Les « or » dans Alphabets
Remarques annexes
Essais hétérogrammatiques
Histoire d’une découverte
Alphabet Alphabets
Alphabets, de Georges Perec (éditions Galilée, 1976), est un livre
fort particulier, sans équivalent à ma connaissance en français ou dans aucune
autre langue.
Alphabets est un recueil de 176 « onzains », ou poèmes
« hétérogrammatiques » constitués de 11 « vers » de 11
lettres toutes différentes, chaque vers du onzain ou « hétérogramme »
étant l’anagramme de la série de 11 lettres le caractérisant. En voici un
exemple :
VOIRENTASUL
TANELORVISU Voir
en ta Sultane l’or visuel sur
ELSURTONVAI ton
vain livre où t’asservit la
NLIVREOUTAS nouante
loi - survivre
SERVITLANOU
ANTELOISURV N’as-tu
lové la nuit rose
IVRENASTULO ouvrant l’issue
VELANUITROS voilant
roulis
EOUVRANTLIS rêvant ?
SUEVOILANTR
OULISREVANT Paris, 3 mars 1976
Alphabets est formé de 16 suites de 11 onzains, caractérisés par
leurs séries de 11 lettres de base. Chaque suite comprend les 10 lettres les
plus fréquentes en français, EAISTNRULO, que Perec range dans l’ordre
ESARTINULO plus immédiatement prononçable, la 11e lettre
caractérisant la suite étant l’une des 16 restantes (ci-dessus le premier
onzain de la suite V).
Il existe des commentaires fort savants sur Alphabets, à commencer
par ceux de Mireille Ribière et de Bernard Magné dans les Cahier Georges
Perec #5 consacrés aux poèmes hétérogrammatiques. Je crois apporter quelque
chose de neuf avec ces découvertes :
– le mot à valeur substantivale le plus fréquent dans Alphabets est
le mot « or » ;
– les fortes variations dans la distribution de ce mot « or »
dans le recueil permettent de mettre en évidence le rapport appelé
« nombre d’or », de plusieurs façons immédiates et corrélées ;
– telle qu’elle est réalisée dans le recueil, la répartition de l’alphabet
en deux groupes de lettres fait apparaître d’autres rapports d’or idéaux, aussi
bien par les nombres de lettres concernées que par leurs rangs alphabétiques.
Je n’affirme nullement que Perec ait été conscient de tout ou partie de
cette architecture dorée, je n’entends que tenter de la décrire, sans préjuger
de son intentionnalité. Il me semble du moins que des hypothèses qui seraient
absurdes pour d’autres auteurs ne le sont pas pour Perec, et par ailleurs mon
expérience me permet d’envisager que la question ne se limite pas aux seules
éventualités de la complète intentionnalité et du complet hasard.
Il faut d’abord étudier la distribution et la présentation des onzains dans
le recueil, sans faire d’hypothèses car ces points ont été élucidés grâce aux
cahiers préparatoires de Perec, après sa mort.
Après avoir composé ses 16 suites de 11 onzains, à peu près dans l’ordre
alphabétique, Perec s’est évertué à en trouver un ordre non trivial : il y
a bien 16 « chapitres » intitulés de « b » à
« z », mais chaque chapitre ne contient qu’une majorité de onzains de
la lettre titre ; les lettres voisines y apparaissent aussi, jusqu’à deux
rangs en amont et en aval. Ceci n’est pas un mystère pour le lecteur du livre,
qui ne peut cependant deviner que cet ordonnancement est le résultat de longs
tâtonnements postérieurs à l’écriture des poèmes. En conséquence le rang d’un
onzain dans le recueil n’était pas prémédité lors de son écriture.
Les cahiers de Perec ont révélé un système de mise en page des onzains
terriblement complexe, qui aurait eu peu de chances d’être jamais élucidé sans
ces documents. Grosso modo, Perec a imaginé 11 types de mise en page de ses
onzains, et organisé ses 16 suites en deux parties bien distinctes : la
première en 11 suites où les mises en page obéissent à une
« onzine », permutation des 11 possibilités, les 5 dernières suites
obéissant à une permutation circulaire des dispositions des suites paires de la
première partie...
Les cahiers CGP #5 détaillent cet extraordinaire système dont un
déchiffrage était fort improbable : d’une part le lecteur du livre aurait
d’abord dû restituer à partir de ses chapitres les suites originelles, d’autre
part le système présente de multiples infractions ou anomalies, 16 en tout.
L’important est ici d’admettre cette répartition en 11 + 5 qui était
plausiblement présente dès le départ dans le projet de Perec, quel qu’ait été
le moyen utilisé ensuite pour l’actualiser, tant une structure de 11 suites de
11 poèmes de 11 vers de 11 lettres devait fasciner cet obsédé undécimal.
Ces quelques jalons posés, je peux aborder la répartition dans le recueil
de « or », le substantif le plus fréquent, qui a en tout 59
occurrences, concernant 44 onzains. En fait, dans 8 cas, « or »
pourrait être grammaticalement une conjonction, mais je ne distingue pas ces
cas qui sont le plus souvent indécidables, tant les énoncés hétérogrammatiques
sont parfois obscurs.
Voici la répartition de ces 59 « or » (ou « ors » dans
3 cas) parmi les 16 suites d’onzains, d’abord selon les suites originelles
utilisant les mêmes séries de lettres :
B
|
C
|
D
|
F
|
G
|
H
|
J
|
K
|
M
|
P
|
Q
|
V
|
W
|
X
|
Y
|
Z
|
4
|
2
|
3
|
3
|
1
|
1
|
7
|
1
|
3
|
1
|
8
|
5
|
5
|
8
|
3
|
4
|
Et voici la répartition selon les
chapitres du recueil, lesquels ont pour titres les lettres en minuscules :
b
|
c
|
d
|
f
|
g
|
h
|
j
|
k
|
m
|
p
|
q
|
v
|
w
|
x
|
y
|
z
|
2
|
5
|
1
|
4
|
1
|
1
|
7
|
1
|
2
|
4
|
6
|
4
|
6
|
4
|
3
|
8
|
Dans l’une comme dans l’autre répartition, les 11 premières suites de B à Q
totalisent 34 « or », les 5 dernières de V à Z 25 « or »,
ce qui représente une densité nettement supérieure. J’ai eu la curiosité de
nombrer le rapport de ces fréquences si différentes, ce qui m’a fait poser
l’opération :
(34/11) / (25/5) = 0.618 (en arrondissant à 3 décimales)
Or 0.618 est ce qu’on appelle « nombre d’or » (arrondi à 3
décimales aussi) ! Je ne vais pas m’appesantir sur ce nombre d’or,
proportion jugée idéale par certains (évaluée aussi à 1.618, si on effectue le
rapport de la plus grande quantité à la plus petite). Le nombre d’or est une
quantité algébrique dont les meilleures approximations fractionnaires sont
données par la suite de Fibonacci, qui débute par les nombres 1 1 2 3 5 8 13 21
34 55 89 ... On remarquera que l’opération posée plus haut se réduit à la
fraction 34/55, deux nombres de la suite de Fibonacci, ce qui signifie
notamment qu’il n’existe pas de meilleure approximation du nombre d’or avec des
couples d’entiers inférieurs à 34 et 55.
Dans le cas présent, cela signifie que pour une répartition en 11 et 5
suites la façon la plus économique d’instaurer un rapport d’or aussi précis est
d’y faire apparaître respectivement 34 et 25 éléments, ce qui est réalisé ici,
avec pour élément « choisi » le mot « or »... La solution
suivante utiliserait les doubles de ces nombres, une meilleure solution devrait
employer le nombre de Fibonacci suivant, 89, tel quel car c’est un nombre
premier qui ne peut donc apparaître virtuellement comme 55 dans le cas présent,
par le biais des fractions.
Je me suis demandé quelle serait la façon la plus économique de créer le
rapport précédent, 21/34 (= 0.618 aussi, mais les arrondis systématiques
masquent une moins bonne approximation du nombre d’or) : ce seraient donc
17 et 7 éléments dans respectivement 3 et 2 suites. Je me suis aperçu alors que
c’était fort proche de ce qui se passait pour les suites V-W-X et Y-Z, avec 18
et 7 occurrences de « or », et qu’en fait il y avait un « ors »
dans un onzain en X.
En se tenant aux strictes occurrences du mot de deux lettres
« or » apparaît donc un schéma correspondant exactement à ce que
j’avais supputé, 5-5-7 d’un côté, 3-4 de l’autre, avec diverses
constatations :
– cette relation valide pour les suites ne l’est plus pour les chapitres du
recueil ;
– perecquiennement, les lettres VWX sont celles de la « géométrie
fantasmatique » exposée dans le chapitre XV (!) de W (!) ou le
souvenir d’enfance ;
– de même que la répartition de l’ensemble des 16 suites en 11 et 5 semble
soulignée par un pic de 8 « or » pour la suite Q, la subdivision du
second sous-ensemble VWXYZ semble soulignée par un pic de 7 « or »
pour la suite X ;
– cet X central pourrait souligner une disposition idéale des occurrences
« or » permettant de lire les nombres de Fibonacci 55 et 34 dans les
séquences 5-5 et 3-4 :
55
X
34
– ces 5 suites contiennent en tout 55 onzains ; par ailleurs les dates
de composition des onzains, données au lecteur, présentent une notable anomalie
permettant un découpage 21-34, mais j’étudierai ce problème ardu en note.
Ainsi la même relation se rencontre dans l’ensemble des 16 suites et dans
le sous-ensemble final de 5 suites, de façon légèrement différente certes –
« or » ou « or(s) » –, mais la prise en compte des seules
formes « or » dans le premier sous-ensemble mènerait à une
approximation acceptable du nombre d’or (0.606). Ce type de récurrence est
précisément caractéristique du nombre d’or algébrique, qui permet de la
poursuivre à l’infini.
Il est remarquable de trouver des pics de 8 « or » pour les
suites Q et X jalonnant ces partages. Un troisième pic de 7 « or » se
distingue nettement pour la suite J, invitant à subdiviser l’ensemble des 11
suites de B à Q en 7 suites BCDFGHJ et 4 suites comptant respectivement 21 et
13 « or(s) ». Ce sont encore des nombres de Fibonacci (avec 13/21 =
0.619), mais la relation d’or obtenue ici ne résulte pas comme dans les cas
précédents de variations importantes dans la fréquence des « or(s) »
qui sont en moyenne équitablement répartis dans ces deux sous-ensembles, en
moyenne car les répartitions individuelles dans chaque suite sont des plus
chaotiques. Ces nombres 21-13 persistent dans la répartition en chapitres.
Ce tableau reprend les subdivisions vues plus haut, en mettant en évidence
les différents rapports de Fibonacci obtenus. Il est amusant de voir au premier
stade le rapport 34/55, ou (13+21)/(21+34), et au second stade les rapports
« filles » 13/21 et 21/34, alors que la moitié de ces nombres sont virtuels
(en rouge sur le tableau) et qu’une équation 34/55 = 13/21 + 21/34 serait une
hérésie arithmétique :
16
suites 59 or
|
11
suites 34 or
|
34 / 55
|
5 suites 25 or
|
7 st 21 or
|
13
/ 21
|
4 st 13 or
|
3 st 18 or
|
21 / 34
|
2 st 7 or
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Si ce sont quelques accommodements, pour ne pas dire tricheries, qui m’ont
permis d’accoler ces rapports obtenus par des moyens un tant soit peu
différents, je voudrais souligner toute l’importance du premier de ces rapports,
portant sur la totalité du recueil.
Je l’ai découvert à partir des chapitres du livre, ce qui m’a conduit à
regarder ce qui se passait pour les suites, et découvrir que le rapport demeurait,
accentué par le pic de la suite Q. Je voyais ainsi une possibilité de répartir
les 16 suites en 11+5, sans savoir que cette répartition était déjà connue et
voulue par Perec, et il me paraît probable qu’une étude approfondie m’eût
conduit à découvrir la structure en onzine des 11 premières suites.
Supposition facile puisque les cahiers CGP #5 m’ont appris cet effarant
dispositif avant d’hypothétiques approfondissements, bien sûr.
Il me semble intéressant de mettre cette relation en parallèle avec une
croyance largement répandue. Quantité de documents assènent sans nuance aucune
que la pyramide de Chéops est construite selon le nombre d’or, or cette
assertion se base sur l’unique fait que deux des mesures de Chéops sont
effectivement en un bon rapport d’or. Les connaissances actuelles des
mathématiques égyptiennes antiques ne permettent pas de supposer que les
Egyptiens aient connu le nombre d’or, mais ces arguments semblent de peu de
poids pour maints esprits censément sensés qui n’en affirment pas moins que, si
un rapport d’or est présent dans Chéops, « alphabet de pierre » selon
une expression de Don Néroman, il a forcément été intentionnel.
J’observe que, dans Alphabets, ce sont les occurrences du mot
« or » qui déterminent un rapport d’or entre les deux parties du
recueil, via la suite de Fibonacci, et que, contrairement aux Egyptiens, Perec
connaissait le nombre d’or et la suite de Fibonacci, mentionnés dans son oeuvre
publiée. Le peu que je sais de ses notes personnelles fait état de deux mentions
de la suite de Fibonacci, ce qui dénote une certaine constance dans cet
intérêt.
Cela non pour affirmer quoi que ce soit d’autre que, face aux deux
édifices, il est plus « raisonnable » d’envisager l’architecture
dorée de Alphabets que celle de Chéops, soutenue par d’éminents esprits
(avec quelques doutes sur l’éminence de ces esprits lorsqu’ils s’écartent de
leurs spécialités propres).
Il se trouve qu’il existe de nettes « raisons » qui auraient pu
induire une architecture d’or dans Alphabets. L’alphabet s’y trouve
drastiquement scindé en deux groupes de lettres de fréquence strictement égale,
les 10 lettres ESARTINULO de fréquence 1/11 chacune, les 16 autres lettres de
fréquence 1/176 chacune. Or, si l’on donne à chaque lettre sa valeur ordinale dans
l’alphabet, les sommes obtenues pour ces deux groupes de lettres correspondent
exactement à la partition idéale de la valeur totale de l’alphabet selon le
nombre d’or :
ESARTINULO = 134
BCDFGHJKMPQ VWXYZ = 217
134/217 = 0.618 (arrondi à 3 décimales)
Si Perec n’est pour rien dans l’ordre de fréquence des lettres en français,
c’est bien lui qui a choisi d’actualiser la coupure de cette séquence à ce
point névralgique qui est d’ailleurs aussi le point idéal pour 26 éléments, car
10/16 = 0.625 en est le meilleur partage d’or.
De tels calculs sont totalement étrangers aux préoccupations de la plupart
des gens, mais pas de Perec qui a notamment proposé aux lecteurs de Ça
m’intéresse des problèmes impliquant des calculs de valeurs de mots. Ceux
qui se livrent à de tels jeux sont facilement enclins à les appliquer à leurs
noms, ainsi Perec aurait pu découvrir que :
PEREC = 47
GEORGES = 76
47/76 = 0.618 (arrondi à 3 décimales)
Tiens donc ! et ce n’est pas fini. S’il est probable que le onzain,
impliquant le partage de l’alphabet en 10 et 16 lettres, ait été la meilleure
solution pour le projet d’épuiser l’alphabet par des suites d’hétérogrammes, il
n’y avait en revanche aucune obligation d’opérer une distinction parmi les 16
suites, et surtout que cette distinction fût un partage en 11 et 5 lettres
selon l’ordre alphabétique, or :
BCDFGHJKMPQ = 97
VWXYZ = 120
120/97 = 1.237 (arrondi à 3 décimales), soit 2 fois 0.6185 très proche du
nombre d’or.
« Deux fois le nombre d’or, ce n’est pas le nombre d’or ! »
dira-t-on. Certes, mais cette relation serait néanmoins probablement jugée tout
à fait satisfaisante par les prosélytes du nombre d’or. Ainsi j’ai cité plus
haut l’exemple de Chéops, où les deux mesures concernées de la pyramide ne sont
pas directement en rapport d’or 0.618, mais dans ce même rapport double 1.236,
ce qui suffit à certains obstinés pour soutenir mordicus que c’est une preuve
décisive des intentions des bâtisseurs antiques.
Indépendamment de Perec, cette dernière séquence VWXYZ des lettres
résiduelles après écart des 10 lettres les plus fréquentes a une particularité
intrinsèque, celle d’être constituée de 5 lettres consécutives qui sont en
outre les dernières de l’alphabet. Ceci n’est d’ailleurs pas du tout fortuit,
les lettres « problématiques » ayant été reléguées en queue de
l’alphabet lors de son évolution, mais c’est une autre histoire.
Comme en témoigne ESARTINULO plutôt que l’ordre réel des fréquences
EAISTNRULO, la répartition de ces lettres en voyelles et consonnes est
essentielle, et elle conduit à une nouvelle relation idéale :
AEIOU = 51
LNRST = 83
51/83 = 0.614, la meilleure possibilité d’approcher 0.618 par le partage de
la valeur 134 de ESARTINULO. D’ailleurs ces nombres 51 83 134 217 (valeur des
16 autres lettres) 351 (valeur de l’alphabet complet) forment une suite
additive de type Fibonacci où, comme dans toute suite de ce type, le rapport de
deux termes consécutifs tend vers le nombre d’or.
Suprême coïncidence, 51.83 est, exprimé en degrés, l’angle de Chéops !
l’angle dont le cosinus est 0.618 (toutefois les archéologues qui ne sont pas
obnubilés par le nombre d’or donnent plutôt à cet angle la valeur de 51.84°).
Voici donc exposées les grandes lignes de l’architecture d’or d’Alphabets.
Il me semble absolument remarquable que l’alphabet lui-même offre une triple
relation analogue aux trois relations rencontrées dans le recueil sur les
occurrences du mot « or ». Ceci n’implique toujours pas qu’il faille
conclure à une construction intentionnelle de Perec, mais ces relations
existent quel qu’ait été le projet de Perec, comme les dimensions de Chéops
perdurent après que les historiens ont montré l’improbabilité d’une
mathématique égyptienne élaborée.
Les documents de travail de Perec auraient pu contenir des traces d’une
construction intentionnelle, et il semble bien que ces traces n’existent pas,
si les responsables des CGP 5 ont communiqué toutes les notes de Perec. Il
subsiste en tout cas maints mystères dans ce recueil, que ces notes n’ont pas
élucidés : quel système règle les infractions dans la présentation des
poèmes ? pourquoi certains d’entre eux sont ils en italiques ? les
surcontraintes diverses obéissent-elles à un schéma d’ensemble ?
Par ailleurs divers calculs de ces documents, concernant manifestement les
onzains, sont restés totalement impénétrables aux chercheurs.
On peut se demander s’il est normal que le mot « or » soit le
substantif le plus représenté dans une composition hétérogrammatique, et si la
nature de la série de lettres utilisée peut influer sur la fréquence
d’apparition de certains mots.
Il est fort difficile de répondre à ces questions, le corpus des textes
hétérogrammatiques étant fort limité, et essentiellement perecquien.
Il faut d’abord admettre que c’est une contrainte dure, qui interdit une
grande partie des mots, qui impose souvent une syntaxe torturée, qui aboutit à
des énoncés nécessairement inhabituels lorsqu’il faut employer un k ou un w
dans chaque série de 11 lettres. On peut imaginer que la composition d’un
onzain débute par quelques trouvailles autour d’une idée générale, trouvailles
qui doivent ensuite être reliées tant bien que mal, phase dans laquelle les
petits mots sont privilégiés.
L’analyse lexicale montre donc qu’ « or » est le substantif le plus
fréquent, 59 occurrences tous emplois grammaticaux confondus. C’est un mot de
deux lettres, mais qui se présente dans 33 cas sous la forme
« l’or », et 3 sous la forme « ors ».
Le substantif suivant est « art », avec 37 occurrences, réparties
en 26 pour les 11 premiers chapitres, et 11 pour les 5 derniers (ces nombres
sont identiques pour les suites correspondantes). Les fréquences sont ici
similaires, comme en témoigne le rapport pondéré (26/11)/(11/5) = 1.07.
mot
|
total
|
11 b-q
|
5 v-z
|
rapport
|
or
|
59
|
34
|
25
|
0.618
|
art
|
37
|
26
|
11
|
1.07
|
nuit
|
26
|
19
|
7
|
1.23
|
os
|
24
|
20
|
4
|
2.27
|
ours
|
23
|
14
|
9
|
0.707
|
Ensuite vient « nuit », puis « os », mot de deux
lettres assez directement comparable à « or », mais dont le rapport
des fréquences entre les deux parties du recueil est considérablement
différent, 2.27 contre 0.618 pour « or ». Il me semble que cela
démontre pour le moins que ce rapport d’or 0.618 n’était pas une nécessité
inéluctable pour un mot de deux lettres.
L’ « ours » qui vient ensuite ne facilite guère les supputations,
avec cette prolifération marquée dans la seconde partie, à l’instar des
« or ».
Dans Ulcérations, le premier texte hétérogrammatique de Perec,
composé fin 73, formé de 400 séries ESARTINULOC, j’ai compté (sans avoir
recours à une saisie numérique comme pour Alphabets) 3 « or »,
8 « art », 3 « os » et 3 « ours ». Dans ce texte
divisé en 11 sections je remarque le début de la section centrale :
« Luis, contrainte à l’or succulent, (…) »
L’analyse littéraire d’un hétérogramme est un exercice périlleux, la
contrainte y conduisant souvent à faire apparaître des mots sans autre
pertinence que la résolution ponctuelle de la contrainte, néanmoins il est clair
que Perec a voulu exprimer quelque chose dans ces textes.
Au plus bref, je n’ai pas choisi au hasard le onzain proposé en exemple au
début de mon étude, « Voir en en ta Sultane l’or visuel sur ton vain livre
où t’asservit la nouante loi (…) » Il occupe une position stratégique car
c’est le premier onzain en V, le premier onzain des 5 suites V-Z au statut
particulier dans le recueil. Pour quelque raison que ce soit, il associe
« l’or » à « la nouante loi », la contrainte du « vain
livre », Alphabets.
Le premier onzain du recueil comporte dans son premier vers le mot
« or », « Satin, or bleu », mais je ne me hasarderai pas à
y envisager un sens particulier.
Il est clair que dans plusieurs onzains le mot « or » n’apparaît
pas par pure contingence mais qu’il constitue l’idée centrale du poème. Ainsi
les 3 occurrences du mot dans les onzains 74 et 114 sont en grande partie
responsables des pics pour les suites J et Q. Je remarque « l’or étalonné
(…) tronqué » achevant ce onzain Q7, avec ces notions de mesure et de
coupure, pouvant évoquer la section d’or.
Il pourrait encore être significatif de trouver deux cacographies liées à
l’or dans les onzains en X présentant un autre pic, « l’or exsisant
l’or » dans le onzain 144 ou X5, avec encore cette notion de coupure, ici
dans une autoréférence caractéristique de la section dorée, et « Or
lu : or sintaxe » achevant le onzain 170 qui est aussi le dernier
onzain en X, et j’ai donné à lire plus haut une syntaxe dorée entre les suites
VWX et YZ.
Je vais m’en tenir là, en signalant d’autres pages connexes :
– ici, je donne la liste complète des
« or » d’ Alphabets, dans leur contexte ;
– là, des approfondissements annexes sur quelques
points ardus ;
– cette page offre mes propres tentatives
hétérogrammatiques ;
– cette autre retrace l’historique de ces
découvertes sur Alphabets, assorties de telles coïncidences qu’il m’est
facile d’imaginer que l’architecture du recueil résulte de hasards du même
ordre ;
– ici, une
étude sur un autre poème contraint de Perec, où il est explicitement question
du nombre d’or, avec d’autres ouvertures…
Rémi Schulz, le 20 05 2005
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