pour bd & bd
(Béatrice Dünner et
Bruno Duval)
sans oublier db &
db
(David Bellos et
Dominique Bertelli)
W ou le souvenir d’enfance : que signifie le « ou » dans ce titre de
Perec ?
S’adresse-t-il au lecteur, auquel
serait laissée la liberté de départager la fiction W, déjà publiée
seule, des chapitres biographiques qui entrelacent dans cette version remaniée
le récit en italique ?
Sinon – pour se limiter à deux
hypothèses bien délimitées –, ce « ou » signifie-t-il que pour Perec
« W » et « Le souvenir d’enfance » se confondraient ?
C’est une autre question de
déterminer quel est ce singulier souvenir, le plus simple étant de considérer
qu’il s’agit du premier souvenir que Perec donne de sa petite
enfance : toute sa famille est rassemblée autour de lui, âgé de trois
ans, s’extasiant sur le fait qu’il a pu identifier une lettre hébraïque, dont
le nom « aurait été gammeth, ou gammel. » En note de ce prétendu
souvenir brut Perec indique qu’il existe bien une lettre « Gimmel »,
qu’il verrait bien initiale de Georges, mais qu’elle ne correspond pas du tout
au dessin dont il se rappelle, « qui pourrait, à la rigueur, passer pour
un "men" ou "M". »
Grâce aux notes préparatoires et
à divers témoignages, les spécialistes de Perec ont pu établir que ce qui
ressemble à des confidences maladroites est en fait extrêmement travaillé et
fort éloigné de la réalité. Dans les premières versions de ce souvenir, la
lettre n’était nommée ni gimel ni mem, selon des désignations
plus correctes que Perec connaissait, et son dessin était également différent.
Le graphisme qu’il donne dans W… est en fait fort proche du G qu’il
utilisait comme signature, mais vu dans un miroir, latéralement.

la signature de Georges et
le graphisme donné dans W ou …
Ceci donne un premier point
commun avec W, correspondant à M dans le miroir, verticalement. Il est frappant
que ce soit aussi le cas des noms des lettres hébraïques originelles (écrits
dans notre alphabet), waw et mem, ce que Perec était parmi les
premiers à pouvoir remarquer, lui qui avait imaginé le « palindrome
vertical » dont l’exemple type est : andin basnoda a une epouse
qui pue. Il est remarquable que « mémoire » débute par mem,
ce nom que Perec écrit « men », comme pour voiler cette possible
parenté.
Au début du manuscrit de W…
figure un cryptogramme, 3710M3M, élucidé par une lecture dans un miroir
latéral, donnant quelque chose ressemblant fort à « memoire »…
De même qu’il a joué avec
« mem », Perec a truqué gimel pour en faire
« gammeth » ou « gammel », forçant le rapprochement avec le
gamma grec, et surtout avec la croix gammée. De fait Perec expose au
chapitre XV (!) sa géométrie fantasmatique dont la figure de base serait un V
dédoublé, permettant de construire un X comme un W, puis une croix gammée comme
une étoile juive. S’il s’est documenté un tant soit peu sur l’histoire de
l’alphabet (comment imaginer qu’il s’en soit abstenu ?), Perec n’a pu
manquer de voir que la forme originelle du gimel phénicien était proche
d’un chevron, du V inversé, du lambda grec Λ. Le
glyphe a évolué vers une forme plus complexe en hébreu, mais la forme primitive
a été simplement redressée pour donner Γ, le gamma grec (4 Γ
forment une croix gammée).
Gimel et gamma sont les 3e lettres des
alphabets sémitique et grec. Le waw, 6e lettre de l’alphabet
phénicien, conserva cette position dans l’alphabet grec dorien, puis la langue
grecque classique n’eut plus besoin de cette lettre qui demeura cependant dans
l’alphabet numéral, où elle correspondait au chiffre 6. Son nom devint digamma,
soit double gamma, 2 fois 3, et son glyphe se rapprocha de deux gamma
superposés, proche de notre F. Ainsi notre 6e lettre F vient du waw
sémitique qui avait décidément vocation à la dualité, double Γ en Grèce,
double V chez nous, double U outre-Manche…
C’est une curiosité que le glyphe
du waw ait évolué en hébreu carré vers une forme proche d’un Γ en
miroir, latéralement, pouvant ainsi correspondre au Souvenir d’enfance, quel qu’ait été le degré d’intentionnalité du renversement
opéré par Perec.
C’en est une autre que notre F soit issu du waw sémitique, alors
que l’hébreu possède une lettre pour le son F, la lettre double pe-phe,
l’initiale du mot hébreu peretz, « brèche », devenu Perec.
Celui-ci assure cependant dans W… que « en arabe, sinon en hébreu,
B et P sont une seule et même lettre. » S’agirait-il de voiler par cette
distorsion que cette identité concerne P et F, alors que F a quelque chose à
voir avec W, l’initiale de Winckler ? La signature de Georges ci-dessus
ressemble plus à un P tourné d’un quart de tour qu’à un G, et, si le souvenir
d’enfance n’avait pas sa « brèche » dans le coin inférieur gauche, il
évoquerait furieusement un P…
Le gimel est devenu notre
C, le son « gu » étant inconnu des Etrusques, puis la consonne réelle
G a été réintroduite dans l’alphabet latin au 7e rang, jouxtant le
F, ex-digamma. Il est fascinant que G se distingue de C par l’addition
d’une équerre, d’un petit Γ en miroir,
symétrique du petit Γ présent dans le F…
En creusant un peu plus on en
viendrait à démontrer que l’alphabet n’est constitué que d’une seule lettre,
mais ce sont d’abord les manœuvres obliques de Perec qui embrouillent la
question. Je crois d’ailleurs n’avoir jusqu’ici rien ajouté d’absolument
original à ce qui a déjà été écrit sur ce souvenir d’enfance, et voici
maintenant ce qui pourrait constituer une nouvelle piste.
Le 27/12/06 j’ai lu le Portrait(s)
de Georges Perec brossé par Paulette Perec, et j’y ai particulièrement
remarqué une phrase : « Parmi les facéties qui émaillent les lettres
qu’il adresse à Jacques Lederer, notons l’invention d’un signe typographique (^
^) qui représente, dit-il, le jeu de cils particulier à Groucho et dont
il ponctue sa correspondance (…) » (lettre 179 du 22/09/59)
Je croyais pourtant avoir lu
attentivement ces lettres à Lederer, données dans « Cher, très cher,
admirable et charmant ami… » (1997), et je me souviens en les
reprenant de ce signe ^ ^ qui effectivement apparaît à maintes reprises à la
fin de 1959, jusqu’à devenir un genre de signature, mais je n’avais pas alors
réagi, et pour cause car c’est en 1998 que j’ai lu une réédition d’un polar
d’Ellery Queen originellement paru en 1958, The finishing stroke, et développé
une théorie sur ce signe ^ ^ qui y apparaît également, comme représentation
explicite de la lettre gimel !
Mais j’avais alors oublié le
signe inventé par Perec en 59, ce ^ dédoublé qui autorise les mêmes
constructions que le V dédoublé de la géométrie fantasmatique, et qu’il
associait à Groucho Marx dont les initiales sont GM (G ^^).
The finishing stroke a été conçu pour être le dernier roman des cousins qui
signaient Queen, et de fait la reprise cinq ans plus tard des enquêtes du
détective-écrivain Queen sera le fait du seul F Dannay, brouillé avec son
cousin MB Lee.
Ce roman est si exceptionnel à
tant de points de vue que je ne vais presque rien en dire, sinon qu’il est très
« perecquien ». Le polar inachevé « 53 jours » fera
référence à Queen…
Lors d’une réunion d’invités très
(agatha-)christienne à Christmas dans un manoir isolé, le jeune poète John en
l’honneur duquel la fête est organisée reçoit chaque soir un étrange présent,
un ou plusieurs objets accompagnés d’une carte portant un couplet parodiant la
comptine des douze jours de Noël, avec parfois au dos de la carte un dessin
schématisant les cadeaux offerts. Le douzième soir le cadeau est un poignard
planté entre les épaules du destinataire…
Ellery Queen a compris la logique
réunissant les cadeaux disparates, correspondant aux pictogrammes de l’alphabet
acrophonique phénicien, de A jusqu’à Z ou d’Aleph jusqu’à Zayin,
du bœuf jusqu’au poignard, mais s’est alors refusé à en faire part, car
ç’aurait été accuser le tuteur du poète, l’imprimeur AB Craig, fondateur des Presses
ABC, et faire le jeu du véritable assassin…
Ce n’est que 27 ans plus tard, en
reprenant le dossier de l’affaire, que Queen comprend que l’imprimeur s’est trahi,
en utilisant exclusivement pour ses dessins des symboles utilisés par sa
corporation, ceci dès le premier présent :

Les cadeaux du premier soir
étaient un bœuf, une maison, et un chameau, dans lesquels Queen reconnaît les
lettres aleph, beth et gimel ou gamel (j’emploie
ses orthographes). Dans ces dessins il reconnaît le o, code indiquant « en
toutes lettres », le x, « caractères défectueux », le pic ^,
« omission », etc.
Omission, un mot très perecquien,
et le détective comme l’écrivain Queen omettent ici quelques révélations à la
portée du lecteur curieux :
– Cette première carte correspond
aux lettres ABC, suffisantes pour désigner l’imprimeur ABC.
– Queen s’est débrouillé pour
faire figurer dans chacune des images une forme de la lettre. C’est très subtil
pour ox, « bœuf » en anglais, qui ressemble fort à un alpha
grec (α, et le x seul
est proche de l’aleph hébreu). La porte de la maison est un beth hébreu
tourné d’un quart de tour, et les ^ sont des gimel phéniciens. Ces
identifications sont également possibles pour les cinq autres dessins donnés
par ailleurs.
– Naïvement, peut-il sembler,
Queen a dessiné deux gimel côte à côte, pour figurer les deux bosses du
chameau. J’observe que pour cette seule lettre Queen donne deux noms, gimel
ou gamel, et il me semble que ce doublement est lié à l’explication du
mystère principal du roman : le poète John est en fait un personnage
double, qui se joue des invités en se faisant remplacer par son frère jumeau
caché. Si l’anglais twin pour « jumeau » est éloigné de gimel,
Queen a donné à son intrigue un côté astrologique, faisant plus
particulièrement intervenir le signe des Gémeaux, Gemini. Je développe
sur cette page
l’hypothèse que ce roman est étroitement lié à l’antérieur Halfway House,
où c’est au contraire un même homme qui mène une double vie, sous les identités
Joe Wilson et Joseph Gimball ; les lettres AB y jouent un rôle évident, et
je voyais déjà dans les initiales G-W du bigame un jeu gamma-digamma
avant de connaître The finishing stroke.
Par ces mots Gimball, bigamie,
gémellité, gimel, Queen me semble jouer avec la racine indoeuropéenne gam
signifiant « paire », avec un bel à-propos en ce qui concerne gimel
car il est aujourd’hui admis que ce n’est pas le chameau, inconnu des
Phéniciens, qui a pu donner son nom et sa forme au gimel ; ce
serait une arme ou un objet sacré, caractérisé par un angle, ensuite remplacé
par le chameau (qui lui doit peut-être son nom) lorsque l’objet est devenu
inusité.
– J’ai donné ci-dessus la carte
telle qu’elle apparaît d’abord, avec les dessins penchés, mais lors de la
récapitulation finale la carte est redonnée, avec les dessins redressés. Il est
précisé qu’il s’agit d’une copie de la carte originelle, pièce à conviction.
– Enfin il existe une curiosité
présente dans toutes les éditions françaises, absente de toutes les
anglo-américaines que j’ai consultées, si bien qu’il est probable qu’il s’agit
d’une coquille (et ceci démontrerait que les responsables de la seconde édition
se sont fiés à la première édition française plutôt qu’à l’original). Sur cette
copie, l’autre ^ figurant le toit de la maison a été omis.

Cette coquille pourrait être si
significative qu’elle devrait être « rétablie » dans toutes les
éditions.
D’abord ce ^ est le signe de
l’omission, et c’est à propos de la maison, « composée de sept
éléments », mais qui n’en a que six sur la page en vis-à-vis, qu’Ellery
donne cette interprétation.
Ce ^ était le troisième de la
première carte, ou plutôt le premier avant les deux « jumeaux » du
chameau, or les jumeaux sont en fait des triplés. Le lecteur est averti
d’emblée de la naissance de jumeaux, ce qui lui permet de devancer les
enquêteurs dans l’élucidation des bilocations de John, mais il faut ensuite
renoncer à cette explication, le second John étant mort à la naissance… Il y en
avait en fait un troisième, celui trouvé mort à l’étage de la maison, le
dernier cadeau enfoncé dans le dos, le poignard ou zayin.
Précisément. Le cadeau du 3e
soir est un unique objet, le sixième, un clou recourbé, et la carte qui
l’accompagne indique qu’il est destiné à fixer le toit de la maison offerte le
1er soir, toit qui était effectivement amovible. On apprendra que le
clou correspond au waw, ou F, que nous savons être le digamma
grec, et, si l’idée des deux gimel pour les jumeaux a quelque
pertinence, ce clou fiché dans le troisième gimel en haut de la maison
devient fortement évocateur, de même que la disparition du ^ dans le dessin
final de la maison.
Ce jeu sur l’alphabet met en
évidence les curiosités liées aux 3, 6 et 7es rangs de l’alphabet
phénicien, déjà vues plus haut, magnifiées ici par le fait que le poignard Z, 7e
lettre jadis, viendrait tuer le chameau G qui a pris sa place, juste après le waw-digamma
formant aussi un mariage (gamos) mortel entre instrument perçant et
gémellité…
Enfin la coquille est
particulièrement significative en français, surtout en français perecquien, car
le nom anglais de ce signe objet d’un « écart » sur la
« carte » est « caret ». TRACE et ECART pourraient
être les deux mamelles de l’écriture perecquienne,
Après le clou W et le poignard Z
aux 6 et 7es rangs viendrait l’Histoire avec sa grande hache…
« L’êta c’est moi » aurait pu dire Perec ; l’historique
du H passe par le heth phénicien, la clôture (!), et l’êta grec.
« clôture » est le mot employé dans la seconde traduction française
(« barrière » dans la première), et la carte accompagnant le cadeau
énonce :
Une c l ô t u r e blanche pour écarter la violence.
Les échos entre Queen et Perec
sont massifs, mais, faute de savoir ce que Perec a effectivement lu de Queen,
je me bornerai à les étudier sous l’angle de la parenté dans les intentions,
parenté peut-être plus réelle encore puisque le grand-père maternel commun aux
cousins Queen était un Juif polonais nommé Walerstein, nom de jeune fille de la
grand-mère paternelle de Perec.
J’ai évoqué ailleurs la
multiplicité des échos entre VME et le roman suivant de Queen, The player on
the other side, contant l’étrange vengeance de l’homme de main Walt, dont
l’initiale W est explicitement soulignée, à l’encontre de son patron le
millionnaire Percival, surnommé Perce, sur fond de jeu d’échecs, de puzzle, de
carré biseauté dans un angle, de palindromes…
… et j’ai conclu que Perec ne
connaissait pas ce roman, qui n’a été traduit en français qu’en mars 78, lors
de la phase finale de la mise au propre de VME.
De même je ne crois pas qu’il
faille chercher l’origine du ^ ^ des lettres de 59 à Lederer dans le gimel
du Finishing Stroke de 58 car ce roman est paru en France en juin 60,
sous le titre Le mot de la fin. Il y a plus de chances que Perec ait lu
la seconde traduction, bien meilleure, parue en juin 70, que ses amis oulipiens
n’ont pu que lui recommander, au titre peut-être par trop explicite, L’A.B.C.
du crime.
Il est fascinant de confronter ce
titre, suggérant « C comme Crime » (C étant toujours gimel),
aux hypothèses de David Bellos sur l’origine du titre W et sur le nom
récurrent Winckler. Le titre original du film M le Maudit de Fritz Lang
est M, où M est l’initiale de Mörder, « meurtrier »,
issu de Mord, « meurtre ». Le film développe une double traque
du meurtrier, par la police et par la pègre qui a réussi à le marquer d’un M dans
le dos, M qui apparaît dans certains plans comme un W. Ainsi, au moment même de
l’appréhension de M par la pègre, la police qui l’a identifié vient l’arrêter
chez sa logeuse, dont un gros plan révèle l’identité : Elisabeth Winckler.
L’inversion du M de Mord
en W pourra trouver un homologue dans le palinDROMe, qui « ne MORD ni la
plage, ni l’écart », le Meurtre de la Mère dans le Crime de
Cyrla/Cécile/Caecilia. Sachant encore à quelle forme peut correspondre le C/G
(^), je remarque les derniers mots du chapitre 37 de VME, titre d’un roman qui
passionnerait un genre de GI, El Crimén piramidal.
Ou C comme Chenal ou Cohen (le
vrai nom du cinéaste Pierre Chenal, qui a dû s’exiler en 1942). Dans son film L’Alibi
(1937) l’inquiétant professeur Winckler, joué par Von Stroheim, tue un homme
surgi de son passé, puis s’achète un alibi auprès de l’entraîneuse Hélène. Le
commissaire Calas parvient à démonter l’alibi en montant une fausse accusation
contre un André (X croix de Saint-André) aimé d’Hélène, ce qui conduit Winckler
au suicide, laissant un message sur un miroir à Calas :
Bien joué
Compliments
W
Un chapitre de L’A.B.C. du
crime est intitulé Où l’on voit deux triangles devenir un quadrilatère…
Si son contenu n’explicite pas directement ce titre, il est néanmoins clair
qu’il s’agit de triangles amoureux : la réunion est organisée pour fêter
le mariage de John qui surviendra le dernier soir, or deux des invités sont des
ex du fiancé et de la fiancée, ce qui provoque quelques remous. Les noms de ces
ex ne semblent pas indifférents, Val Warren et Marius Carlo, surtout par leurs
initiales, V W et M C, ou M ^, selon le dessin qui trahira l’imprimeur Craig.
Carlo est compositeur, ce qui oriente vers la gamme, mot issu de gamma (car
les notes furent d’abord symbolisées par des lettres, avec C, gamma,
correspondant à do).
Queen semble développer ici sa
propre géométrie fantasmatique, avec un probable écho à un roman de 1932, The
Egyptian cross mystery, où un chapitre était également intitulé Deux
triangles ; il s’agissait alors de deux triangles réunis par la pointe
(proches d’un X donc), un don juan perturbant deux ménages, or l’assassin de ce
roman était un nommé Andrew, l’allusion à la croix de Saint-André étant assurée
par la particularité de ce criminel de transformer ses victimes en T ou croix
de Saint-Antoine.
Le jeu X-Andrew apparaît dans
d’autres Queen, notamment dans L’A.B.C. du crime, où le révérend Andrew
Gardiner donne l’explication du X de Xmas.
Le W y est encore présent de
façon significative, avec l’infirmière chargée de faire des points de suture
(mot clé dans l’exégèse de W… selon Bernard Magné) à John, laquelle
découvre une particularité permettant de prouver qu’il est John I et que le
mort est John III, car cela faisait problème. Cette infirmière se nomme
Winifred Winkle, W.W. donc, et Winkle est un nom connu des littéraires par Rip
Van Winkle, personnage de Washington Irving qui en a attribué la paternité
romanesque à Diedrich Knickerbocker, nom récurrent dans ses oeuvres.
Si tout le monde ne le sait pas,
c’était du moins le cas de Perec, ainsi a-t-il contraint son personnage de VME
Charles-Albert Beyssandre (C.A.B. !) à prendre divers pseudonymes, parmi
lesquels, successivement : « Diedrich Knickerbocker, Fred Dannay,
M.B. Lee, (…) » Après le nom de celui qui aurait selon Irving imaginé Van
Winkle viennent les noms des cousins qui ont utilisé le pseudo Queen pour
imaginer Winifred Winkle ! spécialiste ès suture ! dans L’A.B.C.
du crime !
Beyssandre ou CAB, c’est le
« critique d’art qui chercha le chef-d’oeuvre » (chef pouvant
être compris comme début), ce qui contraignit Bartlebooth à renoncer à
la touche finale (finishing stroke) de son oeuvre, l’effacement des
aquarelles sur les lieux mêmes où elles avaient été peintes.
Le chapitre 87 de VME où apparaît
cette rencontre Irving-Queen est celui que j’avais vu pouvoir correspondre au
centre d’un X formé par 5 allusions sauvages à L’île
mystérieuse. Ce centre était magnifié par la position de la case
correspondante parmi les 4 cases centrales du damier constituant l’immeuble, et
par le fait que ce chapitre conte l’histoire des Marvel Houses, offrant un
chiasme exemplaire par les noms des deux « filiales jumelles » nées
de la fusion des deux grandes firmes hôtelières. Le X est la 24e
lettre de l’alphabet, et les noms des deux firmes tous deux en 24 lettres
donnent lieu à l’une des contraintes locales de VME avec les 24 lieux
d’implantation des Marvel Houses.
Ceci amène à ce qui ne saurait
être qu’une prodigieuse coïncidence, incitant à la plus grande circonspection
devant d’autres rencontres qui semblent a priori significatives. La police
officielle est représentée dans L’A.B.C. du crime par le lieutenant
Luria, et je suis certain que l’auteur de l’intrigue, Dannay, très concerné par
le mysticisme et plus particulièrement par le mysticisme juif, ne pouvait
ignorer le nom d’un des plus célèbres kabbalistes, Isaac Luria, surnommé le
Lion de Safad, qui a influencé toute la mystique ultérieure, notamment le
hassidisme. Ce roman a pour mystère principal l’alphabet, également au coeur
des préoccupations de la kabbale, voilé par l’énigme du Zodiaque, laquelle
désignerait le LION de Safad.
Et voici : au centre exact
des 24 lieux choisis par Perec figurent, aux rangs 12 et 13, SAFAD et ILION.
Dans mon étude sur la remarquable coïncidence numérique marquant cet épisode
(les 24+24 lettres des deux firmes ont pour valeur 24x24), j’écrivais il y a
dix ans (déjà !) que Safad était « célèbre pour ses Kabbalistes »,
mais je ne crois pas avoir pensé alors au Lion de Safad, qui pourtant permet un
beau jeu : Isaac Luria porte le même prénom que Icek Perec devenu André,
et je voyais tout l’épisode lié à la croix de Saint-André.
Ilion peut trouver sens en-dehors
du « lion », car c’est en Turquie que la kabbale lurianique connut sa
première manifestation importante, avec le mouvement sabbatianiste au 17e
siècle.
Enfin Ilion est l’un des deux
anachronismes de la liste, avec Ottok, située dans une contrée oubliée,
l’Illyrie, néanmoins présente dans L’A.B.C. du crime, où Marius Carlo,
mentionné précédemment, a composé Naufrage en Illyrie, oeuvre sérielle
qui ne déparerait pas dans VME. En l’occurrence l’Illyrie fait référence à La
Nuit des Rois, ou Douzième Nuit, prétexte littéraire des douze jours
de la réunion.
Dans ma brochure En vers
recompter tout, où il y a bien des bêtises, j’envisageais une
correspondance entre les 24 lieux et un alphabet de 24 lettres de A à X, ayant remarqué qu’il n’y avait ni Y ni Z
parmi les 132 lettres composant les noms des 24 lieux.
Safad et Ilion correspondraient
alors à L et M, soit les initiales de Manfred Lee, ce qui pourrait encore être
prodigieux. Je développe sur ma page précitée
l’hypothèse que Dannay aurait inscrit dans ses intrigues des années 50 la haine
qu’il éprouvait désormais envers son cousin Lee, tâche délicate puisque c’était
Lee qui réalisait la mise en écriture des scénarios détaillés de Dannay. Ce
n’est qu’en écrivant cette présente étude que je me suis avisé que les jeux
envisagés sur les pics ou chevrons ^ pouvaient s’appliquer aux lettres ML de
l’alphabet grec, soit ΜΛ.
J’envisageais pour les triplés
John ce jeu à partir des trois signes ^ de la première carte, or le père des
trois John est mort le 11 janvier 1905, soit le jour exact de la naissance de
Lee (ou plus exactement de Manford Lepovski, qui a choisi ensuite de s’appeler
Manfred Lee).
Le personnage Ellery est l’ami de
John au début du récit, mais ce qu’il découvre de la vraie personnalité du
poète au cours de l’aventure sonne le glas de cette amitié.
L’épisode des « deux
triangles » survient entre la réception du cadeau L et celle des cadeaux M
et N.
C’est une réminiscence d’un
courant de la gnose valentinienne qui m’a inspiré cette lecture. Irénée de Lyon (…) a décrit l’hérésie de
Markos, laquelle reste séduisante malgré sa présentation sarcastique. Markos
identifiait les 12 éons inférieurs du plérôme valentinien aux 12 premières
lettres de l’alphabet numéral grec, de alpha à lambda, A à Λ. Un de ces éons égaré hors du plérôme serait responsable de
la création du monde imparfait, et Markos l’identifie au digamma, chassé
de l’alphabet non numéral. Attendu que les 11 autres lettres totalisent 99
selon cet alphabet numéral, Markos assimile la situation à la parabole du
berger qui a perdu une de ses 100 brebis, et délaisse les 99 restantes pour la
retrouver. Irénée n’a pas transmis ce qui devait faire partie de
l’argumentation de Markos, la valeur des lettres formant le nom digamma
est encore 99… Irénée nous apprend enfin, en s’en moquant, que le retour à la
perfection duodénaire s’effectuait par le dédoublement du Λ,
aboutissant au M, 12e lettre de l’alphabet normal.
Je ne pense pas que Markos
connaissait la forme originelle du gimel, fort proche du lambda Λ , ce qui aurait magnifiquement appuyé son argumentation.
Dannay lui pouvait avoir toutes
les cartes en main. Qu’il ait connu ou non la gnose de Markos, l’association de
l’alphabet au nombre 12 est intrigante, menant à imaginer que la culpabilité
n’est plus à chercher parmi les 12 suspects, mais au sein de l’alphabet
lui-même, et de son histoire, avec l’exclusion du zayin relégué en fin
de liste, peut-être désireux de réintégrer sa place…
Le lecteur français de L’A.B.C.
du crime peut constater une curiosité : cette place du Z entre le F et
le H correspond au poignard entre le clou et la clôture,
or ces deux substantifs sont consécutifs en français (parmi des milliers). Mieux
encore, leurs sens divers peuvent se rejoindre : on réserve souvent le clou
d’un spectacle pour sa clôture.
Un lecteur assidu de Queen aura
tiqué devant le nombre 99. En 1971 est paru le réel dernier Queen, A fine
and private place, dont la figure marquante est un millionnaire maniaque du
9, né le 9/9/1899, propriétaire d’un immeuble de 9 étages au numéro 99, etc.
Comme dans L’Adversaire et d’autres romans de Queen, cet employé qui tue
son riche patron est un W, et même un double W, Wallace Ryerson Whyte, mais
rien dans l’intrigue ne semble souligner cette double initiale.
Ce personnage insoupçonné et
insoupçonnable a conçu une tortueuse machination exploitant la manie des 9 de
son patron, offrant un coupable tout désigné, Peter Ennis ; il n’est pas
précisé que Ennis est l’anagramme de nines, soit le pluriel (licite en
anglais) de 9, Queen ayant me semble-t-il aussi visé ici le jeu P. Ennis, mais
passons.
Car Ennis évoque encore la liste
des 24 lieux hôteliers du chapitre 87, dont il est le 11e, juste
avant Safad et Ilion ! Dominique Bertelli a souligné l’importance de ce
nom, ouvrant sur l’intertexte joycien (le père de Bloom s’est suicidé au Grand
Hôtel d’Ennis), et influant sur l’intertexte vernien : au chapitre 85
Perec cite la totalité des 18 « mots » du cryptogramme de Mathias
Sandorf, mais il en a bouleversé l’ordre, si bien que le mot
« ennios », au 10e rang chez Verne, apparaît au 11e
rang, comme Ennis au chapitre 87. Sur la page où
j’envisage le chapitre 87 comme centre d’un X dessiné par les 5 références non
programmées à L’île mystérieuse, je trouve également un W dessiné par 6
citations de Verne (dont celle du chapitre 85), ou plutôt un double V, chaque V
correspondant à 3 chapitres consécutifs.
Sans préjuger des intentionnalités
de ces correspondances, je remarque encore que l’Ulysse de Joyce est en
18 chapitres comme son modèle homérique, et qu’il est bien connu que l’Iliade
(Ilion !) du même Homère est en 24 chants « numérotés » par les
24 lettres de l’alphabet grec. Je n’avais jusqu’ici pas pensé à cette possible
raison de la présence d’Ilion au milieu des 24 lieux.
Si Queen a manifestement joué
avec l’anagramme nines, soit un minimum de 18, qu’en a-t-il été de
Joyce ? ou de Perec, qui aurait peut-être plutôt visé 99, le nombre de
chapitres de VME ? Il faut encore rappeler que les noms des lieux sont
gouvernés par une contrainte draconienne, ne laissant guère de libertés (à
moins que les noms des sociétés Marvel Houses… aient été choisis selon
certaines exigences préalables).
De nouveau Perec n’avait
probablement pas lu A fine and private place, traduit en français en
1985. Ce titre est une citation d’Andrew Marvell…
Je m’avise qu’il y a encore bien
des choses que je pourrais dire sur ce chapitre 87, et sur quelques autres, en
rapport immédiat ou non avec le souvenir d’enfance dont je me suis parfois
éloigné, tant j’ai été subjugué par de nouvelles pistes découvertes en cours de
rédaction de cette étude.
Une petite chose encore. Le
croisement entre l’entreprise de Bartlebooth et les Marvel Houses s’opère en
Suisse, où le lieu d’implantation programmé est Coire, débutant par C dont
l’ancêtre est ce gimel que Perec verrait bien être son souvenir, mais
qui ressemble plutôt à un M ou mem. Je laisse le soin de découvrir ce
que peut donner Coire après les deux substitutions possibles.
rémi schulz, le
17/01/07
Un repentir tout de même. J’avais l’intention de parler du Gaspard Winckler de W…, lancé sur la piste d’un autre Gaspard Winckler, ce qui pourrait l’amener à l’île W (devant son nom à un certain Wilson), en rapport avec le bigame Joe Wilson ou Joseph Gimball du Halfway House de Queen, un houser en quelque sorte, alors qu’il est acquis que Gaspard doit son nom à l’orphelin Gaspard Hauser.
La constance du nom Wilson peut s’expliquer par une référence commune au William Wilson de Poe, j’ai déjà parlé des lettres GW, mais le prénom Joe-Joseph s’avère encore évocateur.
Une loi napoléonienne encore en vigueur en 1936 imposait aux Juifs français des prénoms non confessionnels. Les rabbins ont tourné cette obligation en instaurant une correspondance tacite fondée sur certaines ressemblances entre prénoms chrétiens et juifs, ainsi chacun savait qu’un « Maurice » cachait un Moïse, un « Georges » un Joseph…
S’il est ainsi probable que Perec ait été baptisé Georges selon cette coutume, il n’existe pas de trace qu’il en ait été informé ensuite, dans sa famille d’adoption non pratiquante. Je constate qu’il existe un Joseph dans VME, d’une certaine importance puisque Joseph Hébert assassine le 23 juin 43 le général Pferdleichter, responsable de l’opération Parsifal, pendant qu’il joue aux échecs, 32 ans exactement, à l’heure près, avant la mort de Percival devant son puzzle inachevé, victime de la vengeance de Gaspard Winckler. Il semble que ce noyau central de VME soit inspiré par le Scénario pour un ballet de Verlaine où Gaspard Hauser retrouve son père, millionnaire anglais, et le tue, ce qui n’est pas sans écho avec l’affaire Hébert où le crime du père introuvable provoque la déportation de son fils, Paul Hébert.
Les contraintes sur Jarry (le père Hébert modèle d’Ubu) et sur Flaubert (Phlaubert(e) anagramme de Paul Hébert) pourraient rendre compte de ce nom qui ouvre cependant vers d’insondables abîmes. L’apôtre Paul, « Hébreu issu d’Hébreux » (Epître aux Philippiens), est l’archétype du Juif qui a renié son identité juive, Saul, pour se choisir un nouveau nom « chrétien », tandis que Héber est l’ancêtre éponyme des Hébreux, nom venant de la racine ‘avar, « traverser », dont l’anacycle est rava‘, « être carré ». Les carrés perecquiens sont souvent marqués par les diagonales qui les traversent, réellement (les bathmostiches) ou virtuellement (les manques dans les coins, comme dans le cas du souvenir d’enfance).