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« Quand la ville dort »

 

 

Si le seul personnage de cette nouvelle est résolument fictif, tous les faits en sont rigoureusement exacts.

 

Dans une campagne perdue il y avait un gars qui ne dormait pas beaucoup.

Il s’appelait Ernie, le gars, Ernie Pulsan, quoiqu’il fût mieux connu de l’état-civil sous le nom plus trivial d’Ernest Paul. Je ne parlerai pas ici de ses vies familiale, sentimentale, professionnelle, etc., qui ne regardent que lui.

Le gars, son truc spécial, c’était la lecture, et le plus simple est de donner un exemple de sa façon très particulière de lire.

Un jour le gars il lut un polar de la collection Folio Policier, Meurtres à l’antique d’Yvette Besson. Des tas de choses pourraient être appréciées dans ce bouquin, ou pas appréciées d’ailleurs, chacun ses goûts, mais il n’y a probablement qu’un seul lecteur qui se soit abîmé dans des heures de réflexion en épluchant ligne par ligne le catalogue de la collection en fin de volume.

Ernie, et voici ce qui le fascina : le 134e ouvrage de la collection était La Marie du Port, de Georges Simenon, et le 167e était encore La Marie du Port, du même Simenon.

Quelques autres bizarreries émaillaient ce catalogue, mais il s’agissait de banales coquilles, corrigées dans des volumes suivants de la collection. L’affaire de La Marie était tout autre : le Folio Policier numéro 134, qui aurait dû paraître en novembre 99, n’était tout simplement JAMAIS sorti, mais tous les catalogues des volumes de la collection, à partir de septembre 2000 du moins car ces catalogues étaient paresseusement actualisés, le répertoriaient fièrement, d’abord seul, puis sans complexe en vis-à-vis de l’authentique Marie du Port, effectivement parue en juin 2000 sous le numéro 167.

Cette anomalie ne fut jamais corrigée, et, si elle se raréfia au fil du temps, du fait qu’avec l’avancement de la collection les catalogues ne couvraient souvent plus la zone concernée, elle figurait par exemple toujours dans le Folio numéro 352 paru en octobre 2004, doté d’un catalogue particulièrement copieux.

D’autres ont probablement remarqué cette curiosité, collectionneurs impénitents cochant frénétiquement leurs acquisitions ou autres forcenés du péritexte, mais ceux-là n’étaient pas Ernie. Lui vit immédiatement le caractère unique de cette Marie de trop, unique justement parce que semblable bizarrerie s’était déjà produite pour ce même titre, dans la première édition des œuvres complètes de Simenon, commencée du vivant de l’auteur aux éditions Rencontre.

En 1968, le tome 15 de cette édition annonçait dans son récapitulatif des tomes précédents une Marie du Port au début du tome 11 et une autre Marie du Port au début du tome 12.  On était vigilant en ces temps, et l’erreur fut rectifiée dès le tome suivant : c’était Le Coup de Vague qui débutait le tome 12.

Ce fut sans doute la seule erreur de cette édition très soignée, mais Ernie l’avait repérée et retenue, et voici qu’il découvrait une autre réapparition miraculeuse de la Marie, dans des conditions qu’il examina attentivement.

Le Coup de Vague figurait également au catalogue de la collection Folio, sous le numéro 101, or 101 et 167, le numéro de la bonne Marie, encadraient exactement le numéro 134 de la fausse Marie, 101 + 33 = 134, 167 – 33 = 134.

Or ce nombre 134 ne lui était pas étranger, il touchait même à sa personne la plus intime puisque 134 était le nombre de son nom, la somme des rangs alphabétiques des lettres le composant (A=1, B=2, etc.). Certes Ernie Pulsan n’était pas son vrai nom, mais c’était celui qu’il s’était choisi, qui le représentait bien mieux que le banal Ernest Paul, et qui n’était autre que l’anagramme de son héros favori, Arsène Lupin.

Ce n’était pas l’impertinence du gentleman-cambrioleur qui avait séduit Ernie, ni l’art de conteur de Maurice Leblanc, mais encore un ensemble de détails que probablement lui seul avait remarqués. Ainsi, selon lui, Leblanc aurait truffé son œuvre de références directes ou allusives au nombre 134 de son héros.

De fait on rencontre bien chez Leblanc plusieurs 134, pour des numéros de rue inexistants, ou de pages fictives d’ouvrages non moins imaginaires, mais le cas qui s’imposait à Ernie en l’occurrence était celui d’une nouvelle de L’Agence Barnett et Cie, où Jim Barnett, avatar de Lupin, cherchait le tome 14 absent d’une édition en 18 tomes des romans de Richardson. Cette disparition imaginée par Leblanc partageait les 17 tomes restants en 13 et 4, qu’Ernie lisait 13-4, et voici qu’apparaissait dans la bien réelle collection Folio un manque, un blanc signalant directement ce numéro 134 !

L’équation « Ernie Pulsan = 134 » se décomposant en « Ernie = 51 » et « Pulsan = 83 », on admettra que le gars se soit intéressé au numéro 83 de chez Folio, Quand la ville dort, de WR Burnett.

Burnett, Barnett, le déclic fut immédiat, mais il sera plus délicat d’apprécier ce qui sidéra Ernie dès qu’il put se procurer le bouquin.

Quand la ville dort comptait 38 chapitres !

Le chapitre 24 était scindé en deux sections par une astérisque !!

 

La compréhension de ces émois impose de plonger un peu plus profondément dans les manies d’Ernie, pour lequel une lecture déterminante fut un article d’un numéro de la revue Europe de janvier 1998, Mallarmé et le Nombre d’Or, écrit par un respectable universitaire allemand.

Ce Herr Professor Goebel lui apprit que l’œuvre entière de Mallarmé s’était construite autour d’un poème qu’il avait composé tout jeune, une scène d’un projet de tragédie, mais il n’y eut jamais de tragédie et cette scène demeura « La Scène », car Mallarmé s’effara de ces vers qu’il voyait exprimer bien plus que ce qu’il avait désiré, frôlant l’absolue vacuité à laquelle il aspirait. Toute son œuvre ultérieure se focalisa sur cette « Scène », et, plus de trente ans plus tard, il laissait à sa mort quelques poèmes inachevés destinés à la mettre en valeur. Les fragments manuscrits de ces poèmes étaient accompagnés de calculs portant de toute évidence sur les nombres de vers des poèmes concernés, et Goebel voyait dans ces calculs des tentatives d’harmoniser la « Scène » selon le Nombre d’Or.

Par ailleurs Goebel avançait que la Muse – ou quelque autre nom qu’on lui donne – inspiratrice de cette « Scène » avait aussi veillé à en distribuer harmonieusement les 134 vers selon le Nombre d’Or.

Le Nombre d’Or… Si Ernie ressentait depuis longtemps que l’apparent chaos de l’univers voilait un vaste réseau de corrélations sous-jacentes qui lui donnaient sens et unité, il lui semblait simpliste que cet ordre pût se réduire à un nombre unique, fût-il d’or, néanmoins l’apparition dans cette harmonie de la valeur 134 de son nom était fort séduisante, et il lut tout ce qu’il dénicha sur la question.

Le Nombre d’Or, ou la section dorée, c’est la manière de partager un total quelconque de telle façon que le rapport de la petite partie à la grande soit égal au rapport de la grande partie au total initial. Ceci se résout mathématiquement, mais les artistes utilisent plus simplement des approximations, comme le partage de 100 unités en 62 et 38. 

Selon Goebel, une source essentielle pour Mallarmé aurait été le célèbre livre ésotérique de le Renaissance, Le songe de Poliphile, retraduit par son ami Claudius Popelin. Ce Songe se présente en deux parties de 24 et 14 chapitres, mais Goebel émettait l’étrange idée que la vraie coupure principale du livre se situait vers le milieu du 24e chapitre, soit exactement à la section d’or calculée algébriquement.

Ceci parut absurde à Ernie. Si l’auteur avait si nettement réparti ses 38 chapitres en 24 et 14, ce ne pouvait être pour susciter chez ses lecteurs d’autres calculs, et la répartition de 38 en 24 et 14 était bien une approximation satisfaisante du Nombre d’Or, d’autant qu’elle s’inscrivait dans la série idéale 14 | 24 | 38 | 62 | 100.

Ernie découvrit divers cas montrant que cette série avait bien été utilisée par divers auteurs, jusqu’à Mallarmé d’ailleurs, dont le sonnet du « ptyx » comptait exactement 100 mots, répartis de façon à faire apparaître tous les termes de la série.

Il jugea utile d’écrire sa propre étude sur la question, qui complétait (et parfois corrigeait) celle de Goebel. Se souvenant vaguement du titre d’un vieux film, il intitula son étude Quand le nombre dort, et il l’envoya à la revue Europe ainsi qu’au Herr Professor, ne doutant pas qu’on accueillerait avec enthousiasme ses trouvailles décisives.

Il n’y eut aucun écho à ses envois.

 

On comprendra mieux maintenant ce qui frappa Ernie dans les 38 chapitres de Quand la ville dort, avec le 24e chapitre offrant la subdivision idéale qu’il avait niée dans Le songe de Poliphile. En fait, un autre chapitre de Quand la ville dort connaissait une semblable subdivision, le 30e, et Ernie en déduisit diverses choses que je laisserai de côté pour m’en tenir à ce qui est plus immédiatement intelligible.

Ainsi les deux titres du catalogue correspondant à la relation d’or 83/134 offraient des rimes en OR, justement : la ville DORT,  Marie du PORT

Par ailleurs le fameux Poliphile du Songe était un nom signifiant « qui aime la ville », or pour songer, il faut dormir, donc Le songe de Poliphile était équivalent à Quand celui qui aime la ville dort

Enfin le numéro fantôme 134 correspondait à un titre de Simenon, or Simenon était, à sa connaissance du moins, le premier romancier à avoir mentionné explicitement le Nombre d’Or dans une fiction, à savoir Les sœurs Lacroix, écrit précisément deux mois après La Marie du Port, en décembre 37.

Dans ce roman un peintre meurt, et son testament suggère à ses héritiers qu’il laisse quelque chose de précieux, quelque chose qui semble être un manuscrit qu’il cachait, Recherches sur le Nombre d’Or,  mais sa famille ne comprend rien à ces travaux et reste incapable de les exploiter.

Les sœurs Lacroix figurait aussi au catalogue Folio, sous le numéro 181.

Simenon fut encore un fervent lecteur d’Arsène Lupin, et un personnage d’une de ses aventures, le chapelier Maigret de L’Aiguille creuse, avait inspiré le nom de son fameux commissaire à ce petit-fils de chapelier.

 

Ernie n’essayait pas d’imaginer un quelconque processus rationnel responsable de ces rencontres, il se bornait à les constater, et, plus il en mesurait les multiples facettes, plus cette collection Folio lui apparaissait miraculeuse, plus il s’enhardissait à en décrypter le catalogue, plus il s’ébahissait de nouvelles découvertes…

Il lui parut ainsi naturel de s’intéresser au numéro 185 de la collection, symétrique du numéro 83 par rapport à ce pôle incontestable constitué par le 134 fantôme, et, en vis-à-vis des 38 chapitres de Quand la ville dort, il y avait encore 38 chapitres tout juste dans Les monte-en-l’air sont là !, et Pierre Siniac débutait son affaire dans un cinéma où deux apprentis casseurs se rencontraient au cours d’une projection d’Asphalt jungle, c’est-à-dire Quand la ville dort en version originale.

Ernie eut tôt fait de compléter le schéma. Les deux romans de Simenon symétriques par rapport au 134, Le Coup de vague et La Marie du Port (réelle), avaient chacun 8 chapitres, mais il fallait prendre en compte aussi les 8 chapitres de La Marie du Port virtuelle pour obtenir le schéma qu’il avait pressenti comme idéal, 38 | 24 | 38, soit 100 chapitres idéalement partagés selon leurs deux points d’or, avec cette finesse supplémentaire que le 24 était ici un 3x8, à comprendre 1 Burnett | 3 Simenon | 1 Siniac = 38 | 3x8 | 38.

Ce schéma pouvait encore être affiné en 24 | 14 | 24 | 14 | 24. Tout comme le point d’or idéal de Quand la ville dort était marqué au 24e chapitre, c’était symétriquement au 15e chapitre de Les monte-en-l’air sont là !, le 24e à compter de la fin, qu’il se passait un événement essentiel. Un complice, prétendant amener dans son coffre un chargement d’or (d’OR !) dans une grande valise, introduisait en fait dans la banque inexpugnable la petite Bérengère, chargée d’épier les vrais richards composant les chiffres secrets de leurs coffiots. Le récit était centré sur cette brave enfant, qui restait coincée dans la banque jusqu’au dernier chapitre.

 

Les recherches d’Ernie l’amenaient tout naturellement à explorer le domaine du polar, et c’est ainsi qu’il tomba sur une annonce qu’il lui fallut relire à plusieurs reprises avant d’en accepter la réalité. Une association nommée « Quand la ville dort » organisait un concours de nouvelles noires, doté de trois prix, de 240, 140 et 80 euros. 

240 et 140, n’était-ce pas une allusion on ne peut plus directe à la répartition en 24 et 14 chapitres de Quand la ville dort ?

Que voir alors dans ce 80, sinon les 8 chapitres de La Marie du Port ?

Ernie n’imaginait guère encore que les responsables de cette association eussent été pleinement conscients de ces correspondances, mais il y vit, plus qu’un signe, l’ordre impérieux de participer lui-même à ce concours « Quand la ville dort ».

Sa nouvelle serait peu ou prou en rapport avec ses recherches, mieux, c’en serait le récit fidèle, et seuls les initiés en comprendraient le sérieux, tandis que quelques touches ironiques conforteraient les autres à n’y voir que pure fiction.

Il envisagea d’autres manœuvres de séduction. Il insisterait évidemment sur Quand la ville dort, un titre qui devait tout de même signifier quelque chose pour les gens de l’association, et il lui faudrait aussi développer les possibles liens entre Les monte-en-l’air sont là ! et le récent thriller ésotérique au phénoménal succès planétaire. S’il savait pertinemment que ce Da Vinci Code reposait sur une pure supercherie, il n’hésiterait pas à l’oublier pour profiter de son exploitation du thème du Nombre d’Or, dont l’approfondissement de tous les arcanes lui semblait impossible dans une courte nouvelle. Qu’y pouvait-il si le grand public avait plébiscité massivement Dan Brown plutôt que Mallarmé ?

 

Hélas Ernie ne suivit guère ses bonnes résolutions. Ses recherches sur Quand la ville dort l’amenèrent à sa première édition, dans la Série Noire, sous le numéro 106 immédiatement suivi par un titre on ne peut mieux évocateur, La poule aux yeux d’or. Ceci lui fit étudier en détail tout le catalogue de la Série Noire, d’où il tira de fastidieuses déductions qu’il jugea indispensable d’exposer dans son texte.

Il vit aussi le film de John Huston, qui lui apporta un nouvel effarement. L’un des principaux personnages de Burnett, Riemenschneider, chef de la bande des casseurs, était devenu chez Huston, fort curieusement, Riedenschneider. Un M se transformant en D, c’était encore, selon la correspondance alphabétique des lettres, un 13 vis-à-vis d’un 4, toujours le fameux 134. C’était d’ailleurs au cinéma Magic-Dugommier, d’initiales M-D, que les héros de Siniac se rencontraient en regardant ce film de Huston.

Le nom Riem(d)enschneider était riche en enseignements. Schneider, c’est le tailleur, le coupeur, de même étymologie que goldene Schnitt, la « section d’or » en allemand. Le coupeur de courroies était devenu un coupeur de joncs, et, après avoir décrété que les lettres changeantes MD épelaient le nombre 134 de son nom, Ernie dut se rendre à cette évidence que les lettres invariantes RIE.EN n’étaient autre que l’anagramme d’ERNIE.

Son propre nom, sous toutes ses formes, Ernie=51, Pulsan=83, Ernie Pulsan=134, était donc la clé d’or, la pulsation qui rythmait toutes les manifestations sensibles, pourvu qu’on sût les décoder. Cette certitude l’entraîna dans un tel vertige qu’il perdit tout sens de la mesure et que ce qu’il écrivit tînt bien plus sûrement du délire monomaniaque que de la nouvelle noire.

Les quelques calembours calamiteux qu’il s’autorisa n’y changèrent rien, et Quand le pouls y dort n’eût pas plus d’échos que Quand le nombre dort.

 

e de la nouvelle noire.

Les quelques calembours calamiteux qu’il s’autorisa n’y changèrent rien, et Quand le pouls y dort n’eût pas plus d’échos que Quand le nombre dort.