Le secret de LA VIE, père C ?  -  suite  -  plus fin  -  addenda

Sur le clivage des W et des X

Le Jeu de la Vie

Pas  de palier pour Percival

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Le don de W

une version de ce texte en plus petits caractères

(destinée à l’impression) est disponible ici

 

Regarde de tous tes yeux, regarde

Jules Verne (Michel Strogoff)

(épigraphe de VME)

 

La Vie mode d’emploi (VME) s’achève sur une image forte : le millionnaire Bartlebooth a voué sa vie à une entreprise excentrique, peindre pendant un tour du monde de 20 ans 500 aquarelles de ports du monde entier, puis passer les 20 années suivantes à reconstituer les 500 puzzles qui ont été réalisés par le menuisier Winckler à partir de ces aquarelles ; l’échec est déjà consommé en ce 23 juin 1975 où Bartlebooth n’a résolu que 438 puzzles alors qu’il aurait dû en finir 6 mois plus tôt, mais il s’est obstiné malgré la cécité et la difficulté croissante des puzzles ; au soir de ce 23 juin il n’a plus qu’une pièce à placer pour achever un 439e puzzle, mais il meurt en découvrant que le trou à remplir est en forme de X alors que la pièce serrée dans sa main est en forme de W.

Soit l’initiale de Winckler, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, écrit Perec. Winckler est mort depuis deux ans, mais la longue vengeance qu’il a si patiemment, si minutieusement ourdie, n’a pas encore fini de s’assouvir, est-il annoncé au premier chapitre, mais le lecteur ne sera jamais informé du motif de cette vengeance.

 

Le livre VME est lui-même un puzzle minutieusement ourdi, qui n’a pas encore fini d’être éclairci. Depuis 1993 le lecteur peut y être aidé par le Cahier des Charges, ensemble de documents de travail de Perec. Au plus bref, les 100 chapitres de VME décrivent 100 lieux en façade d’un immeuble découpé en 10 niveaux de chacun 10 pièces (ou paliers ou autres).

Le cheminement dans l’immeuble, l’ordre des chapitres, est réglé par la « polygraphie du cavalier », c’est-à-dire par un parcours de toutes les 100 cases du damier de l’immeuble selon le mouvement du cavalier du jeu d’échecs. S’il existait des solutions pour l’échiquier de 64 cases, Perec a dû en découvrir lui-même pour ce cas particulier.

Chaque chapitre obéit à 42 contraintes… Perec a établi 42 listes de 10 éléments, chacun devant apparaître 10 fois au cours du livre, selon une distribution réglée par 21 « bi-carrés latins ». Cet objet mathématique permet de distribuer deux séries de 10 éléments dans un damier de 10 rangées de 10 colonnes de telle façon que :

– chaque élément d’une série soit couplé avec chaque élément de l’autre série ;

– un élément quelconque n’apparaisse qu’une seule fois par rangée et une seule fois par colonne.

 

Je ne m’intéresse ici qu’au bi-carré 11, concernant deux séries de 10 auteurs à citer, et parmi ceux-ci il ne va guère être question que du numéro 8 de la première série, Jules Verne. La superposition de ce carré 11 au damier de la polygraphie du cavalier a permis à Perec de distribuer ses citations, et notamment de déterminer les 10 chapitres devant contenir les citations de Verne, indiqués-ci dessous en turquoise.

 

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4

 

 

 

 

 

 

28

 

 

 

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61V

86

 

 

 

 

 

 

 

 

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(100)

 

 

 

 

(1)

 

29

 

 

7

 

62

89

 

 

 

 

 

 

 

8

 

 

 

23

 

 

 

 

 

 

9

 

 

 

 

35

 

 

 

 

 

0

 

73

 

 

 

 

 

 

 

77

 

Dans le Cabinet d’amateur #5, Dominique Bertelli a produit un remarquable travail sur les citations de Jules Verne, une lecture intégrale des Voyages Extraordinaires lui ayant permis de repérer nombre de citations certaines ou possibles n’apparaissant pas dans le Cahier des Charges de VME.

Je me suis avisé d’une notable curiosité en reportant, soulignés sur fond rouge, les chapitres concernés sur le diagramme de l’immeuble : les 4 chapitres contenant d’indiscutables citations non programmées se trouvent sur une même colonne.

J’ai aussi mis en rouge le chapitre 61, contenant non une citation de Verne mais la seule mention du nom « Jules Verne » de tout le corps de VME, hors épigraphe et pièces annexes.

J’ai par ailleurs figuré les chapitres de départ (1) et de fin (100). Le carré noir dans le coin inférieur gauche correspond encore au chapitre 66, que Perec a décidé de ne pas donner à ses lecteurs. Cependant la numérotation des chapitres de VME est continue, et les chapitres 66 à 99 du livre correspondent de fait aux cases 67 à 100 de la polygraphie du cavalier, cette double numérotation étant constante dans les travaux préparatoires de Perec. Il me semble essentiel de privilégier la numérotation originale (mais je donnerai à chaque fois entre parenthèses le chapitre effectif de VME).

 

La question se pose de l’exhaustivité du travail de Bertelli. J’ai confiance en la méticulosité de sa recherche, et, ayant moi-même une bonne connaissance des œuvres majeures de Verne, j’ai relu attentivement les autres chapitres de cette 2e colonne, et n’y ai décelé aucune allusion vernienne, alors que je pense que j’aurais détecté les citations sauvages qui sont plus immédiates que certaines des citations programmées.

Cette vernification ne prouve rien, bien sûr, et je n’ai pas eu le courage de relire tous les Voyages et tout VME, mais l’anomalie des 5 citations de la 2e colonne est un fait brut en l’état actuel, et je ne peux préjuger de ce qu’il pourrait résulter de la découverte d’autres citations sauvages. 

 

Le chapitre 62 a un statut particulier : c’est une citation programmée de Butor qui est concernée, et Perec a choisi de citer le premier chapitre de Second sous-sol où Butor reproduit des phrases entières tirées de Voyage au centre de la terre. Ainsi les mots de la fin du chapitre 62 « graphites, anthracites, houilles, lignites, tourbes, bitumes, résines et sels organiques » viennent-ils bien d’un livre de Butor, mais celui-ci les avait empruntés à Verne – qui les avait probablement copiés dans une encyclopédie. Et dans ce texte signé Schulz je les recopie moi-même de l’étude de Bertelli…

Cette citation est d’ailleurs loin d’être immédiate, et serait peut-être restée invisible même à un Bertelli sans le Cahier des Citations de VME où Perec indique pour ce chapitre 62 : « SSS p 23, 24 et 28 (le 23 étant de Jules Verne) » Belle précision semblant indiquer le désir d’être compris, alors que certains jugent que ce document de travail était réservé à son seul usage.

La mention du nom Jules Verne au chapitre 61 fait elle aussi partie d’une citation programmée de Butor, et du même Second sous-sol.

Il me semble essentiel que ces deux citations programmées de Butor se situent deux degrés sous les deux citations programmées de Verne dans ces colonnes, chapitres 86 et 85 (85 et 84) ; elles correspondent bien à des seconds sous-sols ! Il est important de préciser que Perec n’a pas subi entièrement passivement ses séries de contraintes, et il subsiste maintes traces de réorganisation d’une liste d’éléments afin d’établir la correspondance souhaitée pour un chapitre donné ; une modification avérée concerne ainsi Butor, qui ne pouvait se trouver à deux reprises deux étages sous Verne qu’en étant l’élément 10 de la liste de Citations 1 (il est encore signalé dans le tableau général du Cahier des Charges comme élément 4 de la liste 2).

Il me semble encore essentiel que ces citations concernent des chapitres consécutifs, 85 et 86 (84 et 85) pour Verne, 61 et 62 pour Butor, et que deux des citations de Verne totalement sauvages s’inscrivent dans la continuité de ces séquences, aux chapitres 84 (83) et 60, formant ainsi deux chevrons superposés par cheval interposé.

 

Je laisse ici de côté le contenu de ces citations pour en venir à celle du chapitre qui semble extérieur à ce motif 60-62-84-86, le chapitre 73 (72). Perec y a rapporté à Bartlebooth l’obsession de l’exactitude de Phileas Fogg qui au début du Tour du monde en 80 jours congédie le valet qui lui apporte son eau pour la barbe à 84 degrés fahrenheit au lieu de 86.

Ainsi cette citation implicite de Verne mentionne explicitement deux nombres correspondant à deux numéros des chapitres du motif envisagé, et le motif se trouve complété par l’opération inverse ! Ce chapitre 73 (72) mentionne explicitement L’île mystérieuse et la caisse miraculeuse du capitaine Nemo, or L’île mystérieuse a 62 chapitres, qu’un lecteur attentif aux structures formelles chez Verne peut découper en 60 + 2.

En effet le roman est divisé en 3 parties de 22-20-20 chapitres, mais ses 2 premiers chapitres, l’évasion de Richmond en ballon, constituent une sorte de prologue, et cette répartition parfaite (prologue virtuel et parties égales) se retrouve notamment dans les deux premiers volets du triptyque de Verne :

Les enfants du capitaine Grant : 3 parties de 26-22-22 chapitres, avec les 4 premiers chapitres contant la découverte du message et les préparatifs de l’expédition ;

20.000 lieues sous les mers : 2 parties de 24-23 chapitres, avec un premier chapitre historique avant le début effectif du récit du narrateur Aronnax.

Si ceci semble indubitable, plus hasardeuse est l’idée que la fameuse caisse de Nemo, qui apparaît à trois reprises dans VME, constituerait une mise en abîme du triptyque qui totalise 179 chapitres, or la nomenclature du contenu de la caisse détaille 179 pièces[1]. Perec comptait beaucoup, et il est probable qu’il ait dénombré les items de cette liste comme les chapitres du magnifique triptyque ; à remarquer que sa propre mise en abîme de VME est le Compendium du Chapitre 51 en 179 vers…

 

Le numéro de chapitre 73 (et pas 72 !) a encore la remarquable particularité d’être la moyenne exacte du motif 60-62-84-86 (84+60+86+62 = 292 = 4 fois 73). D’une part 73 est pour Perec un nombre clé associé à sa naissance un 7/3, d’autre part les 5 chapitres totalisent 5 fois 73, soit 365, le nombre des jours de l’année, alors que ce chapitre 73 (72) cite Le tour du monde en 80 jours et évoque le tour du monde de Bartlebooth.

 

Il semble donc se passer dans cette seconde colonne quelque chose qui va bien au-delà de la découverte de départ de l’alignement des 4 chapitres à citations sauvages de Verne.

Ma première constatation est que de trois manières au moins le chapitre 73 (72) se classe à part et paraît constituer une sorte de signature, de cachet validant le motif formé par les 4 autres, motif qui semble intimement associé aux chapitres 61-85 (84) pour former deux chevrons, deux V entremêlés, autrement dit un W.

Un emplacement pour le W serré dans la main crispée de Bartlebooth, qui aurait été à sa portée dans cette 100e case traversée par une branche du chevron 60-61-62…

 

Ce n’est évidemment qu’une hypothèse, ou au moins une tentative d’explication d’anomalies flagrantes que quelques autres petites curiosités peuvent étayer.

– Sur la dernière page du Cahier des Charges correspondant au chapitre 100 (99), Perec a fait suivre les coordonnées du chapitre de trois points d’exclamation : 6,1 !!! Alors que le double échec de Bartlebooth est marqué par l’incasable W et les 61 autres puzzles non résolus, la clé des deux problèmes pourrait être dans la pièce du dessus, le chapitre 61 ???

– Ce dernier chapitre contient une allusion minimale à Verne, avec le Club Nemo. Ce club fait partie d’une citation programmée de Cristal qui songe, mais Perec ne peut avoir fait ce choix sans songer à Verne, quoique ce ne puisse être considéré comme une citation effective du même ordre que les citations vues précédemment. Il est notable que Nemo soit dans 20.000 lieues sous les mers  un vengeur mystérieux, dont la nationalité, les mobiles et l’adversaire primordial sont inconnus, ce qui offre au moins un point commun avec la vengeance mystérieuse de Winckler. Dans L’île mystérieuse on apprend que Nemo est un prince hindou spolié par les Anglais, or Bartlebooth est bien anglais… Il est clair que JULEs VERNE, anagramme de LE VENJEUR, avait une grande sympathie pour Nemo, qui après sa carrière brutale de pirate incarne la Providence pour les naufragés de L’île mystérieuse.

– Gilles Carpentier a relevé de fortes analogies entre la mort de Bartlebooth à son bureau en laissant un puzzle où il ne manque plus qu’une pièce en forme de W et la mort de l’affreux professeur Schultze, parfait nazi avant la lettre dans les 500 Millions de la Bégum (1879, de Verne à partir d’un texte d’André Laurie), foudroyé à son bureau alors qu’il avait presque achevé une lettre, où il ne manque que l’E final de son nom. J’ai, je ne sais pourquoi, une grande sympathie pour cette hypothèse qui confirmerait à quel point l’œuvre de Verne est indispensable pour approcher celle de Perec. Il est évident que deux lettres ont une importance primordiale pour Perec, à la source d’au moins deux romans, l’E et le W (et son avatar l’X) ; le W tourné d’un quart de tour envisagé dans le carré de l’immeuble n’est pas loin de ressembler à un E..

 

Regarde de tous tes E, regarde

 

Cette étude constituait en partie une réécriture simplifiée de Sur le clivage des W et des X qu’on peut consulter pour plus de détails, mais voici du totalement neuf :

 

L’ILE X

A Robert, le concurrent…

pour son exil

 

Nemo, qui apparaît dans le chapitre 100 (99) correspondant à la dernière pièce à gauche de l’appartement de Bartlebooth, est aussi le dernier mot de L’île mystérieuse : « cette île (…) dont il ne restait plus qu’un morceau de granit battu par les lames du Pacifique, tombe de celui qui fut le capitaine Nemo ! »

Or ces mots L’île mystérieuse apparaissent au chapitre 88 (87) correspondant à la pièce opposée de l’appartement de Bartlebooth, son salon, où un tableau signé L.N. Montalescot a précisément ce titre.

Il y a deux autres mentions de L’île mystérieuse, aux chapitres 8 et 73 (72), qui font explicitement référence au roman de Verne (et à la malle de Nemo), alors que rien n’indique que ce tableau ait quoi que ce soit à voir avec le roman. Mais bien sûr on y songe, et je constate que la première pièce de l’appartement de Bartlebooth contient les premiers mots de L’île mystérieuse (son titre) et la dernière pièce son dernier mot.

L’appartement de droite sur le même palier est plus qu’étrange : après avoir décrit les occupants de sa pièce de droite au chapitre 3, Perec assène tranquillement « il n’y a personne au troisième droite. » Peut-être faut-il rappeler que nemo signifie « personne ». Seule la pièce centrale de cet appartement fantôme est bien déserte, et le chapitre 94 (93) en décrit les 21 gravures sur acier, dont une s’est rappelée à mon attention après la lecture de la fin de L’île mystérieuse :

« un portrait d’Etienne Cabet, fondateur du journal Le Populaire et auteur du Voyage en Icarie, qui tenta sans succès d’établir une colonie communiste en Iowa avant de mourir en 1856 ; »

Or c’est en toute rigueur inexact : c’est en Illinois que Cabet a fondé une colonie qui a compté jusqu’à plus de 500 Icariens, et ce n’est qu’après sa mort que ses adeptes se sont regroupés principalement en Iowa. En revanche les colons de L’île mystérieuse prolongent leur aventure commune en achetant des terres en Iowa où ils vivent heureux en continuant à tout partager.

Avant de discuter plus avant les possibles intentionnalités de Verne et de Perec sur ce point, j’ai imaginé ce qui résulterait de l’acceptation de la présence d’une allusion à L’île mystérieuse dans ce chapitre en reportant sur le diagramme de l’immeuble :

en bleu foncé les 3 mentions L’île mystérieuse des chapitres 8-87-72 (je laisse désormais tomber la double représentation qui ne me semble plus avoir maintenant de pertinence – mais qui sait ?) ;

en bleu plus clair les 2 allusions Nemo et Iowa des chapitres 99-93 ;

en bleu ciel la seule citation programmée de L’île mystérieuse, au chapitre 23.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai montré ce diagramme à plusieurs yeux innocents, et ce que l’œil d’abord y a reconnu était chaque fois un X. Cet X (ressemblant plutôt au chi grec) serait plus immédiat sans la citation programmée, mais force est de reconnaître que cette case supplémentaire s’inscrit bien dans le sensible quinconce.

Il est clair qu’à ce niveau de ténuité de multiples mots de VME pourraient aussi constituer des allusions à L’île mystérieuse, mais je suis tombé sur cet Iowa sans chercher à faire un X et sans imaginer en trouver, n’ayant alors qu’une très relative confiance en l’intentionnalité du W décelé plus haut.

Il est étonnant de constater que ce tableau L’île mystérieuse qui figurerait la jonction des deux branches du X est à la fois l’une des 3 occurrences de l’expression dans VME et l’une des 3 allusions douteuses au roman de Verne. Et les 3 chapitres 99-87-93 contenant ces allusions forment un double motif, spatial d’une part car 3 cases, 3 pièces à gauche et à droite, séparent le chapitre 87 des deux autres, textuel d’autre part car le chapitre 93 se situe exactement à mi-chemin entre les chapitres 87 et 99.

 

On ne peut imaginer à quel point L’île mystérieuse, île inconnue des atlas et pour cette raison refuge de Nemo, serait indiquée pour signifier un X d’une façon quelconque, si on ignore que Verne a créé un autre personnage fort proche de Nemo, Robur-le-Conquérant, maître des airs au lieu des mers, dont la retraite est une autre île inconnue des cartographes, l’île X précisément.

Il est encore probable que Verne se soit investi dans ce personnage au nom d’arbre, et Kerbellec a montré la finesse matricielle derrière le choix de ces noms : robur et ilex, le chêne et la yeuse, forment un couple important dans la symbolique arboricole latine. Après l’espèce Quercus ilex on peut aussi songer au genre Ilex, le houx, à lire « où ? » (est l’île mystère yeuse ?)

C’est au chapitre 99 (avec son Club Nemo) qu’apparaît l’étonnant mot Chisholm, qui n’a rien d’étrange en soi et qui est bien le nom d’un clan écossais, mais dont la présence ici ne doit rien à une contrainte et que je suis tenté de lire Chi’s holm, « l’ilex du X ».

On pourrait encore voir la clé du X en Nemo, devenu capitaine Hyx chez Leroux, avec les deux Nemo « officiels » des chapitres 8 et 72 formant une branche du X, le Club Nemo du chapitre 99 et l’absurde personne du troisième droite formant l’autre.

 

Je reviens à Cabet et à ses colonies agricoles d’Icariens, en Illinois puis en Iowa.

Verne pouvait avoir de la sympathie pour cette fraternité idéaliste, et le début de son roman, Les naufragés de l’air, montre Cyrus Smith et ses compagnons tomber du ciel dans la mer à côté d’une terre. On peut penser au mythe d’Icare, d’autant que Cirus est à une lettre près Icarus, nom latin du fils de Dedalus.

Le héros vernien type est « un Icare avec des ailes de rechange » – comme Verne présente son capitaine Ardan (Nadar) – et Cyrus et ses amis transforment l’île hostile en un nouvel Eden. Pas de découragement lorsque l’île civilisée par quatre ans d’efforts disparaît, les colons vont rester tous unis et fertiliser une autre terre en Iowa…

Lorsque le roman est paru en 1874, près de 20 ans après la mort de Cabet, les principales communautés icariennes en activité étaient en Iowa, qui aurait donc mieux fait passer un éventuel message que l’Illinois (dont la colonie avait d’ailleurs renié Cabet peu avant sa mort).

En fait la première colonie icarienne s’est établie au Texas, au bord du Red River, la Rivière Rouge. Lorsque Cyrus Smith comprend que les naufragés de l’air vont avoir à coloniser l’île, la première tâche à entreprendre sera de leur trouver un abri sûr, qui sera une caverne creusée par le creek Rouge, détourné de son cours.

 

Quelles qu’aient été les réelles intentions de Verne, une allusion à Cabet n’est pas absurde et l’assidu vernien Perec a pu la soupçonner. Il est ainsi remarquable que la description du tableau L’île mystérieuse du chapitre 87 corresponde à celle de La chute d’Icare de Bruegel ; si le lecteur n’y pense pas forcément, l’intention de Perec est clairement indiquée sur le Cahier des Charges ainsi, parmi les 10 allusions programmées au tableau de Bruegel :

    8    ch 87   l’île (mystérieuse) : p 25

Ce « p 25 » correspond à la page de L’île mystérieuse (dans l’édition Hetzel indiquée chapitre 72 par Perec) où est donnée la première illustration de l’île Lincoln, en vis-à-vis d’une autre illustration page 24, à gauche, montrant l’îlot où ont été jetés les naufragés. La description par Perec du tableau L’île mystérieuse semble au premier abord ne s’inspirer que du tableau de Bruegel, mais il y a procédé à une inversion dans la latéralisation de la scène : le rivage accueillant à gauche et la forteresse invulnérable à droite sont respectivement à droite et à gauche chez Bruegel. Or l’illustration de droite, page 25, montre effectivement la « courtine granitique » au-dessus du rivage de l’île Lincoln, tandis que l’illustration de gauche montre l’îlot qui, à défaut d’être « accueillant », a néanmoins été salvateur pour les naufragés du ciel. Il est encore frappant que la « forteresse invulnérable » du tableau de Bruegel soit un îlot.

Ces inversions s’appellent des chiasmes, et le X apparaît donc encore par ce biais dans ce chapitre crucial.

 

Ailleurs l’allusion au tableau de Bruegel s’opère par la seule mention de la revue Icarus, c’est dire que la mention de l’échec des Icariens du chapitre 93 serait une bien meilleure allusion, mais elle n’y est pas programmée (et ne peut y être puisque l’allusion dans cette rangée du bi-carré a déjà été donnée chapitre 87).

Peut-être existe-t-il une notice erronée indiquant une activité quelconque de Cabet en Iowa, mais en l’absence d’un tel document il est tentant d’imaginer dans cet « Iowa » une allusion de Perec au rebondissement de Cyrus and Co en Iowa, après le premier tableau « icarien » montrant leur premier terrain d’exercice communautaire, et avant la dernière évocation de Nemo chapitre 99.

De fait le « communisme » de Cabet correspond à la résolution de la contrainte très particulière « Couples ». Alors qu’il n’y a pas de relations immédiates entre les autres paires de listes de 10 éléments gouvernées par un bi-carré latin, Perec a réuni 10 couples comme « Laurel et Hardy », « Faucille et Marteau », etc. Chaque élément d’une liste apparaît combiné tout à tour avec chaque élément de l’autre liste, et 10 chapitres privilégiés recombinent les bons Couples, comme ce chapitre 93 réunissant « Faucille et Marteau ». C’est le mot communiste qui est censé évoquer le Couple, or le communisme de Cabet a environ autant à voir avec le symbole de l’union des classes paysanne et ouvrière en 1917 que la République de Platon avec le bonnet phrygien, mais passons…

Le nombre 10, ou X romain, intervient à tous les niveaux de VME, mais seule cette contrainte Couples présente un effet de chiasme : pour chaque Couple AB les 10 éléments A et les 10 éléments B forment une nébuleuse dotée des régularités propres au bi-carré, avec un carrefour ou centrosome AB. Et parmi les 10 Couples « Faucille et Marteau » a la particularité unique d’être en lui-même un symbole en X.

Un X dans un X dans un X (le 21e bi-carré régissant les Couples est particulier)…

Et ce portrait de Cabet est la 10e, la Xe, des 21 gravures sur acier (icare ?)…

 

La 13e gravure est :

« un brigand albanais aux pieds d’une vamp drapée dans un kimono blanc à pois noirs ; »

Or le vers 46 du Compendium[2] précise (pour qui n’a pas lu La Disparition) que cette vamp est une star d’Hollywood : holly n’est autre que l’Ilex avec sa grande hie, le houx, qui ferait donc l’exact pendant du holm (ilex) de Chisholm au chapitre 99 (ou 100, X x X, carré du khi mono).

Il serait maintenant possible de laisser de côté les éventuelles allusions à L’île mystérieuse pour ne plus considérer que les 3 mentions explicites L’île mystérieuse et les 2 ILEX

 

A ce degré de tortuosité on peut se demander si chaque chapitre ne recèle pas des yeuses sous une forme ou une autre. Je n’ai pas envie de sortir ma loupe de Sherlock pour scruter tout VME, un moindre effort me semble être de consulter l’index où je découvre qu’il existe un seul autre Hollywood, au chapitre 79 qui se trouve juste au-dessus à droite du chapitre 87, dans l’alignement le plus exact de la branche 72-(23)-87-8 du X envisagé.

 

A ma première lecture « sérieuse » de VME, en 1996, un chapitre a particulièrement attiré mon attention, à tel point que je lui ai consacré ma première étude sur VME, publiée dans En vers recompter tout (Bacbuc 1997). Si je ne suis pas fier de certains développements, il me semble pertinent de signaler que le point de départ de l’analyse était le constat de chiasmes au chapitre 87, le centre du X envisagé ici.

Il s’agit de la fusion des deux groupes hôteliers MARVEL HOUSES INCORPORATED et INTERNATIONAL HOSTELLERIE, accompagnée de la création de deux holdings financiers Marvel Houses International et Incorporated Hostellerie : voici pour le premier chiasme.

Les noms des deux groupes ont tous deux 24 lettres, or 24 est le rang de la lettre X dans l’alphabet.

Il est prévu de construire des complexes hôteliers dans 24 lieux de 24 pays différents, dont la liste fait apparaître « verticalement et côte à côte, l’intitulé des deux firmes créatrices. » L’affichage avoué de la contrainte m’a semblé peu perecquien, et j’ai cherché une surcontrainte cachée. Mon outil de prédilection était alors la gématrie, procédé assignant une valeur à un mot quelconque, par exemple « Iowa », par l’addition des rangs de ses lettres dans l’alphabet :

I  O   W  A  =  9 + 15  +  23 + 1  =  48

Selon ce procédé, la valeur des deux fois 24 lettres des noms des sociétés est 576, soit 24 x 24, ou, puisque X=24,

X (lettres) + X (lettres) = X x X

 

Regarde de toutes tes yeuses, regarde

Rémi Schulz, le 16/11/03

 



[1] A la condition de compter pour 24 et 36 les 2 et 3 douzaines de vêtements.

[2] Le contenu du Compendium qui résume par définition tout VME n’est pas pris en compte dans le jeu de contraintes du Chapitre 51 (sauf cas particuliers indiqués par Perec), ainsi l’antépénultième vers offre une mention d’un épisode de L’île mystérieuse, rappel du chapitre 8, mais d’autres vers rappellent aussi d’autres citations verniennes d’autres chapitres.