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11 x (11 + 11) + 11

 

 

 

11 x (11 + 11) + 11 a été composé pour le catalogue d’une exposition de Jacques Poli[1], utilisant en contrainte principale le procédé des ‘beaux présents’: ne sont employées en principe que les 11 lettres du nom du dédicataire. Le titre est une opération à base de 11 dont le résultat est 253, correspondant au nombre de mots du texte, dont la dernière des 9 sections compte d’ailleurs 11 mots, conformément au programme énoncé dans le titre.

Après les mots viennent les lettres, dont le comptage livre un total immédiatement significatif, soit 990 lettres de la série JACQUESPOLI plus deux ‘intruses’, X et T.

Or 990 c’est 22 x (22 + 22) + 22, et il est évident que, s’il peut exister d’autres textes dont les lettres soient en relation algébrique avec les mots, celui-ci dont le titre même énonce cette relation est un cas bien particulier. L’évaluation de la probabilité d’une telle coïncidence se trouve interdite, ou par trop complexifiée, du fait de l’autre contrainte: il faudrait idéalement ne prendre en compte que des textes en ‘beaux présents’ bâtis à partir de la série JACQUESPOLI, dont il n’existe a priori que le seul exemple étudié.

 

Plusieurs directions sont maintenant offertes à la recherche, les comptes de lettres dans d’autres œuvres de Perec, le rôle des deux ‘intruses’, les autres occurrences dans l’œuvre des nombres 11 et 22, ou 253 et 990.

Perec a compté les lettres à maintes reprises pour des textes à contraintes diverses. Ailleurs ce sont les espaces typographiques qui ont été pris en compte, comme dans le compendium du chapitre 51 de La vie mode d’emploi (VME). Perec a d’abord publié ce texte sans rien révéler des procédés utilisés, divulguant dans un second temps qu’il obéissait à deux contraintes, l’une étant l’étendue de chaque ligne du texte à 60 espaces typographiques, l’autre étant soumise à la sagacité des lecteurs, exemple de son attitude équivoque, hésitante entre la révélation des procédés et leur masquage, sinon leur négation.

Composer un texte de 253 mots et 990 lettres n’est pas un exploit exceptionnel, il suffisait à l’époque de Perec d’en avoir envie et d’y consacrer le temps nécessaire, à l’aide de papier à carreaux ou d’une machine à écrire à tabulations, l’ordinateur simplifierait consi­dé­rablement les choses aujourd’hui. Les variations du nombre moyen de lettres par mots dans les différentes sections pourraient témoigner de l’intentionnalité de cette composition.

 

section

Mots

Lettres

L/M

Intruse

1

20

88

4,4

 

2

20

86

4,3

 

3

16

71

4,4

 

4

31

147+1

4,8

X

5

37

137

3,7

 

6

18

69

3,8

 

7

36

116+1

3,25

T

8

64

239

3,7

 

9

11

37

3,4

 

 

Dans les 4 premières sections la moyenne de lettres par mot est nettement supérieure à 4, nettement inférieure dans les 5 dernières. Ces écarts sont statistiquement significatifs, tout le problème étant de savoir de quoi. Une hypothèse apparaît séduisante: Perec a d’abord composé les premières sections sans trop se préoccuper de comptage, et une vérification à ce stade l’a contraint à utiliser des mots plus courts. Mais il existe d’autres possibilités, ainsi: avant de passer à la composition proprement dite, Perec a songé aux plus longs mots en ‘beaux présents’ qui ont orienté le début du texte et y sont apparus préférentiellement, créant un déficit sensible dans la seconde partie. Les 87 mots des 4 premières sections ont même nombre de lettres, 393, que les 111 mots des 3 dernières: il est encore possible que ce soit l’effet d’un réglage complexe.

 

Il est aventureux de prétendre s’aventurer plus loin alors qu’il existe peut-être des brouillons ou des témoignages propres à dissiper toute interrogation sur les intentions de Perec. J’en viens donc au problème des ‘intruses’, avec une première question: sont-ce réellement des lettres en trop ? Comme l’a dit Jenséplucky, il n’est pas de problème ardu qui, abordé de la bonne manière, ne se révèle encore plus ardu. Le texte compte donc 992 lettres en tout, mais il s’y trouve deux fois ‘œ’[2], comptant pour un seul caractère dans toute casse traditionnelle, soit donc 990 caractères alphabétiques en tout, 22 x (22 + 22) + 22.

Je laisserai désormais de côté cette possibilité, qui n’a rien de gratuit, mais le procédé des ‘beaux présents’ suppose de s’en tenir à un alphabet de 26 lettres[3], sans se soucier des formes accentuées ou autres propres à certaines lettres, et j’arrive donc à l’étude réelle des ‘intruses’, X et T, en remarquant d’abord qu’elles sont toutes deux muettes dans le texte (aux siècles éclopés et la sépia s’épaissit). Ensuite, les graphismes de ces lettres, en majuscules ou minuscules, sont fort proches des symboles opératoires présents dans le titre, 5 et +, ces deux symboles des opérations commutatives ayant par ailleurs en commun d’être des croix, de Saint-André et grecque (ou de Saint-Antoine pour la lettre T).

X est la 24e lettre de l’alphabet, T la 20e. Poser X=24, T=20, comme Perec y a invité dans Un homme qui dort (A=1, B=2, etc.), conduit à XT = 44, encore un multiple de 11, correspondant aux quatre 11 du titre mais intéressant à plus d’un. En effet la fonction  f(n)  dont les valeurs 253 et 990 correspondent à « n = 11 » et « n = 22 » peut se simplifier en f(n) = 2n2 + n, qui équivaut à la somme des nombres de 1 à 2n, autrement dit le nombre triangulaire fort prisé des anciens ou triangle de 2n. Donc 253 = Triangle(22) et 990 = Triangle(44) = Triangle(XT). Une curieuse progression se dessine donc à partir de la fonction perecquienne définie par le titre, fp(11), équivalente à la fonction connue Triangle(22). Le nombre de lettres de la série JACQUESPOLI s’exprime par fp(22), équivalente à Triangle(44), et les deux intruses correspondent à cette valeur 44.

Onze et ses doubles ont-ils quelque importance par ailleurs dans l’oeuvre de Perec ? Que oui ! Nous devons à Bernard Magné[4] maints approfondissements sur les nombres de l’autobiotexte perecquien où 11 occupe une place prépondérante. Il y aurait notamment:

- 11 et 43, parce que la mère de Perec a disparu le 11 février 43, déportée vers Auschwitz.

- 7 et 3, surtout leurs combinaisons 73 et 37, parce que Perec est né le 7 mars 1936 (le 7.3).

- 24, parce que la famille Perec habitait à Paris 24 rue Vilin, dans le XXe.

Il faut cependant préciser que, si les occurrences de ces nombres dans l’œuvre semblent rarement anodines, Perec ne s’est exprimé explicitement que sur ceux liés à sa date de naissance. Les 37 chapitres de W sont ainsi intentionnels, de même que le doublage des contraintes du chapitre 73 de VME, de même que l’anagramme de Perec à la ligne 73 du compendium, mais la signification d’autres nombres demeure le plus souvent conjecturale et, quand bien même seraient-ils effectivement liés à telle ou telle circonstance de la vie de Perec, le mécanisme de leur apparition dans le texte demeure inconnu, intention marquée, nécessité dictée inconsciemment, ou subtile combinaison des deux. L’omniprésence du 11 dans l’œuvre est une évidence, mais il apparaît dans des contextes si variés qu’une interprétation univoque semble insuffisante. D’autres nombres apparaissent par contre dans un contexte assez clair, encore faut-il savoir les mettre en évidence. Ainsi les 17 poèmes de La clôture accompagnant 17 photos de la rue Vilin n’évoquent a priori rien, mais Magné a remarqué que ces 17 poèmes hétérogrammatiques de 12 vers de 12 lettres totalisaient 2448 lettres, faisant apparaître le numéro 24 où habitait la famille Perec et son double 48. L’apparition d’un double résonne avec le poème en f(11) mots et f(22) lettres, d’autant qu’il est possible d’affiner la correspondance. Chaque vers de La clôture résulte d’un arrangement des 11 lettres ESARTINULOC plus une autre lettre choisie librement parmi les 15 lettres restantes de l’alphabet, chaque ‘intruse’ étant figurée par un même symbole dans les représentations en carré des poèmes figurant dans l’édition originale. Sans les 204 intruses, La clôture contient donc 2244 lettres de la série ESARTINULOC, ce qui peut se rapprocher de 11 x (11 + 11) + 11 qui  contient Triangle(22) mots et Triangle(44) lettres de la série JACQUESPOLI.

 

Il serait facile de relier le poème à la date tragique du 11 février, 11.2, puisque il est basé sur une série normale de 11 lettres augmentée de 2 intruses qui sont de plus des lettres cruciformes évoquant la rature ou la mort, convenant bien au néfaste mois de février de l’antiquité romaine. De plus, le X avait un sens fort particulier pour Perec qui, âgé de 5 ans, avait dû oublier de force tous les signes de sa judéité et notamment les prénoms de ses parents, Icek et Cyrla, rebaptisés en André et Cécile, plus vernaculaires. Perec évoque dans W un souvenir marquant de jeunesse, celui d’un X, une chèvre utilisée pour scier le bois, et son trouble lorsqu’il a appris que la forme du X était appelée Croix de Saint-André, lui rappelant le nom donné à un père déjà mort. Perec paraît attacher une importance démesurée au fait que X soit, de par sa forme, la seule lettre à l’origine d’un substantif formé d’une lettre unique, X qu’il compare précisément, et exclusivement, à T: le « Té » du dessinateur se prononce comme la lettre qu’il figure, mais ne s’écrit pas « T ». Suivent les fameuses déclarations sur la géométrie fantasmatique, et l’assimilation de X à deux V, comme W (ceci au chapitre XV de W). Perec insiste aussi sur les divers emplois du X, signe de la multiplication comme de l’annulation.

X = 24 donne une autre interprétation du 24 que le numéro de la rue Vilin, laquelle se trouve dans le XXe, ce qui peut d’une part renforcer le sens envisagé aux 2448 lettres de La clôture, d’autre part donner aussi une signification numérique à l’autre intruse, T = 20, ou donc T = XX. Si X = VV, alors X = 44 puisque V = 22, d’où une autre possibilité d’interprétation de T en rapport avec X.

 

Les nombres triangulaires n’apparaissent pas explicitement comme tels dans l’œuvre de Perec, qui ne pouvait cependant les ignorer, Queneau ayant donné 91 chapitres au Chiendent parce qu’il s’agissait de Triangle(13). Si je ne connais pas de 990 dans l’œuvre[5], 253 apparaît au chapitre 31 de VME, où il est explicitement donné comme numérologie d’un nom propre. Dominique Bertelli a dénombré 253 paragraphes dans Les Choses. 253 = Triangle(22) est la somme des 22 premiers nombres, et le plus grand nombre donné en tous chiffres dans VME est la factorielle de 22 au chapitre 13, soit le produit des 22 premiers nombres, qui se trouve d’ailleurs être un nombre de 22 chiffres.

 

Le nombre 44 pourrait lui aussi avoir une valeur biographique, et doublement puisque l’année 1936 de naissance correspond au carré de 44[6]. Il existe encore des antécédents, comme les 1936 vers d’Alphabets ou la reprise en prologue de VME du début du chapitre 44, à la lettre identique mais dont une recomposition typographique pour chaque paragraphe peut donner l’illusion de subtiles différences. 44 pourrait désigner aussi l’année 1944, l’année de la libération où Perec a pu retrouver certains des siens, mais ni sa mère, ni ses grands-pères. Il est totalement muet sur cet événement dans W, où il se contente de remarquer qu’il s’agit de l’année où il a eu 8 ans et est rentré en 8e. Le nombre 8 apparaît aussi dans la partie romancée, avec le palindromique Otto et d’autres occurrences étudiées par Magné. Je note la possibilité 4 + 4 = 8.

Perec doit au prénom de sa mère d’avoir pour ainsi dire toujours su que sainte Cécile est la patronne des musiciennes et que la cathédrale d’Albi lui est consacrée[7]. Il apparaît dans la partie romancée de W sous la forme de Caecilia, mère morte d’un double disparu du narrateur. Caecilia était cantatrice, référence à sainte Cécile, fêtée le 22 novembre, le 22.11.

 

Dominique Bertelli a envisagé une gématrie perecquienne[8]: si les valeurs isolées des lettres trouvent signification dans l’œuvre, comme K = 11 ou X = 24, il pourrait en aller de même des valeurs associées à des noms complets, ou gématries. Ainsi André = 42, ce renversement de X = 24 aurait pu séduire le roi du palindrome, d’autant que le diminutif de Icek était Isie = 42 aussi; Cécile = 37, renversement de 73, la date de naissance 7.3. La partition CEC = 11, ILE = 26, serait exactement homologue à la structure de W en 11 et 26 chapitres séparés par un (...); et la partie romancée prend un nouveau départ dans la seconde partie pour décrire l’île W[9].

Il n’est pas possible de s’arrêter là puisque la dernière section de 11 x (11 + 11) + 11 compte 11 mots et 37 lettres: Ou que le ciel jalouse l’oiseau à l’aile éclose. 37 lettres = Cécile qui viennent donc après 22 x 11 mots évoquant la sainte Cécile le 22.11. Ces 37 lettres peuvent aussi être réparties en 11 et 26 lettres, soit en 4 et 7 mots. 4 et 7 rassemblés selon un procédé usuel à l’auteur donne le nombre de la famille, PEREC = 47. L’opération inverse redonne sans surprise 11, mais cette possibilité PEREC = 11 permet d’envisager une signification plus étendue au nombre omniprésent dans l’œuvre.

Ce mode de calcul pourrait aussi justifier la frénésie autour de la série des 11 lettres ESARTINULOC = 137 se simplifiant en 1 + 3 + 7 = 11, et l’attrait que pouvaient représenter ces 11 autres lettres, JacquesPoli = 128, avec 1 + 2 + 8 = 11. La gématrie 128 serait d’ailleurs significative additionnée à XT = 44 = 4 x 11 puisque 128 + 44 = 172 = 4 x 43, l’année de la disparition de Cécile dont ces 11 + 2 lettres pouvaient par ailleurs préciser le quantième du mois.

Il est encore à remarquer que la partition des 11 mots en 4 et 7 s’effectue entre CIEL, mot de 4 lettres, les 4 lettres composant CECILE, et JALOUSE, mot de 7 lettres. Par ailleurs les ‘intruses’ apparaissent dans les sections 4 et 7 du poème.

 

Aussi ahurissantes que soient ces correspondances, il demeure plus satisfaisant de les considérer globalement comme intentionnelles plutôt que comme une série de hasards. Certes certaines coïncidences sont irréductibles, comme la réduction arithmologique à 11 des gématries des 11 lettres les plus courantes en français, mais elles résultent de modes de calcul particuliers[10], et ces coïncidences seraient précisément les prétextes à l’origine de l’élaboration de structures textuelles les magnifiant. Si ces structures peuvent déconcerter, il faut considérer qu’elles émanent d’un spécialiste au faîte d’un art fort particulier, les jeux de chiffres et lettres sous de multiples formes, dont d’autres productions à contraintes multiples sont tout aussi déconcertantes pour le commun des mortels. Toujours est-il que la juxtaposition des contraintes et réglages divers déjà vus ne pose aucun problème insurmontable, mais d’autres niveaux de complexité sont présents.

L’étape suivante dans le décorticage du texte va être le dénombrement des occurrences des lettres de la série JacquesPoli, ici données par ordre de fréquence décroissant.

 

E

189

 

I

72

 

L

161

 

O

65

 

S

141

 

P

59

 

U

109

 

C

58

 

 

 

 

Q

37

 

A

90

 

J

9

 

 

Il y a donc 990 lettres de la série des 11, soit une moyenne de 90 occurrences par lettre qui se trouve effectivement réalisée pour A; 4 lettres ont une fréquence d’apparition supérieure, ELSU totalisant 600 occurrences; 6 lettres ont une fréquence d’apparition inférieure, IOPCQJ totalisant 300 occurrences.

Ajouter aux contraintes précédentes celle de prévoir une harmonie dans la répartition des lettres conduit à un casse-tête devant lequel je déclarerais immédiatement forfait. Je ne suis évidemment pas Perec, et ne prétend pas estimer ses capacités à l’aune de mon humble cervelle, mais il ne s’agit plus seulement de forger des vers de nombres de mots et de lettres donnés, mais de trouver dans un vocabulaire fortement restreint des mots composés de lettres bien précises, sachant qu’un mot choisi pour équilibrer le compte d’une lettre aurait toutes chances de bouleverser les autres comptes...

Cette harmonie serait-elle donc purement fortuite ? Il est encore difficile d’adopter cette solution de facilité car l’examen approfondi de ces comptes montre d’autres relations, elles-mêmes en harmonie avec les structures de base du texte, à commencer par 600 double de 300, nombre triangulaire pair permettant donc d’écrire 300 = Triangle(24) = 12 x (12 + 12) + 12, en rappelant la gématrie X = 24 et les doublages divers liés à cette lettre dans la géométrie fantasmatique.

Il y a 189 E, lettre la plus fréquente, et 9 J, lettre la moins fréquente, soit donc JE = 198, cinquième de 990[11].

La lettre de fréquence médiane parmi les 11 est I, dont les 72 occurrences ajoutées à ces 198 livrent 270, soit pour ces 3 lettres EIJ 3 fois 90, moyenne des comptes des 11 lettres représentée par A.

Les comptes de ces 4 lettres EAIJ sont encore les seuls parmi les 11 à être divisibles par 9, nombre de sections du texte, ce qui permet de faire apparaître une répartition harmonieuse en 4 + 7, évoquant la gématrie 47 de PEREC: EAIJ = 360 = 4 fois 90 et LSUOPCQ = 630 = 7 fois 90.

Les 4 lettres en 600 exemplaires, ESLU, permettent de forger le mot SEUL, qui se trouve être le 100e mot du texte, dans la 5e section centrale: Que, sous la plaque calleuse qui s’écaille, se lise ce lieu seul esquissé où le seuil s’accouple à l’escale, le soleil à l’éclipse, l’opuscule à la scolie, le palais à la coupole, en 37 mots et 137 lettres qui pourraient donner des idées d’approfondissement. Mais c’est maintenant plutôt le lieu d’étudier les résonances de ce lieu seul, peut-être référence au Locus solus de Raymond Roussel[12]. Plus loin, la sépia s’épaissit peut encore faire allusion à l’anagrammatique épais mystère du mot sépia de La Poussière de soleils.

Avant de connaître ce texte dont lieu seul sont les 99 et 100es mots, je considérais déjà ce titre le plus connu de Roussel comme fascinant à cause d’une coïncidence sur le nombre 199. La gématrie livre en effet Raymond Roussel = 90 + 109 = 199, et divers détails de son oeuvre pourraient indiquer l’utilisation de la gématrie, appliquée plus particulièrement à ces valeurs 109 et 199. Locus solus évoque le locus unus de la Vulgate (Genèse 1,9) et pourrait traduire aussi l’hébreu originel maqom ehad, dont la gématrie selon l’alphabet numéral hébreu donnerait encore 199.

Selon l’ordre alphabétique, les première et dernière lettres de la série JacquesPoli sont A et U, figurant en 90 et 109 exemplaires, soit encore ces gématries des prénom et nom de Raymond Roussel. Et Au est le symbole de l’or, mot clé de l’œuvre rousselienne.

 

Cette dérive vers les alphabets exotiques permet d’aborder une autre coïncidence ahurissante. Les lettres X et T ont déjà maintes raisons d’être remarquables dans ce TeXTe, et ces lettres sont issues en ligne assez droite du Chi et du Tau grecs, dont les valeurs numérales sont 600 et 300, correspondant donc aux Taux des lettres plus et moins fréquentes que la moyenne 90 des 990 lettres de la série JacquesPoli. Quant au chiffre 90, il était représenté dans le système numéral grec par un symbole n’appartenant plus à l’alphabet, tsanpi.

 

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[1]

Composé pour le catalogue d’une exposition de Jacques Poli en 1979, repris in G. Perec, Beaux présents belles absentes, Paris 1994, p. 25-26.

 

[2]

section 2, l’œil qui se plisse; section 8, le squale à l’œil spolié. Il s’agit du seul mot non trivial répété, en dehors de pas à pas, pouce à pouce, où la répétition fait syntagme.

[3]

par ailleurs ‘œ’ compte pour deux caractères dans d’autres textes, comme le compendium.

 

[4]

Le phare Magné à Toulouse, comme l’a surnommé Hugo Vernier. Multiples articles dont certains recueillis dans Perecollages, Toulouse 1993.

 

[5]

Il apparaît par contre chez un pro-Perec, Properce, dont le troisième recueil d’élégies totalise 990 vers. Claude Meillier a vu dans ce recueil une extraordinaire architecture arithmologique, centrée sur les 66 vers de la pièce médiane, Triangle(11) (Revue des Etudes Latines 63, 1985, p 101-117).

[6]

Une curiosité apparemment sans aucune intentionnalité apparaît dans J-M Raynaud, Pour un Perec lettré, chiffré, Lille 1984, p. 95: 44 - Qu’il soit que vous soyez né en 1936 - 44.

 

[7]

W, ch. VIII, p. 55. Albi peut évoquer la chasse aux Albigeois ou le nom Albin, présent dans La Disparition et dans VME.

 

[8]

dans sa thèse, 1992, Toulouse Le Mirail.

[9]

Perec a déclaré s’être trouvé bloqué dans l’écriture de W jusqu’à la découverte de cette structure. Auparavant, le projet prévoyait 3 fois 19 chapitres, les 19 du feuilleton originel, 19 de souvenirs, 19 d’intertexte... Peut-être ce 19 signifiait-il S, l’initiale de la compagne dont le lâchage l’avait douloureusement marqué.

[10]

mais pas uniquement particuliers à Perec, gématrie et réduction arithmologique étant des lieux communs de toute une littérature numérologique populaire.

[11]

J’ai déjà mentionné le doublement du chapitre 44 de VME qui comporte 99 chapitres, avec Triangle(44) = 990, cinquième de Triangle(99) = 4950. Dans W, les 66 = Triangle(11) athlètes participant aux Olympiades sont choisis parmi 330 concurrents possibles, 5 x 66.

[12]

Perec a lui-même osé le pluriel Soli Loci pour un grand projet de description de 12 lieux parisiens sur 12 ans, dont le titre est évidemment inspiré par Locus Solus.