C’est un
personnage d’une nouvelle de Maurice Leblanc, La lettre d’amour du
roi George, dans le recueil L’Agence Barnett et Cie
(1928). Le roi d’Angleterre George IV a eu des attentions pour la jolie
Dorothée, et lui a envoyé 18 lettres d’amour qu’elle a cachées dans les
reliures des 18 volumes d’une édition en veau des romans de Richardson, une par
volume.
Mais le tome
XIV a disparu, et avec lui la lettre numéro 14 prouvant que le roi est le père
du fils de Dorothée. Sa descendante Elisabeth Lovendale recherche cette lettre
qui pourrait valoir un titre à sa famille.
Etant amateur de Raymond Roussel qui s’est
plu à confondre lettre-missive et lettre-caractère, notamment dans sa nouvelle Parmi
les noirs (1900), j’ai tiqué devant cette lettre numéro 14,
cette lettre d’amour qui dans l’alphabet serait la lettre N, N qu’on peut
entendre « haine ».
Si c’est loin
d’être son seul apanage, Leblanc a insisté dans son œuvre sur la parenté entre
amour et haine et la facilité qu’il y a de passer de l’un à l’autre.
Le premier pas
de cette lecture, en octobre 96, a été suivi de nombreux autres.
Ce sont le
volume XIV et la lettre 14 parmi 18 qui ont disparu, c’est dire qu’il reste les
volumes 1-13, le trou du volume 14, et les volumes 15-18, soit en
lettres-caractères : A-M ; O-R encadrant le trou N.
Apparaît le
mot AMOR, l’amour latin, dessiné par des lettres d’amour, par les seuls faits
qu’il y en a 18 et qu’il y manque l’N, la « haine ».
AMOR est aussi
l’amour roman, dans la langue des trouvères qui inventèrent le ROMAN,
précisément, pour chanter la Fin Amor, ROMAN qui se décompose en N +
AMOR.
Or l’amour
anglais est LOVE, et le roman anglais, NOVEL, se décompose pareillement en N +
LOVE.
NOVEL vient du
vieux français novelle, qui désignait une œuvre de fiction, qui a donné
la nouvelle, et c’est dans une nouvelle française où il
est question de romans anglais qu’apparaissent ces possibilités
de lecture. De plus les romans, novels, de Richardson sont des œuvres
épistolaires, composées de lettres, letters, et l’homonymie du mot letter
se retrouve en anglais.
AMOR N =
ROMAN, LOVE N = NOVEL, or celle qui cherche le volume 14 de Richardson et la
lettre d’amour 14 parmi 18 se nomme LOVENDALE, et son nom complet compte 18
lettres. Non seulement l’N est la seule lettre à sa place ordinale, la 14e,
parmi ces 18, mais la somme des rangs de ces 18 lettres dans l’alphabet est la
même que celle des nombres de 1 à 18, celle des rangs des 18 premières lettres
de l’alphabet :
5 + 12 + 9 + 19 + 1 + 2 + 5 + 20 + 8 + 12 + 15 + 22 +5
+ 14 + 4 + 1 + 12 + 5 = 171
A B C D E F G H I J K L M N
O P Q R = 171
1 + 2 + 3 +
4 + 5 + 6 + 7 +8 +
9 +10 +11 +12 +13 +14 +15 +16 +17 +18 = 171
Leblanc a
utilisé à plusieurs reprises de façon explicite ces équivalences
ordinales ; un exemple notable en est Les huit coups de l’horloge
(1923), un autre recueil de nouvelles explicitement axées sur le nombre 8 et la
lettre H. De fait il y a bien des points communs entre ce recueil et L’Agence
Barnett et Cie, qui compte aussi 8 nouvelles. Dans les deux
recueils l’enquêteur, Serge Rénine ou Jim Barnett, a une personnalité bien
distincte de celle de Lupin, mais il a suffi d’une préface suggérant qu’il s’agit
bien de l’Arsène bien-aimé pour assurer le succès d’ouvrages qui, sinon,
auraient probablement connu la même infortune que d’autres titres non lupiniens
de Leblanc.
Je soupçonne
de multiples jeux numériques dans l’œuvre de Leblanc, notamment sur le nombre
134, valeur des 11 lettres ARSENE LUPIN, ou gématrie selon le terme technique.
Ainsi une première analyse de la disparition de l’élément 14 parmi 18 m’a
conduit à l’interprétation : restent 13 et 4, avatar de 134.
Une autre
possibilité serait de traduire 13-1-4 en lettres, ce qui conduit à MAD,
l’anglais « fou », or le libraire qui détient le volume XIV de
Richardson criait comme un fou, en en exigeant 50.000 francs, après
avoir appris d’Elisabeth Lovendale ce qu’il recelait.
Il y a un
exemple plus patent de jeu intentionnel avec l’anglais dans cette nouvelle, où
Elisabeth Lovendale hésite en parlant de la profession de ses frères : Les
plus gros… comment dites-vous ?… les plus gros épiciers de Londres… Or
« épiciers » se dit grocers,
elle est donc sœur de gros grocers qui aspirent à devenir sirs
grâce à la grossesse, la grosseur, de leur aïeule…
Je suspecte de
multiples finesses de plusieurs types chez Leblanc, mais celle qui viendrait le
mieux accréditer l’intentionnalité de la lettre numéro 14 d’Elisabeth Lovendale
apparaît dans le dernier roman de Leblanc, Les milliards d’Arsène Lupin (1939),
où il me semble discerner un réseau d’allusions à ses œuvres antérieures.
Notamment on y voit les Dix Milliards de Lupin volés par son banquier,
qui les convoie vers une retraite inexpugnable dans 18 camions, en fait dans 13
+ 4 camions puisque le camion no 14 contient la dot de la femme du
banquier.
Il est presque
impossible de ne pas homologuer les deux épisodes, mais les détails semblent
d’abord plutôt accréditer l’interprétation 13-4 :
DIX MILLIARDS
= 37 + 97 = 134, la gématrie fatidique
Les initiales
D M = 4 + 13 correspondent à la répartition des Dix Milliards dans les 13 + 4
camions.
Selon le code
de L’Aiguille creuse, qui ne tient compte que du rang des voyelles dans
l’alphabet, le mot CAMIONS devient .1.34..
Lupin récupère
les 18 camions, et l’annonce au banquier Angelmann, effondré. Lupin accepte de
lui restituer le camion n° 14 et, bon prince, y ajoute le camion n° 15, en
cadeau personnel à Marie-Thérèse, la femme d’Angelmann dont il est l’amant, ce
qu’il lui a annoncé impudemment. Le mari trompé oublie toute
« haine » et remercie chaleureusement Lupin pour ce qui serait le
camion O, or la lettre O est à l’origine dans les alphabets sémitiques
un œil, ce dont témoigne son graphisme, et la chute de La lettre
d’amour du roi George a trait au trompe-l’œil utilisé comme alibi
par le coupable.
Une curiosité
pourrait permettre de relier le 134 d’ARSENE LUPIN au 171 d’ELISABETH
LOVENDALE. Les Dix Milliards de Lupin sont convoités par une maffia américaine
de 11 hommes qui ont choisi de se baptiser PAULE SINNER, anagramme d’Arsène
Lupin. Avant cette découverte on s’interroge sur ce nom féminin et sa
signification française, Paule la pécheresse ; cette formule en 17
lettres a de nouveau la valeur 171 :
P A U L E L A
P E C H E R E S S E = 171
Lupin choisit
pour protéger sa fortune le chiffre PAULE (ce qui implique de porter attention
aux rangs de ces lettres pour manœuvrer les molettes des coffres) ;
étrange façon de se garder de la maffia PAULE SINNER, mais peut-être cette
évidence fait-elle allusion à La LETTRE volée, la nouvelle de Poe
que Leblanc cite souvent par ailleurs.
Il faut aussi
noter le bilinguisme, explicitement présent, avec peut-être un trilinguisme
implicite (alors que Sinner signifie « pécheur » en anglais,
le banquier complice se nomme Angelmann, « pêcheur » en
allemand). C’est une des seules aventures de Lupin où on le voit, amoureux d’une
journaliste américaine, se rendre à l’étranger. Les deux autres sont La
lettre d’amour du roi George, où Barnett va vendre la lettre no
14 aux gros épiciers Lovendale de Londres, et « 813 » (1910),
où Lupin va chercher en Allemagne Les lettres de l’Empereur.
C’est le titre
d’un chapitre de ce roman, où je soupçonne une autre homonymie. Lupin y cherche
des missives de l’empereur Guillaume I, mais ce n’est pas dans ce chapitre
qu’il les trouve, alors qu’il y résout l’énigme APOON, formée de lettres du nom
nAPOléON, également empereur. En fait il y a une autre possibilité
d’interprétation puisque la résolution de cette énigme amène Lupin dans une
chambre où a couché Napoléon, marquée depuis de la lettre caractéristique N,
justement, à divers endroits. On pourrait aller encore plus loin ; la
cachette des lettres de l’empereur Guillaume se trouve dans une horloge,
surmontée d’un N, dont il faut positionner les aiguilles sur midi, et ce midi
de l’horloge N peut faire allusion à l’expression chercher midi à quatorze
heures, qui apparaît précisément dans La lettre d’amour du roi George.
Tous ces
éléments ne constituent cependant pas des preuves absolues des intentions de
Leblanc. Ç’aurait été une très forte présomption s’il avait forgé lui-même le
nom Lovendale, mais j’ai découvert ce nom sur Internet. Il est d’ailleurs
amusant que la recherche sur Google (octobre 02) de « Elisabeth
Lovendale » n’ait donné comme résultat que la suggestion d’essayer
« Elisabeth Lovedale », qui ne fournit d’ailleurs pas davantage de
résultat.
La recherche
sur les mots séparés permet cependant d’arriver à Leblanc, et au texte de L’Agence
Barnett et Cie curieusement archivé « 14-Barnett ».
C’est que le corpus lupinien se compose de 20 romans ou recueils de nouvelles
parmi lesquels L’Agence Barnett occupe le 14e rang
chronologique. Mais cet établissement du corpus ne correspond pas
nécessairement à la volonté de Leblanc à qui, par exemple, il a été imposé,
pour la réédition en 1923 du Bouchon de Cristal, d’y faire apparaître
Lupin qui n’était pas présent dans l’édition originale de 1915. Leblanc s’en
est tiré en plaçant Lupin dans une seule scène, plus ou moins onirique, située
au 14e de ses 20 chapitres !
Il apparaît une curiosité assurément fortuite dans le fichier « 14-Barnett.pdf » qu’on peut télécharger à cette adresse :
http://ca.geocities.com/corpusmortuum/Lupin/14-Barnett.pdf
Selon un format qui n’a pas été choisi pour ce texte particulier, le témoignage d’Elisabeth Lovendale occupe très exactement la page 14 de cette 14e œuvre, pour l’évocation du volume XIV de Richardson et de la lettre 14 du roi George.
Pour donner une autre idée des coïncidences liées à cette affaire, il y a le cas du dernier ROMAN de Leblanc, Les Milliards d’Arsène Lupin, transportés par les camions 1 à 13 et 15 à 18. Cette œuvre assez déconcertante a paru en feuilleton dans L’Auto en 1939, en 29 livraisons. Leblanc n’a pu réviser ce texte qui est paru en livre chez Hachette en novembre 1941, après sa mort, un peu hâtivement car la 23e livraison a été oubliée dans cette édition. La famille Leblanc s’est ensuite opposée à la réédition de ce texte, excepté pour l’intégrale Bouquins, où c’est la version lacunaire de l’édition Hachette qui a été reprise (l’épisode perdu a été retrouvé et publié par André-François Ruaud dans son Arsène Lupin).
Curieusement, l’élément parmi 29 qui correspondrait le mieux au 14e parmi 18 serait précisément le 23e (29 x 14 : 18 = 22,56 soit 23 en arrondissant à l’entier le plus proche).
Pour ne pas éclaircir les choses, il faut signaler qu’il existe bien une édition anglaise des romans de Richardson qui pourrait correspondre à celle décrite dans la nouvelle, mais que cette édition est en 19 volumes et non 18.