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l’apport sur les Noces

 

 

 

J’ai consacré plusieurs pages au poème de Perec, Noce de Kmar Bendana & Noureddine Mechri, dont je donne une étude complète ici, tandis que cette page ne développe que mes découvertes liées aux suites de Fibonacci.

Je remercie Alain Chevrier, qui s’intéresse aux épithalames de Perec, de m’avoir transmis des copies des brouillons de Noce, où apparaissent précisément de telles suites.

Je rappelle que Noce est un poème en beaux présents, construit en 10 strophes numérotées, où chacun des fiancés reçoit alternativement, une à une, les lettres du nom du partenaire qui lui manquent. Il y a au départ une dissymétrie : Kmar Bendana a 5 lettres (OUICH) à recevoir de Noureddine Mechri et celui-ci 3 seulement (KAB) de celle-là.

Perec a résolu une partie du problème en commençant par Kmar et en consacrant deux strophes au prénom puis au nom+prénom de Nour. Après 5 strophes « Kmar » et 4 strophes « Nour », il reste à chacun une lettre à recevoir de l’autre, et la logique de la construction du poème fait que ce rôle est tenu par la seule dernière strophe, où toutes les lettres des deux mariés sont réunies (sauf K employé parcimonieusement pour des raisons évidentes ; en revanche apparaît une lettre interdite, S).

 

Les brouillons font apparaître ce schéma, avec une petite surprise.

Tout est clair jusqu’à la strophe 9, indiquée KMAR + OUIC, tandis que la 8e était notée NM (Noureddine Mechri) + KA , mais arrivent ensuite des strophes 10 et 11, ces deux nombres étant réunis dans un encadré fortement appuyé.

10 est suivi de NM + ABK, puis comme pour les autres strophes du détail des lettres permises pour cette strophe 10, voyelles et consonnes séparées, soit AEIOU BCDHKMNR.

11 est suivi de KMAR + OUICH, puis du détail des lettres permises, soit AEIOU BCDHKMNR.

Il me semble que ce n’est qu’à ce stade que Perec s’est avisé que les contingents de lettres étaient identiques, n’ayant pas saisi d’emblée que le double processus d’incorporation de 8 lettres épuisait la série dès la 7e itération, nobody’s per(f)ec(t)… Je n’ai hélas pas l’autorisation de reproduire le document, où le pointage une à une des lettres dans les deux séries identiques paraît bien témoigner de la surprise de Perec à ce stade.

Cette petite bavure a son importance, car elle donne à supposer que les nombres de la suite de Fibonacci, écrits devant les numéros de 1 à 10 des strophes, l’ont été après le constat d’erreur (sinon il y aurait normalement eu un autre Fibo devant la strophe 11).

 

Quoi qu’il en soit, Perec a d’abord écrit les doubles de la suite Fibo, soit 2-2-4-6-10-16-26-42-68-110, devant les numéros de 1 à 10 des strophes, puis ces nombres ont été surchargés par les nombres de la suite Fibo simple, soit 1-1-2-3-5-8-13-21-34-55.

Une contrainte numérique a probablement été envisagée, mais il n’existe aucune trace d’une application pratique, c’est-à-dire de comptages qui se traduisent généralement assez lourdement dans les brouillons de Perec. Si divers calculs apparaissent sur le brouillon de la strophe 5, il est difficile de les relier au poème, j’y reviendrai.

Pourquoi la suite Fibo, pourquoi ici ? Les brouillons de « 53 jours » et d’autres documents montrent que Perec avait alors tendance à faire intervenir les suites de type Fibo dans les circonstances les plus diverses, sinon les plus fantasques, aussi n’existe-t-il pas obligatoirement de réponse rationnelle satisfaisante.

Ceci posé, une hypothèse me séduit particulièrement, parmi bien d’autres. Perec a pu s’amuser de la bévue qui lui avait fait prévoir deux strophes 10 et 11, et jouer avec ces identifiants qui n’en faisaient plus qu’un, par exemple en les multipliant, 10 x 11 = 110. Son obsession Fibo était telle qu’il aurait reconnu en ce nombre le double du 10e terme de la suite canonique, d’où l’idée d’associer cette suite double au poème. La suite double une fois inscrite ne lui inspirant rien, il aurait alors essayé la suite simple, puis abandonné toute velléité Fibo devant le temps qui pressait ; la noce a d’ailleurs été perturbée par son retard pris dans l’achèvement du texte.

 

Mes investigations dans l’œuvre de Perec m’ont conduit à penser qu’une bonne part des harmonies numériques que j’y ai découvertes n’étaient pas intentionnelles, sans pourtant pouvoir être réductibles au hasard. Je les attribue aux possibilités quasi illimitées de l’inconscient, sans me juger qualifié pour mieux définir un phénomène dont l’existence m’est assurée par ma propre expérience. Je découvre à l’instant dans le poème qui suit Noce dans le recueil Beaux Présents Belles Absentes quelques vers qui soulignent le rôle de la contrainte en tant qu’activateur de l’inconscient :

(…) entre la contrainte étroite (…)

et tout le reste – la nuit nouée, le trou noir

du doute, l’illusion naine du destin, la douce distance

du sens et du non-sens, du conscient et de l’inconscient –,

s’inscrira ton écriture. (…)

           (Prise d’écriture) (il faudrait tout citer)

Cette hypothèse était évoquée dans mes pages sur Noce de 2002 et 2003, que je n’ai pas modifiées, puis privilégiée en 2004 dans mon article de Teckel #1, et l’apport des brouillons me semble un appui inespéré, parce qu’ils confirment l’importance qu’avaient pour Perec les nombres de Fibo au  moment même de l’écriture, et surtout parce que leur mode d’apparition éclaire certaines des harmonies constatées ici.

Voici donc ces éclaircissements, en rappelant que je distinguais essentiellement deux harmonies d’or, sur l’ensemble des 10 strophes, et sur les 9 premières strophes.

  Il se passait quelque chose de peu habituel pour la strophe 10, dont le nombre de lettres était évocateur, 199, mais dont une répartition immédiate l’était moins, 110+89, soit le double du 2e Fibo (55) + le 11e Fibo (89). Or voici qu’il semble que Perec ait d’abord vu son poème s’achever sur des strophes 10 et 11, et qu’il associait à chaque strophe le nombre Fibo de même ordre, ou son double. Ainsi a-t-il inscrit le nombre 110 devant le numéro de la strophe 10 !

Cette répartition 110+89 vient de ce que la 110e lettre de la strophe est la seule lettre interdite du poème, un S dans le 5e vers :

Une radio crache sa romance

Les brouillons montrent que Perec a très tôt trouvé ce vers, dès la première ébauche, et qu’il l’a recopié trois fois ensuite sans signaler d’une quelconque manière la lettre interdite, ni laisser de trace de comptage. Peut-être est-ce un clinamen, peut-être une erreur, en tout cas ça ne pouvait guère mieux tomber.

Perec a remplacé le 110 initial par un 55, or j’avais aussi vu un 55 dans cette strophe, total des deux lettres les plus fréquentes, idéalement réparties en 34 E et 21 A (les Fibos 8 et 9, également notés par Perec pour les strophes 8 et 9).

 

Les nombres 21-34-55 intervenaient également dans ce qui me semblait le plus décisif, la triple harmonie d’or pour les 66 vers, 313 mots, et 1265 lettres des 9 premières strophes, dont les petites césures optimales coïncidaient, ce qui était déjà exceptionnel compte tenu des particularités du poème (les rapports mots/vers et lettres/vers de ces 9 strophes ne coïncident que pour 2 de leurs 313 mots), mais de plus la césure tombait à un endroit particulièrement significatif, au vers 26 :

Mon amour  ||  mon nombre d’or

La section d’or tombait juste avant « mon nombre d’or », la seule occurrence à ma connaissance de l’expression dans toute l’œuvre publiée de l’auteur. La question se pose de savoir si c’est l’idée primordiale de la suite Fibo qui a amené ce « nombre d’or », ou si c’est au contraire parce que l’expression lui est venue que Perec a envisagé d’utiliser la suite Fibo : je n’ai pas la réponse, mais la seconde hypothèse ne rend pas compte de l’apparition initiale des nombres Fibo doublés.

Toujours est-il que le partage d’or optimal de 1265 est 483-782, et que 483-782-1265 ne sont autres que 21-34-55 multipliés par un même facteur, 23.

J’ai représenté ces 66 vers en deux blocs de largeur 23 caractères sur cette page, ce qui permet divers constats. Ainsi le bloc des 483 premières lettres, ou 21 x 23, occupant 25 vers 1/3, est suivi d’un autre bloc de 483 lettres s’achevant sur un vers et une section, en 24 vers 2/3. Le vers suivant est un mot unique formant à lui seul une section entière, ce vers est « Noce ».

J’étais un peu gêné de trouver, à l’intérieur d’un 55 réparti en 21-34, le 34 réparti en 21-13. J’aurais préféré 13-21 permettant un ensemble idéal 21-13-21, avec les deux sections d’or matérialisées.

Mais c’est Perec qui a écrit ce poème, Perec qui y a envisagé une suite Fibo double, et ce qui se passe dans ces 9 premières strophes pourrait être remarquablement analogue, en oubliant le facteur 23, à ce qui se passe dans la strophe 10, soit :

21-21-13 (Fibos 8 et 7)

55-55-89 (Fibos 10 et 11)

Ceci rend curieux de savoir où tombent 55 lettres de la strophe 10, soit au 3e vers :

au  ||  murmure de ma bouche

après « au » que le mots-croisiste Perec ne pouvait ignorer être le symbole chimique de l’or.

 

J’ai procédé à mes comptages fins dans ce poème après avoir constaté une possible harmonie d’or pour ses 76 vers totaux, marquée par une césure spéciale au 47e vers. A cette césure correspondait une parfaite harmonie pour les lettres, 905/1464, à la lettre près, mais les nombres de mots n’allaient pas du tout, 228/356 (au lieu de 220/356).

Ils ne vont pas mieux aujourd’hui, bien sûr, mais le nombre total de mots peut faire sens quand on sait que Perec a d’abord envisagé 11 strophes pour Noce, en y associant les nombres de Fibo correspondants, doublés ou non : 356 = 4 fois 89, le 11e nombre de Fibo, le double du 178 que Perec aurait pu inscrire devant sa « 11e strophe ».

 

En dehors des harmonies d’or, j’avais aussi vu une remarquable structure autour des nombres 11 et 33, gouvernant tous les éléments du poème, sauf le nombre de strophes, et voici que les brouillons montrent que Perec envisageait bien 11 strophes, contre toute logique !

Au moins une part de cette structure me semblait intentionnelle, les 33 vers composant le groupe des 5 strophes « Kmar » comme celui des 4 strophes « Nour », mais les brouillons ne font pas plus apparaître de comptages de vers que de mots ou de lettres.

Cette structure ne déviait du 11 que pour faire apparaître un autre nombre censément « perecquien », le 43, déjà confortablement insistant avec deux nettes occurrences, et le fait que la dernière strophe (de 10 vers et 43 mots) ait été double dans l’esprit de l’auteur valide deux autres occurrences supposées, les 33+10 vers des groupes Kmar et Nour.

  

 

Comme il l’a été dit, le feuillet du brouillon correspondant à la 5e strophe est agrémenté de divers nombres et calculs, qu’il semble difficile de relier au poème. Quelques opérations isolées sont malgré tout intrigantes, et Alain Chevrier a particulièrement remarqué la multiplication

  13

    8

104

figurant juste à côté des 10 lettres permises pour la strophe, AEOU DMN BKR ; il a noté que :

– 8 et 13 sont des nombres de Fibonacci ;

– cette strophe est celle où figure l’expression « nombre d’or » ;

– la valeur numérique (ou somme des rangs alphabétiques) de ces 10 lettres est précisément 104.

Ces constatations ne lui ont toutefois pas permis d’aller plus loin dans l’élucidation des calculs présents sur le feuillet, et je ne vois pas davantage les rapports qu’ils pourraient avoir avec le poème achevé, néanmoins ce 13 x 8 = 104 serait une extraordinaire coïncidence car 104 est aussi la valeur des lettres NOMBREDOR (tandis que 13/8 = 1.625 est déjà une bonne approximation du nombre d’or, Phi = 1.618…)

 

Cette réelle curiosité était peut-être connue de Perec, mais rien n’indique que ce 104 ait aussi été calculé comme somme des rangs des lettres de la strophe. Sur cette question de la « gématrie » chez Perec, pour employer le terme exact, j’ai déjà insisté sur l’importance d’un des derniers jeux proposés par Perec à Ça m’intéresse, fondé sur cette technique : soit Perec a recopié ce jeu quelque part, soit la technique lui était extrêmement familière.

Dans ce second cas, il me semble que l’un des premiers calculs fait par un tel amateur est celui sur son nom, ce qui aurait immanquablement conduit GEORGES-PEREC à 76-47, deux nombres appartenant à la suite de Lucas, voisine de celle de Fibo et s’en déduisant facilement, tels que 76/47 = 1.617… est une excellente approximation du nombre d’or. 

Cette hypothèse conduit à s’interroger sur les valeurs des noms des proches de Perec, or le grand ami qu’il n’appelait que NOUR correspond à 68, soit le double du 9e nombre de Fibo 34, ce qui pourrait être une explication des doubles Fibos inscrits devant les numéros des strophes.

A ceci on pourrait associer le fait que le partage des 9 strophes en 21x23 et 34x23 lettres se fasse après les mots MON-AMOUR = 42-68 = 2 fois (21+34). Le partage se fait encore entre les mots (mon) AMOUR et MON (nombre d’or)…

Curieusement, les noms complets des fiancés ont des valeurs également multiples de nombres de Fibo :

NOUREDDINE  MECHRI = 109 + 56 = 165 = 3 x 55

        KMAR     BENDANA =  43  + 41 =   84 = 4 x 21

Il est encore possible d’y trouver des échos avec les 76 vers du poème, soit 55+21, ou surtout moyenne entre les deux prénoms, correspondant à la valeur de celui de l’auteur :

KMAR + 33 = GEORGES = NOUREDDINE – 33

Il est frappant que les 66 vers des 9 premières strophes se répartissent en 33 vers des strophes impaires « Kmar » et 33 vers des strophes paires « Nour », mais encore une fois rien n’indique que Perec ait compté autre chose que les strophes.

Il ne me semble pas inutile de faire part de mon expérience personnelle en matière de gématrie. J’ai pratiqué jadis cette technique de manière si intensive que je n’ai bientôt plus eu besoin d’effectuer les additions qui semblent a priori nécessaires : un mot, même long d’une dizaine de lettres, m’inspirait immédiatement un nombre que je pouvais vérifier ensuite être bien la valeur de ce mot. Une aptitude similaire chez Perec expliquerait pourquoi ses brouillons ne montrent aucune trace de calculs gématriques.

 

Une autre réelle curiosité est liée au fait que Perec ait ensuite associé le nombre 55 à la strophe 10. Ce 10e nombre Fibo est aussi le 10e nombre « triangulaire », soit la somme des dix premiers nombres, de 1 à 10.

Et alors ? Il se trouve que les numéros des strophes où l’expression « nombre d’or » est permise sont 3-5-7-9-10, de somme 34, tandis que réciproquement les numéros des strophes où l’expression est interdite ont pour somme 21 (1-2-4-6-8). Ainsi à l’addition Fibo 55 = 34 + 21 peut correspondre une division selon les interdiction/permission de « nombre d’or » 5/5 (strophes) = 34/21 (numéros de strophes) = 1.619…, excellente approximation du nombre d’or.

Etonnant, surtout après avoir vu, grâce à un autre calcul noté par Perec, que « nombre d’or » offre un rapport privilégié avec les deux nombres Fibo précédents, 13 et 8. On peut retrouver le nombre 76 des vers du poème en additionnant ces paires de Fibos « privilégiés », (8+13) + (21+34) = 76, et il est encore remarquable que la répartition selon les interdiction/permission de « nombre d’or » donne un nombre égal de 38 vers pour chaque groupe de 5 strophes.

Le fait que 76 appartienne à la suite de Lucas, voisine de la suite de Fibo, explique en partie ces multiples échos, mais ce nombre de vers n’avait rien d’obligatoire, pas plus que diverses particularités du poème qui concourent toutes à lui donner une complète architecture dorée, remarquable en dehors de toute supposition sur les goûts et intentions de l’auteur.

Les brouillons, quoique écartant la possibilité d’une construction intentionnelle, confirment la validité de cette architecture.

 

rémi schulz, le 8/1/7

 

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