Ceci est un résumé de l’étude complète qu’on lira ici, limité aux harmonies d’or, alors que le poème admet d’autres lectures.
Noce de Kmar
Bendana & Noureddine Mechri
a été offert au grand public dans le Cahier de l’Oulipo n° 19.
C’est un poème en beaux présents construit en 10 strophes
numérotées, où chacun des fiancés reçoit alternativement, une à une, les
lettres du nom du partenaire qui lui manquent. Il y a une dissymétrie :
Kmar Bendana a 5 lettres (OUICH) à recevoir de Noureddine Mechri et celui-ci 3
seulement (KAB) de celle-là.
Perec a résolu une partie du problème en commençant par Kmar
et en consacrant deux strophes au prénom puis au nom+prénom de Nour. Après 5
strophes « Kmar » et 4 strophes « Nour », chaque groupe
totalisant un même nombre 33 de vers, il reste à chacun une lettre à recevoir
de l’autre, et la logique de la construction du poème fait que ce rôle est tenu
par la seule dernière strophe, où toutes les lettres des deux mariés sont
réunies (sauf K employé parcimonieusement pour des raisons évidentes ; en
revanche apparaît une lettre interdite, S).
Dans l’édition de la Bibliothèque Oulipienne (et la
compilation Ramsay), les strophes sont subdivisées en sections par des sauts de
ligne simples, doubles, et triple en un seul cas, strophe 7.
Par « nombre d’or » est généralement entendu le
rapport φ = 1,618…
supposé être un parangon esthétique, or le poème compte 20 sections, 76 vers et
1464 lettres. La césure spéciale, unique, le saut de 3 lignes, apparaît après
13 sections, 47 vers et 905 lettres, avec :
76/1,618 = 46,97 soit 47 arrondi
1464/1,618 = 904,82 soit 905 arrondi
La longueur très variable des vers ne laisse guère présumer
cette correspondance idéale, laquelle serait d’ailleurs loin d’être donnée pour
un poème à la métrique régulière.
Les couples 47/76 et 905/1464 ne sont pas quelconques. 47 et
76 sont les termes 8 et 9 de la série de Lucas, débutant par les termes
1-3-4-7-11…, qui approchent de mieux en mieux les puissances correspondantes du
nombre d’or. Par ailleurs ils correspondent aux valeurs numériques des nom et
prénom de l’auteur, qui pratiquait quelque peu cette technique, la gématrie
(voir son dernier jeu proposé dans le numéro d’avril 82 de Ça m’intéresse[1]) :
GEORGES = 76
(7+5+15+18+7+5+19)
PEREC = 47
(16+5+18+5+3)
905 et 1464 sont les termes 10 et 11 d’une série de
Fibonacci débutant par les termes 1-26-27-53-80…, une série mentionnée par
Perec dans ses travaux préparatoires à « 53 jours ».
Il convient d’émettre une restriction car les sauts seront
normalisés dans l’édition de la Librairie du XXe Siècle Beaux
présents, belles absentes (1994). Cette édition est conforme à la première
« édition » imprimée par Perec lui-même en Australie début septembre
81, en 19 exemplaires pour les amis concernés. Néanmoins les sauts différents
de l’édition oulipienne, préparée du vivant de Perec, viennent bien de quelque
part ; je n’ai pu obtenir d’éclaircissement sur la question.
Mais
φ = 1,618… apparaît
d’une façon bien plus étonnante, car les 9 strophes où les fiancés sont séparés
par les contraintes convergentes comptent
1265 lettres (1265/φ = 781,83 : partage
idéal 782-483)
313 mots (313/φ = 193,45 : partage
idéal 193-120)
66 vers (66/φ = 40,79 : 25-41 ?)
Ce dernier
point pose problème : certains vers admettent une césure, d’autres non. Il
y a toujours deux possibilités de découpe d’un ensemble selon le nombre d’or,
selon la petite et la moyenne raison. Au niveau des 66 vers, ceci donne le
choix entre le 26e et le 41e. Si ce dernier ne donne rien
de satisfaisant, le 26e vers n’est autre que
qui, au niveau du syntagme, admet la césure Mon amour
– mon nombre d’or conduisant, selon ses 6 mots, à un partage des 66 vers
en 25,33 et 40,67, proche du 40,79 calculé, or
- amour est le 120e mot du
poème !
- son « r » final en est la 483e
lettre !!
Ainsi « mon nombre d’or » partage bien cet
ensemble selon le nombre d’or, rigoureusement, à la meilleure approximation,
selon trois critères différents !!!
Il est difficile de faire comprendre à quel point ces
équilibres semblent éloignés de hasards. J’ai déjà souligné qu’il s’agit d’un
poème en vers libres (comptant de 1 à 9 mots, de 4 à 35 lettres), ce qui augure
mal d’équilibres vers-mots. Par ailleurs on peut vérifier que la nature double
de la contrainte ne favorise pas les équilibres mots-lettres. Les strophes
impaires, disposant d’un choix plus restreint de lettres, présentent un rapport
lettres/mot plus faible que les strophes paires[2],
et il n’y a ainsi que trois courtes zones où l’équilibre est réalisé, où le
rapport lettres/mot est suffisamment proche de la moyenne des 66 vers. La
première commence au début du 25e vers, et s’achève sur
« nombre » au 26e vers.
Pour les autres zones il n’y a pas adéquation avec le nombre
de vers, ainsi il n’existe que deux points, deux mots parmi 313
(« amour » et « même » à la fin du vers précédent), où
l’équilibre lettres-mots-vers se trouve réalisé, et l’un de ces points
correspond à la meilleure approximation du nombre d’or.
Les quantités de lettres 483-782-1265 correspondent aux
termes de la suite de Fibonacci 21-34-55, multipliés par 23.
J’ai représenté ces 66 vers en deux blocs de largeur 23
caractères sur cette page, ce qui permet divers
constats.
Le bloc des 483 premières lettres, ou 21 x 23, occupant 25
vers 1/3, est suivi d’un autre bloc de 483 lettres s’achevant sur un vers et
une section, en 24 vers 2/3. Le vers suivant, qui forme à lui seul une section
entière, n’est autre que « Noce ». Ainsi mon nombre d’or ponctue une partition d’or idéale
correspondant selon les lettres à 21-34, tandis que la seconde section admet une autre ponctuation d’or avant Noce,
correspondant à une partition 21-13.
Le titre Noce de Kmar Bendana & Noureddine Mechri
compte 34 caractères ; il est remarquable que le « u », 21e
lettre de l’alphabet, y apparaisse en 21e position ; de même le
premier « u » que reçoit Kmar de Nour est celui de « Mon
amour », ponctuant la section d’or à la 21e ligne de 23
caractères.
Il est absolument fascinant que les mots « mon
amour », qui ponctuent de l’autre côté cette partition 21-34, aient les
valeurs numériques 42-68 (MON = 13+15+14 = 42), doubles de 21-34, ainsi chaque
mot, sinon chaque lettre, du vers Mon amour mon nombre d’or semble
significatif.
Les 66 vers
s’achèvent sur « au bord d’une mer de carbone ». Je ne sais ce qu’est
une « mer de carbone », mais ce mot de la fin peut encore épouser
numériquement la structure des 66 vers :
C (c’est le symbole chimique de l’élément carbone, et cette page apporte divers développements sur la question)
ARB = 21 (1+18+2)
ONE = 34 (15+14+5)
ARB-ONE est équivalent à MON-AMOUR et à la division des 66
vers en 21x23 lettres s’achevant sur « mon amour » et 34x23 sur
« arbone »…
L’ensemble du poème a déjà été considéré, avec la césure d’or
à la moyenne raison sur derbouka. Il convient encore de se souvenir
qu’il a un titre dont le nombre de caractères est fibonaccien, et de noter les
nombres de lettres suivants, « laids présents » compris :
34 caractères du titre, 9e terme de la vraie suite
de Fibonacci
1265 lettres des deux fois 33 vers, 10e terme
d’une suite de Fibonacci débutant par les termes 23-23 (remarquons qu’une vie
humaine commence par la réunion des 23 chromosomes d’un gamète mâle et des 23
chromosomes d’un gamète femelle)
199 lettres de la dernière strophe, 11e terme de
la suite de Lucas.
L’ensemble compte 1498 caractères, 11e terme
d’une suite de Fibonacci débutant par les termes 2-26, se partageant en 926 et
572.
A la moyenne raison, les 926 caractères tombent sur l’
« n » de « un » dans le désormais connu 47e
vers, « d’un air de derbouka ». Cet « un » n’est pas
anodin, car le nombre d’or, φ = 1,618…,
est un rapport, le rapport à UN. A ce 926e caractère achevant l’
« un » correspond l’ « e » final de « Dimanche »,
le jour doré du soleil…
A la petite raison, les 572 caractères tombent au milieu
d’un mot, sur l’ « o » de « Noue » débutant le 29e
vers. Ce n’est encore pas anodin, car le « nouage » revient à
plusieurs reprises dans Noce, et c’est l’occasion de remarquer que, dans
le bloc de 66 vers où apparaît la triple césure d’or à la petite raison, le
premier bloc de 483 lettres s’achevant sur « mon amour » admet aussi
une césure d’or à la petite raison, à la 184e lettre qui est l’
« r » du mot « nouer ».
Je ne sais ce qu’est ici cet « édredon
d’indienne », mais les vers 29-30 sont « Noue en bordure
de ma demeure/ un bandeau brodé d’aurore », où on entend beaucoup
d’or pour finir cette 5e strophe.
Toutes ces dernières relations ne sont valables que pour les
lettres.
Les 199 lettres de la dernière strophe n’offrent pas de
césure notable à 76 ou 123, mais il y aurait bien des choses à dire tout de
même. Je me borne ici à remarquer que la césure 21-34 des 1265 lettres des 9
strophes peut s’y lire « noir sur blanc ». En effet les deux lettres
les plus fréquentes parmi ces 199 sont l’E (blanc) et l’A (noir) avec
respectivement 34 et 21 occurrences.
Par ailleurs l’S, l’intruse, est la 110e lettre
de la strophe (2 fois 55). D’une part il existe une belle césure 42-68 (sur l’
« e » de « marbre ») de ces 110, d’autre part la
considération des 55x25 lettres du début du poème jusqu’à cet « s »
marque du pluriel mène à une césure 34-21 (soit 850-525) sur le premier
« un » du Groupe des Cinq vu précédemment.
Ces découvertes sur Noce ont été accompagnées de
coïncidences extérieures dont on trouvera un point de départ aux Dix Mots.
Remarque : il n’est pas nécessaire d’imaginer Perec
subordonner sa création à des comptes laborieux de vers, mots, et lettres. Je
donnerai ici mon propre témoignage. Pour démontrer la faiblesse de certaines
spéculations imaginant le nombre d’or dans divers poèmes, j’ai voulu jouer à
lui dédier un sonnet obéissant à des contraintes numériques précises sur les
pieds, les mots et les lettres. Mes travaux sur les sonnets me faisaient
supposer que des « bons » nombres auraient pu être 123 mots et 521
lettres, avec une première section à 47 mots et 199 lettres, une seconde à 76
et 322 lettres, néanmoins j’ai préféré écrire sans calcul en quelques minutes
les premiers alexandrins développant mon idée de départ. Il s’est trouvé que ma
première section, s’achevant sur « Nombre dit d’or », comptait du
premier jet 42 mots et 178 lettres, correspondant à une meilleure possibilité
d’harmonie d’or, pour un sonnet de 110 mots et 466 lettres (au niveau des mots
il s’agit du même rapport 21/34 découvert deux mois plus tard dans Noce).
Que ceci résulte d’une coïncidence ou d’un calcul secret du cerveau, je ne vois
pas pourquoi ce qui s’est produit pour moi ne pourrait se produire pour
d’autres. (voir ce sonnet)
[1] Et donné dans Jeux
intéressants, 1997, chez Zulma.
[2] Pour être précis, les strophes impaires comptent 594 lettres pour 158 mots, soit un rapport de 3,76 lettres/mot, les strophes paires 671 lettres pour 155 mots, rapport 4,33. La dernière strophe à l’alphabet plus étendu parvient au rapport 4,63.