Ceci d’une part
résume un texte de 98 (téléchargeable ici format Word : 31.doc),
d’autre part précise certains points de ce texte et ouvre d’autres pistes.
Le chapitre 31 est le plus long
de La Vie Mode d’Emploi, ce qui contrevient à une contrainte lui
imposant une longueur moyenne.
L’argument principal est tiré de Dix
petits Nègres (1939), où le coupable le plus blâmable est Vera Elizabeth
Claythorne, responsable de la noyade du petit Cyril Hamilton le 11 août 1935.
Elle sera la dernière victime du juge Wargrave, acculée à se pendre un autre 11
août dans l’île du Nègre, au large de Sticklehaven, dans le Devon.
Vera Elizabeth est devenue
Elizabeth, fille de Vera Beaumont née Orlova, jeune fille au pair chez les
Suédois Ericsson à Sticklehaven (Devon). Elle s’enfuit le 11 juin 1953 après la
noyade du petit Erik Ericsson dans sa baignoire, le lecteur ne saura pas si
elle en est en rien responsable. Le diplomate Sven Ericsson découvre le 13 juin
son fils noyé et sa femme suicidée, et décide de vouer sa vie à se venger de
celle que lui juge responsable.
Or il existe un Eric Ericsson
dans une nouvelle d’Ellery Queen, Le Chas de l’aiguille (1952),
qui est une parodie assez claire de Dix petits Nègres, grand succès
d’Agatha Christie qui a retardé de 1940 à 43 la parution d’un roman de Queen
sur le même thème des comptines meurtrières.
Eric Ericsson, assassiné sur son
île privée au mois d’août, doit avoir atteint d’un coup de feu son meurtrier,
mais nul sur l’île n’est blessé… Ces éléments sont significatifs, mais d’autres
le sont tout autant, références à deux aventures d’Arsène Lupin et au Scarabée
d’or de Poe. Or on cite souvent comme précurseur de Dix petits
Nègres et des entreprises criminelles dictées par un pré-texte une autre
aventure de Lupin, L’île aux 30 cercueils, de Leblanc qui a peut-être
signé son crime en faisant de cette île un refuge des Chouans, des Blancs...
D’ici à ce que l’île du Nègre soit une réponse à cette astuce, il n’y a qu’un
pas, tentant lorsqu’on constate, par exemple, que le complice du juge Wargrave
se nomme Morris.
Les choses se compliquent ;
l’une des aventures de Lupin citées par Queen, Au sommet de la tour, un
des Huit coups de l’horloge (1923), fait elle-même référence au Scarabée
d’or, et peut-être aussi à un roman de Verne et Laurie, Les 500 millions
de la Bégum. Or la noyade mystérieuse du petit Erik chez Perec et la mort
de sa mère sont liées à la disparition de Gaspard et à la noyade de sa mère
Caecilia Winckler dans le récit W, dont une source essentielle est L’épave
du Cynthia, autre roman de Verne et Laurie, où une mère et son nourrisson
ont disparu dans le naufrage du Cynthia, mais le fils, the boy on the
buoy, a échoué en Suède où il a été rebaptisé Erik. Enfin tous ces
naufrages sont peu ou prou liés dans l’esprit de Perec à la disparition de sa
mère, Cyrla ou Cécile, déportée à Auschwitz le 11 février 43.
Il y a d’ailleurs, hormis Erik,
une nette trace du roman de Verne-Laurie dans le chapitre 31, où il est
question d’un mystérieux Emile D. : seules sont connues les initiales du
« garçon sur la bouée », E. D., qui s’avèrera être Emile Durrieu.
Si Erik du Devon a très
probablement quelque chose à voir avec Erik du Cynthia, a-t-il aussi un
lien avec Eric Ericsson de Queen ? En fait un fils unique scandinave a
toutes chances de s’appeler TrucTrucsson, et il me semble que, si Perec était
conscient du rapport certain de la nouvelle de Queen, peu connue, avec Dix
petits Nègres, il eût pu l’exploiter avec moins d’ambiguïté. Il y a
cependant une curiosité à signaler, chapitre 87, où sont donnés ces pseudonymes
de Beyssandre : Fred Dannay, M. B. Lee, Sylvander,
Ehrich Weiss… Dannay et Lee sont les vrais noms des cousins signant
Ellery Queen ; Sylvander est une allusion au Sylvandre de W,
lui-même issu des Impressions d’Afrique de Roussel où son naufrage
chapitre XI a aussi causé la noyade d’une mère et de son enfant ; Ehrich
Weiss est encore le vrai nom d’une célébrité, Houdini. La légende veut que
l’illusionniste soit mort dans des conditions très proches de celles où Perec a
fait périr Caecilia Winckler, coincée dans sa cabine du Sylvandre en
train de sombrer, avec certains détails évoquant la fin probable de Cécile
Perec dans une chambre à gaz. Bien que ce soit inexact, on conte que Houdini
serait mort noyé pendant l’exécution d’un de ses tours, où il se faisait
enchaîner et enfermer dans une caisse plongée dans l’eau. Houdini, Juif
hongrois, vouait un culte absolu à sa mère nommée Caecilia. La grand-mère
commune aux cousins Queen était une Juive polonaise nommée Walerstein, comme la
propre grand-mère de Perec.
Je vois beaucoup d’allusions à
Lupin chez Perec, souvent bien plus évidentes que le bouchon de cristal
déniché dans ce chapitre 31, qui serait cependant une citation immédiatement
décodable contrairement à bien des citations avouées, comme les restes de
cigarettes hongroises du chapitre 92 (bien malin qui aurait découvert que
c’est une citation de Borges !). Dans Le Bouchon de Cristal Lupin
s’appelle (de) Beaumont, comme Elizabeth (de) Beaumont. On y trouve allusion à
Poe, né dans le Maryland et mort à Boston, avec Lupin dansant un boston
après avoir découvert le fameux bouchon caché dans un paquet de maryland,
selon le principe de la Lettre volée (et de la double couverture car ce
n’est pas ce fameux bouchon qui recèle le document convoité).
Lupin y blesse aussi le bourreau
Deibler (historique) pour sauver son lieutenant condamné à mort. Elizabeth
Beaumont se marie avec François Breidel, que le Suédois égorgera en même temps
qu’elle. Je me sens assez sûr de l’intentionnalité de cette anagramme de
Deibler, dans cette histoire de talion absurde. Je remarque notamment la
proximité de la date de la noyade d’Erik, le 11 juin 53, avec l’exécution des
Rosenberg, électrocutés le 19 juin 53 sans que leur crime ait été réellement prouvé,
comme le note Perec dans J.R. Tentative d’épuisement onomastique. Ce 19
juin aurait été aussi le 44e anniversaire d’André Perec, mort d’un
éclat d’obus le 16 juin 40.
Les trois chapitres Beaumont
de VME, 2, 31 et 40, auraient dû être intitulés Beaumont, 1, 2, 3, or
ils sont intitulés 1, 3, 4, ce qui m’évoque la gématrie 134 de ARSENE
LUPIN ! Bravo à l’œil de WW qui a repéré cette anomalie, mais Bernard
Magné avait déjà vu la chose du vivant de Perec, qui lui a expliqué que ce
décalage était dû au chapitre 6, chambre de bonne des Beaumont habitée par
Béatrice Breidel. On ne peut que s’incliner devant ce témoignage, mais non sans
se demander pourquoi la même règle ne s’applique pas pour d’autres chambres de
bonnes, comme celles où logent les domestiques de Bartlebooth ou Hutting entre
autres.
J’abandonne les allusions
intertextuelles possiblement liées à la noyade d’Erik, plus détaillées dans le
document Word téléchargeable plus haut, pour en venir à un détail précis. Le Suédois
vengeur, après plusieurs années de vaines recherches, rêve qu’il aurait plus de
chances « de découvrir Elisabeth en allant prendre le thé chez Rumpelmayer
le lendemain à seize heures dix-huit minutes qu’en la faisant rechercher par
quatre cent treize détectives. » Cette prémonition échoue, mais un de ses
enquêteurs suggère à Ericsson que, 413
étant l’inverse de 314, c’est à 18 h 16 et non à 16 h 18 qu’il aurait dû se
passer quelque chose.
Cette anecdote me semble cacher
une évidence : 16 h 18 fait allusion au nombre d’or, 1,618…, mais
encore ? Peut-être apparaît-il ici parce que l’indicatif du chapitre est
79, nombre atomique de l’élément or, présent, cas unique, à 3 reprises :
le 79 Keppel Street (qui n’existe pas, peut-être allusion à la maîtresse
officielle de George V) ; les 79 jours de marche pour s’échapper de
Russie ; la naissance de Béatrice Breidel le 7/9 ; et le vers 79 du Compendium
se rapporte à ce chapitre.
Ce pourrait aussi indiquer que ce
soit le nombre 413 qui soit significatif, sous cette forme, et j’ai émis
diverses hypothèses :
- Dans cette histoire qui est peu
ou prou une condamnation de la peine capitale, il est curieux de découvrir que
Christian Ranucci a été décapité à 4 h 13, le 28 juillet 76. Il y avait alors
de sérieux motifs de douter de sa culpabilité, il y en a eu bien plus ensuite
avec le fameux Pull-over rouge, et c’est devenu un cas type pour les
opposants à la peine de mort, toujours en vigueur en France en 1978 à la
parution de VME.
- 413 correspond à la valeur
numérique du nom Elizabeth en hébreu. Ceci devient tout à fait intrigant quand
on s’avise que le seul mot donné en caractères hébreux dans VME est Shaddaï,
de valeur 314, au chapitre 84 qui a de multiples points communs avec le
chapitre 31.
- Elizabeth lit Les Semailles
et les Moissons. L’édition originale du tome Tendre et violente
Elisabeth de cette saga de Troyat s’achève page 413, sur le mot Elisabeth.
Depuis j’ai découvert d’autres
pistes :
Perec se souvenait (jms
350) de la collection Signe de piste et du Bracelet de Vermeil
(1937), de Serge Dalens, première des quatre aventures du Prince Eric. Eric
Jansen est le prince héritier de la principauté suédoise de Swedenborg, dans ce
premier volet son ami est menacé par une malédiction familiale, associée à
« B.K. 11. 8. 36 », l’inscription du bracelet. Chaque siècle, depuis
le 11 août 1436, un jeune membre de la famille va périr de mort violente le 11
août, à cause d’un événement survenu à Birkenwald.
L’histoire se passe à Birkenwald
en 36, année de naissance de Perec illustrée par un cryptogramme. Le 11 y est à
l’honneur, ici le 11 août associé à la noyade du petit Cyril chez Christie,
devenu un 11 juin pour le petit Suédois Erik, et certains exégètes soupçonnent
que chaque emploi du 11 est pour Perec une référence au départ de sa mère le
11. 2. 43 pour Auschwitz Birkenau. Birkenau
signifie comme Birkenwald « bois de bouleaux », et on peut
s’interroger sur ce B.K. : B.W. n’aurait-il pas été plus approprié ?
avec la lettre fantasmatique W, mais la 11e lettre K est aussi
chargée de sens.
Je n’ai jeté qu’un coup d’œil à
l’épilogue de la série, La mort d’Eric (1943), où on voit Eric mourir
d’une balle perdue pendant l’exode, sur la Route Nationale 413 (titre du
dernier chapitre), le 13 juin 40, le jour même de ses 18 ans. Le père d’Erik
Ericsson découvre sa mort le 13 juin 53. Le père de Perec est mort le 16 juin
40, Perec relatant l’événement observe « Mon père aurait eu trente et un
ans trois jours plus tard. » 31 ans, 13 ans avant le drame du chapitre 31…
L’affaire de la mort d’Elizabeth
Beaumont-Breidel a attiré « plusieurs dizaines de Maigret amateurs ».
C’est en ce seul chapitre que le nom Maigret apparaît, or il existe une enquête
du commissaire qui présente plusieurs points communs avec cette affaire, L’improbable
Monsieur Owen (1938). Sans relation avec cette aventure, Owen est le
nom du prétendu propriétaire de l’île du Nègre chez Agatha Christie l’année
suivante, mais ses invités découvrent son inexistence en constatant la
signification de ses initiales U.N. Owen, unknown, « inconnu »
(A.N. Onyme en français). Perec a repris ce nom pour un aquarelliste dans un
autre chapitre.
Chez Simenon, on retrouve à
l’Excelsior de Nice dans la chambre du Suédois Owen un inconnu
nu, noyé dans la baignoire. C’est en fait Owen lui-même,
et l’assassin est son infirmière franco-russe Germaine Devon
qui occupe la chambre voisine no 413.
Chez Perec Elizabeth, fille de la
Russe Vera Orlova et du Français Fernand de Beaumont, est la nurse
du Suédois Erik retrouvé noyé dans sa baignoire dans le Devon.
Le rôle du vengeur Wargrave qui adoptait le pseudo Owen chez Christie
est tenu par le père Sven Ericsson qui la fait rechercher par 413
détectives.
Autre piste, On this Star,
roman mormon (1946) de Virginia Sorensen, dont je ne connais que le téléfilm
qui en a été tiré, La fin d’un rêve (diffusé sur FR3 le 13/01/03).
Erik Eriksen, musicien accompli,
revient se ressourcer dans sa famille mormone à Templeton, après la guerre de
14 où il a été blessé en France. Son demi-frère Jens est fiancé à la belle
Chelnicia Bowen, mais celle-ci est séduite par Erik qui veut la ramener avec
lui à New York. Le jour où ils devaient partir un drame se produit : on
retrouve noyées Ruby Snow et sa fille Karina. Ruby est une métisse qui a eu son
enfant sans être mariée (faut le faire chez les Mormons polygames !), et
Chelnicia a fait une scène à Erik qui a dansé avec elle (peut-être le roman
est-il plus explicite).
En apprenant le drame Chelnicia
ne peut plus supporter de vivre dans le péché, surtout de risquer d’y mourir,
et va supplier Jens pour qu’ils se marient le jour même, dans le Nevada.
La suite dramatique ne me semble
pas présenter d’intérêt ici, mais je trouve remarquable cette noyade d’une
femme et de son enfant, qui pourrait être celui d’Erik Eriksen. Snow,
« neige », évoque le blanc de la disparition, et peut faire penser au
Ehrich Weiss vu plus haut, lié au Sylvandre de Perec où s’est noyée Caecilia
Winckler (et peut-être son fils). Et Star, l’Etoile du titre, est encore
un motif perecquien de première importance.
Je ne dirai qu’un mot de L’île
de l’homme mort (1967), BD de Charlier-Hubinon, une aventure du pirate
Barbe-Rouge, ou plutôt de son fils adoptif l’orphelin Eric. Barbe-Rouge est
censé être mort dans l’épisode précédent, et Eric se rend en Terre de Feu pour
empêcher son assassin de mettre la main sur le trésor de Morgan.
Une fausse piste est une île où a
été pendu le 11 février 1680 un marin mutin, Thomas W. Griffiths. W + 11
février + Terre de Feu + Orfelin, que demande de plus le chasseur
d’autobiographèmes ?
Le scénariste était plus
probablement inspiré par Le Scarabée d’or et par L’aiguille creuse…
Dernière piste en date avec Au-dessous
du volcan, à considérer tout particulièrement puisqu’il s’agit d’un livre
adulé par Perec et que Malcolm Lowry fait partie des 20 auteurs à citer dans
VME. J’avoue pour ma part avoir beaucoup de mal à rentrer dans ce délire
éthylique, dans lequel apparaît dans deux passages le nom Erikson.
Il semble que ce soit l’adresse ou
le téléphone du docteur Guzman, que le Consul envisage de contacter. Il
feuillette un annuaire au chapitre 7 (page 359 de l’édition Folio) : Guzman.
Erikson 34. Deux lignes plus loin on trouve Erikson 35, et le nom
réapparaît une troisième et dernière fois dans le livre au chapitre 10 (page
504) : Guzman… Erikson 43.
Je n’essaie pas de comprendre ce
que ces Erikson signifient, mais si l’ « autobiographème » 43/34
avait une réalité effective, j’imagine que ces deux passages puissent être à
l’origine d’une importance particulière du nom Erikson, consciente ou non.
J’observe encore que l’autre
nombre, 35, est le renversement de l’année 53 où Perec a situé l’affaire
Ericsson, tandis que l’autre vengeance sanglante du chapitre 84 qui présente
des points communs avec cette affaire se passe en 35.
Et encore une
piste avec Camisoles (2006) de Martin Winckler, auteur sur lequel
l’influence de Perec n’a pas besoin d’être démontrée.
L’indice est dans les
remerciements finals, où parmi une importante quantité de noms apparaît Alexis
Breidel, qui sans équivoque ne peut être que l’actrice Alexis Bledel, héroïne
de la série Gilmore Girls. D’une manière ou d’une autre, cette double
coquille émanant d’un spécialiste des séries télé doit avoir un rapport avec le
Breidel perecquien. Plusieurs personnages de Winckler sont évidemment issus de
l’univers perecquien, ainsi Jérôme Cinoche et Ramon Baretto par exemple dans
les Cahiers Marcoeur, sont issus de Cinoc et des gangsters Barrett et
Ramon dans VME.
Ce qui m’interpelle ici est que
Winckler a honoré le centenaire de Lupin né littérairement en 1905 en faisant
apparaître le gentleman cambrioleur un brin vieilli mais toujours efficace.
J’ai trouvé subtil que Lupin enquête sur la disparition d’une gouine
nommée Le Guen (soit Leblanc en breton, et Leblanc avait lui-même
imaginé le sorcier Maguennoc de L’île aux 30 cercueils, probablement
dérivé de guennoc, « blancheur »). La disparition du blanc est
évocatrice pour le perecquien, et il me semble significatif que Winckler ait
fait apparaître dans son roman Lupin sous son pseudonyme anagrammatique Luis
Perenna, qui y juge utile de corriger quelqu’un qui le nomme Péréna ;
comment ne pas penser au classique Pérec pour Perec ?
A cette occasion j’ai effectué
une nouvelle enquête sur le nom Breidel, plus fructueuse que celle opérée
jadis. Breidel est un nom flamand qui ne semble pas rare, et qui signifie
« bride ». Ceci n’a rien d’incompatible avec la possibilité
d’anagramme « Deibler », et peut même y ajouter une finesse
supplémentaire : parce qu’Elisabeth a passé la « bride » sur le
cou de François Breidel, elle l’a condamné à avoir le cou tranché par le
bourreau qui la poursuivait.
Février 2010 : une lecture
récente m’a fait exhumer un roman dont j’aurais dû parler ici, La vie
évidente d’Elizabeth Berg, de Gilles Tostivint (1995). J’avais fait part à
la listeperec en 2004 des multiples références perecquiennes de ce premier
roman, où Elizabeth Berg est recherchée par un détective privé, engagé par le
polonais Wojciech W. Wloszynski, ou WWW, qui habite la chambre 23 de l'hôtel
Sfax, 6 bis rue Simon-Crubellier, derrière le jardin des Plantes (Perec
habitait 13 rue Linné, derrière le jardin des Plantes, et a vécu un an à Sfax
en 60-61 avec sa femme Paulette).
Elizabeth Berg est évidemment
inspirée par Elizabeth Beaumont ; chez Perec ce nom résout deux
contraintes, évoquer l’auteur de La Belle et la Bête, dans la catégorie
« Couples », et traduire Schönberg, dans la catégorie « musique
moderne » (Véra Orlova, née en Russie, était une cantatrice élève de
Schönberg, avant d’épouser Ferdinand de Beaumont). Ici Elizabeth Berg est un
personnage énigmatique, dont l’existence est si peu assurée qu’il est possible
qu’il y en ait deux, une Elizabeth et une Elisabeth. Il est question d’une
Organisation en Pologne, d’un projet HdT, d’une trahison… Toute l’affaire
tourne autour du Mont Saint-Michel, appelé le plus souvent le Mont (Berg),
et Elizabeth avait une chambre à Paris à l’hôtel Montparnasse.
Le nombre 6 a une grande
importance dans ce roman en 6 chapitres, où il y a 6 personnages, D.C. (le
Détective Costes), Coste (sans s), le détective S. Balmer, Fermi, WWW, et Marie
Mai, plus l’énigmatique E. Berg, mais Coste décrète dans les derniers mots du
livre qu’elle n’est autre que Marie Mai. E. Berg aurait écrit 6 billets se
terminant par (Beaumont) grèbe ou MSM grèbe : le grèbe est
un oiseau aquatique, renversement de E.Berg ; il est supposé que Beaumont
et MSM désignent les lieux où devaient être postés ces billets (MSM pour Mont
Saint-Michel). Je rappelle que Lupin a le pseudo Michel Beaumont
dans Le Bouchon de cristal.
Elizabeth, si c’est elle,
n’apparaît qu’au chapitre 5, réminiscence d’un voyage en train effectué le
vendredi 13 juillet de Varsovie à Paris par Fermi. Elle est montée
à Varsovie et descendue à Jeumont, à la frontière belge, à 3.13
alors que Fermi sommeillait. Il est mentionné que la station suivante est
Aulnoye, 3.33. Serait-ce une allusion à Mme d’Aulnoy, concurrente de Mme de
Beaumont dans l’écriture de contes pour enfants ?
"Podrój trwała
długo..." C’est ainsi que débute ce chapitre, et une recherche
m’apprend que c’est ainsi que commence Le sanatorium au croque-mort, de Bruno Schulz (!),
assassiné en Pologne par un soldat allemand le 19 novembre 42. Ça signifie Le
voyage a duré longtemps.
Arrivé à Paris, Fermi se rend
chez D.C., qui a laissé un message disant qu’il est mort, et qu’il a trouvé une
preuve de l’existence du projet HdT. C’est un triangle codé de lettres, qui
disparaît bientôt de l’écran, probablement le triangle qui apparaît page 95,
dans un rêve de Balmer. Ces bizarreries m’ont conduit à modifier ma page sur un poème.
Je me suis souvenu de ce roman
cryptique en lisant le second polar de Pierre Lemaitre, Robe de marié
(2009). Son premier roman, Travail soigné, prix 2006 du premier roman du
festival de Cognac, s'achevait sur :
Au fil des pages, le lecteur
aura peut-être reconnu quelques citations, parfois légèrement remaniées.
Et suivait une liste de 22 auteurs, parmi lesquels Perec. Si je n’avais alors pas
repéré d’évidente citation, ma lecture ayant été un peu rapide, je me suis
senti ici immédiatement en terrain connu puisque le personnage principal est
une nurse, qui découvre un matin que le garçon dont elle avait la charge est
mort pendant la nuit. Plutôt qu’affronter les autorités, elle juge que tout l’accable
et décide de partir en cavale.
Avis : ce qui suit dévoile des points clés de l’intrigue, qui
peuvent atténuer le plaisir de lecture de cet excellent polar (à mon avis, du
moins, et si excellent que malgré un feuilletage préalable du roman j’ai
néanmoins pu le lire ensuite avec grand intérêt tant solide est sa
construction).
Sophie Duguet, après bien des
problèmes divers, s’est réfugiée dans cet emploi à plein temps de nurse du
garçon de 6 ans d’un haut fonctionnaire des Affaires Etrangères. Découvrant le
petit Léo Gervais étranglé, elle s’enfuit, sous l’identité de Véronique Fabre.
Elizabeth Beaumont était de son côté
la nurse du petit Erik, 5 ans, fils du diplomate Ericsson. Après la noyade d’Erik
(dont on ne saura si elle est en aucune façon responsable), elle s’enfuit sous
l’identité de Véronique Ambert. Après quelques années passées dans la
clandestinité, elle pense pouvoir se permettre de demander un extrait d’acte de
naissance, pour épouser François Breidel, mais ceci permet au diplomate de retrouver
sa piste.
Les choses semblent différentes
pour Sophie-Véronique, recherchée par la police et non par un vengeur
richissime (en fait elle l’est aussi). Après quelque 18 mois dans la
clandestinité, elle s’achète un faux extrait d’acte de naissance, pour pouvoir
se marier et acquérir une nouvelle identité légale. Elle s’adresse à une agence
matrimoniale et épouse à peu près le premier venu, qu’on apprendra ensuite se
nommer Frantz Berg.
Pierre Lemaitre a reconnu s’être
inspiré de la vengeance du diplomate, donc il n’y a jusqu’ici rien de bien
étonnant dans les ressemblances immédiates de situation, ou dans les voisinages
des noms Véronique Ambert-Véronique Fabre et François Breidel-Frantz Berg. J’ai
tout de même été frappé que Elizabeth Beaumont soit devenue Berg dans le roman de
Tostivint, et y porte un autre nom, tandis qu’ici Sophie devient Berg après son
mariage.
Le parallélisme avec Perec ne
joue que pour cette première partie du roman de Lemaitre, Sophie, où on
suit la cavale de Sophie qui devient Juliette, puis Catherine Guéral, puis
Marianne Leblanc, puis Marianne Berg. La seconde partie, Frantz, est le
journal d’un être malfaisant qui vit depuis des années dans l’ombre de Sophie,
et est responsable de tous ses problèmes, en passant par l’assassinat du petit
Léo. Il n’a pas perdu sa trace ensuite, et ce « il » est précisément
Frantz Berg qui a épousé Sophie-Marianne.
Troisième partie, Frantz et
Sophie. Frantz, qui a maintenant Sophie totalement en son pouvoir, se
complaît à la pousser lentement vers la folie, mais une inadvertance mène
Sophie a comprendre qu’il est le responsable de tous ses problèmes depuis des
années, et à opérer une contre-manipulation dans le dernière partie, Sophie
et Frantz.
Il s’agit d’abord de comprendre
la raison de son acharnement. La mère de Frantz s’est suicidée 15 ans plus tôt,
le 4 juin 1989, et il en a attribué la faute à la psychiatre qui la suivait. Quand
10 ans plus tard l’héritage de la fortune familiale lui a permis d’envisager
une terrible vengeance, il a découvert que la psychiatre était morte, et a
reporté sa haine sur sa fille, Sophie.
Ainsi, pour venger sa mère Sarah
Weiss (« blanc » allemand), Frantz épouse celle qui a pris l’identité
de Marianne Leblanc. Pierre Lemaitre m’a assuré n’avoir été conscient ni de
cette quasi homonymie, ni surtout de ce que Dix petits Nègres avait pour
prédécesseur un roman de Leblanc, dont l’héroïne était une Véronique, qui plus
est une « Berg », du moins une « mont », Véronique d’Hergemont,
venue retrouver sur L’île aux 30 cercueils son fils François, et
affronter son mari le polonais Vorski.
Sarah Weiss est née le 22 juillet
44 à Paris (XIe). Juste après sa naissance ses parents ont été
déportés à Dachau, cause de ses problèmes psychologiques. Cette circonstance,
associée aux 3 multiples de 11 (11,22,44) et au « blanc » peuvent
évoquer la Disparition (de la mère de Perec le 11 février 43). Il faut
encore rappeler la noyade d’Erik et le cas d’Ehrich Weiss, mentionné dans VME,
vrai nom de Houdini qui vouait un amour exacerbé à sa mère Caecilia, et que la
légende voit volontiers mort noyé lors d’un tour raté.
Par ailleurs le choix du nom Berg,
dans le contexte Beaumont-Schönberg, peut inviter à se rappeler que deux des
trois membres de l’Ecole de Vienne sont Schönberg et Berg, et que ce dernier se
prénommait Alban (« blanc »). L’autre était Anton Webern, et la Disparition
s’ouvre sur la disparition d’Anton Voyl.
Leblanc a joué avec la racine ALB dans Victor de la brigade
mondaine (1933, année de la mort de Berg), où le « dossier ALB »
ne concerne pas l’Albanie comme on l’imagine, mais un album, soit
étymologiquement l’adjectif latin « blanc ».
Curieusement, alors que Leblanc n’a
pas écrit énormément d’œuvres reposant sur un mot mystérieux, un homme
assassiné dans Les trois yeux (1919) trace le début d’un mot avant de
mourir, « Berge… » On pense qu’il voulait dire adieu à sa filleule qu’il
appelait affectueusement Bergeronnette, mais il s’agissait de l’étoile du
Berger. Bergeronnette étant un nom d’oiseau, je repense à l’autre nom d’oiseau,
« grèbe », composé par Tostivint à partir du nom E. Berg. Or le cœur de
son livre semble être un triangle codé, dans
lequel reviennent 20 fois les mots blanc et noir, et les trois
yeux de Leblanc sont des yeux triangulaires disposés en triangle…
Pierre Lemaitre m’a encore certifié
que la naissance de Jonas Frantz un 13 août (1974) n’avait rien à voir avec « 813 »,
le roman de Leblanc où apparaît la date du 13 août
(13/8 ou 8/13) en rapport immédiat avec l’énigme 813. Il s’agit encore d’un
nombre impliqué dans de multiples coïncidences, et en rapport avec ceci je ne
signalerai qu’un téléfilm
adapté de « 813 », où le criminel LM du roman est devenu Jonas (qui
est encore un nom d’oiseau, « colombe » en hébreu).
Je remarque enfin que la mère de
Jonas aurait pu choisir de se nommer Sarah Weiss Berg après son mariage,
évoquant le Mont Blanc, l’un des deux monts géographiques les plus célèbres de France,
le plus haut (4807 m ai-je appris à l’école), tandis que l’autre, le mont
Saint-Michel, est vraisemblablement le plus bas (80 m).