nous intéresse est le chapitre 79, qui parle effectivement de ce qui se passe
sur le palier du quatrième
gauche, où quatre commissionnaires sortent des malles de
chez les Rorschash. Le neveu de Mme Rorschash est assis sur une des malles, en
train de siroter un coca (qui répond à la contrainte Boissons).
Si on accepte le croisement
des deux quêteurs au palier du 4e selon le chapitre 42 (et répété
chapitre 99), il y aurait donc 7 personnes (+ 2 malles) sur ce palier où va
bientôt arriver la dame qui était entre les deux étages alors que la vengeance
de Winckler n’était pas encore assou-vie au chapitre 1, et qui a tout de même
pu gravir quelques marches pendant le dernier soupir de Bartlebooth. Le palier
est si encombré que l’arrivée de la dame pourrait obliger l’un des 4
commissionnaires à s’effacer pour la laisser passer, ce qui pourrait être
l’équivalent du Ko au palier du 3e…
Et c’est encore sur ce
palier du 4e que la chienne Dodéca faisait son caca, selon le
chapitre 28…
A ce stade, croyant me
souvenir que le sorcier Yaki de Ca. Castaneda ne dédaignait pas certaines
mixtures à base de coca, je me permets un pas de plus en envisageant une
équivalence entre Ko et caca laissés jadis sur ces paliers. Le Ko
implique donc 3 pions blancs inamovibles et 1 transitoire, 3 pions noirs
inamovibles et 1 transitoire : 3-1-3-1, qui se traduit dans l’ordre
alphabétique par les lettres caca.
S’il faut boire le calice
jusqu’au cac, j’avais précédemment remarqué certaines répétitions autour du
nombre 31 qui s’avèreraient maintenant en corrélation avec cette voie. Ainsi le
chapitre 31 voit deux occurrences de l’indicatif de ses coordonnées, avec le 79
Keppel street à Londres et les 79 jours d’une marche forcée en Russie.
Le chapitre 84 a pour
indicatif de ses coordonnées 31, donné par le bungalow 31 d’un motel ou Hélène
Brodin attire le dernier membre du trio qui a assassiné son mari. Ce
« bungalow 31 » apparaît deux fois dans le texte, ce qui est encore
un cas unique pour ce qui concerne ces indicatifs de coordonnées.
Par ailleurs ce tueur
travaille dans une grange aux murs tapissés de panonceaux de métal dont Perec
donne une énumération détaillée qui s’arrête au 31e item (suivi d’un
etc.). La contrainte Nombre de personnages en prévoit 4 pour ce
chapitre, qui sont à l’évidence Hélène et les 3 voyous qu’elle a exécutés :
3 + 1.
Ce ne sont pas les seuls cas
où des indicatifs sont répétés plus ou moins directement dans un chapitre, mais
il n’y en a que peu d’autres.
Je termine avec un autre cas
où le Nombre de personnages prévu, 4, est aussi un 3 + 1, l’étrange chapitre 3
qui décrit le salon du 3e droite, qui occupe la position exactement
opposée à celle du bureau où meurt Bartlebooth. Un Japonais y initie 3
disciples à devenir des Hommes Libres, le principe de la secte étant que chaque
nouvel Homme Libre forme à son tour 3 disciples. On peut envisager ici une
succession 1-3-1-3-1…
Et il y a aussi 1 + 3
personnes dans l’appartement Bartlebooth, lui-même dans son bureau de
coordonnées 61, et ses 3 domestiques dans l’antichambre de coordonnées 63,
ce qu’il semble difficile de considérer indépendamment du maître et de ses 3
disciples dans l’appartement opposé, comme des pierres de Go en position de Ko
sur le palier intermédiaire. Le moment du livre étant celui du passage de vie à
trépas de Bartlebooth, ses domestiques passent au statut d’Hommes Libres !
La symétrie peut être poursuivie car l’ancienne domestique de Bartlebooth,
Célia Crespi, est actuellement en train de dormir dans sa chambre de bonne, or
il y a une jeune fille en train de dormir sur le divan du salon du 3e
droite, au milieu des reliefs d’un raout carabiné. Ce salon est la 3e
pièce en partant de la droite du 4e étage, comme l’antichambre où
les domestiques attendent un problématique coup de sonnette de leur maître est
la 3e en partant de la gauche.
L’étrange est que cet
appartement du 3e droite (Foureau, anciennement Colomb, qu’on
pourrait être tenté d’orthographier autrement) est finalement dit être vide au
chapitre 3, ce qui est pour le moins en contradiction avec la minutieuse
description précédente de l’initiation. On remarque que semblables bizarreries
touchent tous les personnages de ce niveau, à l’exclusion de Bartlebooth et de
ses domestiques : la dame du palier gauche est en fait à mi-chemin de
l’étage supérieur, les deux démarcheurs qui se croisent sur le palier droit
sont annoncés être au 4e, l’Homme Libre et ses 3 disciples ne
semblent pas exister, de même que la fille endormie dans le salon (ni une autre
jeune fille qui arrive par un corridor, mais qui n’est pas dans le salon). Il y
a donc, en façade, 3 + 1 personnes chez Bartlebooth (dont 1 morte), et 8 autres
personnes décrites dans les cases de l’étage mais dont des détails contredisent
la présence effective sinon la réalité même de l’existence.
En fermant cette lecture orientée
de VME je rappelle que l’instant de la mort de Bartlebooth est aussi celui de
la rencontre de Perec avec celle qui deviendra sa compagne, Catherine Binet.
S’il a eu le bon goût de garder le calembour pour lui, il a bien dû lui passer
par la tête à maintes reprises le « cas Binet ».
Doué d’un certain esprit
d’escalier, Perec a éprouvé le besoin de revenir dans le monde de VME avec son
récit intitulé Un Cabinet d’amateur.