J’ai tant
admiré le jeu découvert dans La lettre d’amour du roi George
que j’ai décidé en 1998 d’en explorer toutes les facettes dans un roman qui
aurait eu pour titre Novel Roman.
Je comptais
privilégier l’aspect rosicrucien envisagé ici, en situant
mon intrigue en 1908, comme L’aiguille creuse, 1908 ou 18 fois 106,
nombre au premier plan de diverses combinaisons gématriques.
L’intrigue
policière concerne la succession du richissime A-V Monlorné (A-V pour André
Valentin, en référence à Valentin Andreae, présumé auteur des manifestes
rosicruciens). Parce qu’il a connu dans sa vieillesse un nouveau printemps,
grâce à un médicament miracle, le VERANOMNOL, il a décidé de partager sa
fortune entre toutes les personnes dont le nom selon l’état civil est une
anagramme de VERANOMNOL.
On découvre 18
héritiers, et ils sont assassinés tour à tour dans des circonstances souvent
très mystérieuses, quelques jours après avoir reçu un carton marqué des
capitales N-AMOR, malgré l’intervention du fameux détective privé Honoré de
Valmondada (nom calquant les propriétés de Elisabeth Lovendale). L’aventure est
racontée par son secrétaire, Alban Lenoirc (nom de valeur 106, dérivé de
Maurice Leblanc), qui serait apparu sur la couverture du livre comme l’auteur de
Novel Roman.
A l’instar des
18 lettres d’amour du roi George ou des 18 pièces de l’Art de la Fugue,
c’est encore le 14e élément (N) qui est privilégié, illustré dans
mon affaire par une forme palindrome pour les victimes 1-13 (AM), Len Romanov
et Vona Mornel, comme pour les 15-18 (OR), Noël Navrom et Morvan Léon.
Ce 14e
personnage est Norman Love, l’étrange propriétaire du Vélo Mannor, une
auberge de Normandie spécialisée dans l’accueil des cyclotouristes. Pour chaque
victime était également prévue une anecdote faisant intervenir une autre
anagramme de Novel Roman.
La police est
mobilisée la semaine de Pâques autour du Vélo Mannor, surveillant
discrètement toutes les allées et venues. Valmondada est aussi présent, et il a
introduit parmi les clients de l’auberge deux collaborateurs occasionnels,
Hortense B et Jean-Louis Baroukh-Malac (encore des noms de valeurs 106 et
106+106). Malgré toutes ces précautions, Norman Love meurt dans la nuit suivant
le jeudi saint, écrabouillé sous une gigantesque sculpture de vélo trônant dans
le hall de l’auberge. Jean-Louis a mystérieusement disparu, bien que rien ne
pouvait en principe échapper à la surveillance policière.
La présumée
victime suivante, Noël Navrom, a également disparu. Il est suspecté que ce
pourrait être lui qui se cachait sous l’identité de Jean-Louis.
Les 3
dernières victimes meurent encore, malgré des dispositifs de protection
renforcés.
Arrive enfin
le jour fatidique où les héritiers putatifs doivent impérativement se présenter
devant le notaire pour faire valoir leurs droits. Tous les prétendants connus
sont morts, excepté le jardinier Omar El Vonn, condamné pour le meurtre de sa
patronne malgré les doutes émis par Valmondada, convaincu qu’elle s’était
trouvée au mauvais moment devant l’assassin N-AMOR venu frapper son jardinier.
Mais ceci n’a pas suffi face à l’accusation, s’appuyant sur le propre
témoignage de la victime, trouvée agonisante par une ronde de police, la gorge
tranchée, utilisant ses dernières forces pour tracer avec son sang ces mots
évocateurs : OMAR VOLE NN. Les napoléons d’une série spéciale en sa
possession ont disparu…
Bref un seul
candidat recevable se présente, Norman Love en personne. Il déclare qu’il a été
attaqué par Jean-Louis et qu’au cours de la bagarre c’est l’agresseur qui a
trépassé. Conscient du danger suspendu sur sa tête, Norman a alors arrangé le
cadavre pour faire croire à sa mort, et s’est caché dans une chambre secrète de
son Mannor.
Valmondada
émet quelques doutes sur cette version, mais n’a pas le temps de développer ses
arguments car une personne s’avance, l’accuse d’être en réalité Néron Volma, et
d’être impliqué dans l’affaire. Valmondada-Volma avale alors une capsule de
cyanure, et s’effondre en sortant de sa poche une lettre cachetée.
La lettre
n’éclaire aucunement son rôle. Il y assure que les enjeux de l’affaire
VERANOMNOL dépassent de très loin la succession Monlorné, mais qu’il ne peut
les dévoiler. Il y révèle preuves à l’appui que son secrétaire Alban Lenoirc
n’est autre que Noël Navrom, et que son autre collaborateur, son fils adoptif
Dom, se nomme selon l’état civil Ramon Olven.
L’enquêtrice
indépendante engagée secrètement sur l’affaire, Esther Pyne, dite « la
nurse Pyne » (Arsène Lupyn) depuis le succès qui lui a valu sa célébrité,
parvient également à innocenter Omar El Vonn. Il reste ainsi 4 héritiers
légitimes de la succession Monlorné, mais le gentleman-cambrioleur Maxim Dufrax
détourne les 18 wagons transportant l’immense fortune, ne restituant que le 14e
contenant des valeurs non négociables.
Les 4
héritiers utilisent ces valeurs néanmoins substantielles pour créer une
entreprise commune, l’Auberge Inn, un restaurant quadricontinental
puisqu’ils viennent de 4 continents différents, l’Australie pour Norman, l’Afrique
pour Omar, l’Amérique pour l’indien Ramon, et l’Asie pour le gitan Noël.
Je passe sur
les multiples finesses prévues dans les 18 épisodes meurtriers pour me
concentrer sur le principal, le 14e, l’histoire de Norman Love.
L’enquête au Vélo Mannor y fait découvrir de curieux hôtes, notamment le
« traducteur kleptomane », Hiacchos Trikkala, apprécié pour sa
capacité à transformer par d’habiles élagages des pensums indigestes en
best-sellers. Le lecteur peut ainsi prendre connaissance de la Table de Un
cercueil s’ouvrira, traduction d’un roman étranger qu’on pourrait imaginer
être The
Greek Coffin Mystery, dont l’acrostiche courant sur 34 chapitres a été resserré
sur 11 chapitres, dont j’omets les titres bancals pour révéler d’emblée le
secret de leur composition :
E O N I N T R U S L A N
N E L U I C A S T O R C
L A D U N E R O S I T D
Q U I S O R T E L A N Q
E B R I S U N A L T O B
L O I U N E S T R A Z Z
Il s’agit d’un
hétérogramme imité de Perec, de 11 « vers » formés chacun de la série
des 10 lettres les plus fréquentes en français, ESARTUNILO, plus une lettre
joker (indiquée à droite).
Grâce à ces
jokers, j’ai inscrit dans la grille trois noms de 11 lettres, indiqués en gras,
l’anagramme d’ELLERY QUEEN en acrostiche, ROSENCREUTZ en diagonale, et ARSENE
LUPIN croisant avec ces noms.
L’idée m’en
avait été donnée par la valeur 134 des lettres ESARTINULO, identique à ARSENE
LUPIN. 11 fois 134 font 1474, ce qui est proche de 1484, date de la mort de Rosencreutz.
Pour obtenir un total de 1604, l’année de découverte de son tombeau, il
suffisait que la valeur des 11 jokers
fût 130.
Je me suis
émerveillé de trouver 120 pour les 7 jokers imposés par les noms à inscrire
dans la grille, pour les 120 ans séparant la mort de la découverte du tombeau
(à l’origine des 120 chapitres du Pendule de Foucault).
Il restait à obtenir 10 pour les 4 autres jokers, il m’a semblé s’imposer la tétraktys 1-2-3-4, sous la forme ABCD, ou plutôt ACD-B (soulignés dans la colonne de droite), pour privilégier encore le 134 lupinien. Je me suis encore émerveillé que les emplacements des lignes correspondantes offrent une nette régularité, 1-4-7-10, uniquement déterminée encore par les noms choisis au départ.
Enfin, ces différentes obligations m’ont fait choisir pour 3 lignes des lettres de la série ESARTINULO, qui ne sont donc plus strictement des vers hétérogrammes (mais il y a aussi plusieurs « erreurs » de ce type dans Alphabets de Perec). De façon automatique toujours, ces 3 lettres sont ASN, permettant l’anagramme ANS, et c’est bien des « ans » qui étaient visés dans cette grille, l’an 1484 et l’an 1604 (+ la coïncidence opportune qu’en 1908 le jeudi saint tombait un 16/04).
Je comptais sur les titres de deux chapitres pour aiguiller les lecteurs vers la piste des hétérogrammes, Ulcérations, le premier « vers » du poème de même titre composé de 400 anagrammes de la série ESARTINULOC, et Loi un est raz, dislocation du dernier « vers » d’Alphabets, Un raz est Loi. Il y aurait eu encore un nom de cycliste hétérogramme, Lou Escartin, mais je mesure aujourd’hui ma naïveté d’avoir imaginé ces jeux accessibles à plus d’une poignée de lecteurs. Car si Perec a une certaine notoriété, ce n’est certes pas pour ses hétérogrammes, et parmi les rares amateurs de cet aspect de son œuvre bien peu seraient vraisemblablement prêts aux calculs numérologiques demandés.
De fait j’imaginais la publication annexe d’explications des jeux utilisés, comme l’a fait cette même année 1998 Lahougue avec Le domaine d’Ana, mais il faut bien reconnaître que, si des textes à contraintes ont connu un certain succès, c’est plutôt en dépit des contraintes. Ainsi si des millions de personnes ont lu La lettre d’amour du roi George, je suis peut-être le seul à y avoir vu un texte motivé par le jeu NOVEL ROMAN, à moins que des découvertes parallèles ne soient restées aussi confidentielles que la mienne.
Pour ce qui concerne le projet Novel Roman, j’ai été assez proche de sa finalisation, avec un synopsis complet et un début de rédaction de divers chapitres, et puis j’ai rencontré en avril 99 JB Pouy qui m’a proposé d’écrire un roman, dans une nouvelle collection dont les caractéristiques s’accordaient mal avec le projet, d’autant que je ne manquais pas d’autres idées...
Ironiquement, j’ai tout de même réussi en 2005 à publier quelque chose sur le jeu NOVEL ROMAN, mais sous la forme d’une nouvelle et non d’un roman.