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LEBLANC et la Gématrie

 

Maurice Leblanc est particulièrement apprécié de ses fans pour les cryptogrammes et énigmes qui jalonnent son œuvre.

Alerté par plusieurs jeux impliquant le rang des lettres et par l’abondance des nombres, je me suis interrogé sur une utilisation de la gématrie, technique consistant à associer à un mot la somme des rangs des lettres le constituant.

Le premier candidat à cette opération était évidemment le nom du héros :

ARSENE LUPIN = 1+18+19+5+14+5+12+21+16+9+14 = 134

 

134… Ce nombre me semblait familier, et de fait il apparaît trois fois dans les six aventures ou recueils d’aventures publiés avant-guerre, alors qu’on n’y trouve, par exemple, ni 133, ni 135 :

1- Dans Arsène Lupin contre Herlock Sholmès (1907), Arsène Lupin sous le nom de Maxime Bermond a installé un passage secret entre le 134 de l’avenue Henri-Martin, où se déroule un cambriolage déroutant, et le 136. Ces numéros n’existaient pas dans cette avenue, alors que les autres adresses d’immeubles trafiqués par Lupin/Bermond correspondaient aux différentes résidences occupées successivement par Leblanc à Paris. Il est encore remarquable que 136 soit la gématrie de MAXIME BERMOND.

3- Dans L’Aiguille creuse (1909), la page 134 de l’édition de Gibson de la Chronique Saxonne est censée accréditer le formidable détournement de l’histoire opéré par Leblanc. Si le naïf lecteur que j’étais jadis a gobé ce bluff, je ne parierais pas cher aujourd’hui sur l’existence et le contenu de cette page 134.

4- Dans Le Bouchon de Cristal (1912), Lupin se recommande des demoiselles Rousselot : « Souvenez-vous de leur nom et de leur adresse, 134 bis rue du Bac. » Il y a bien un 134 dans la rue du Bac, mais pas de 134 bis, le bis pouvant aussi faire allusion au fait que Leblanc avait déjà utilisé 134 pour une adresse.

 

Il semble encore plus significatif de découvrir 134 en filigrane gématrique dans trois des cryptogrammes proposés dans cette première partie du cycle Lupin, comme si Leblanc avait d’abord construit ces énigmes à partir du nombre 134 avant d’en envisager un autre niveau pour le lecteur.

1- Dans Herlock Sholmès arrive trop tard (1906), nouvelle du premier recueil, le secret de Thibermesnil est transmis par deux énigmes, La hache tournoie dans l’air qui frémit, mais l’aile s’ouvre et l’on va jusqu’à Dieu, et Thibermesnil : 2-6-12. « Victoire ! Deux fois six font douze » raille Lupin sous l’identité d’Horace Velmont, or Thibermesnil est bien un mot de 12 lettres, étymologiquement réparti en deux groupes de 6 lettres :

THIBER (20+8+9+2+5+18) = 62 = ARSENE

MESNIL (13+5+19+14+9+12) = 72 = LUPIN

Cependant l’explication donnée tient le coup, l’H, l’R et l’L sont bien les lettres 2-6-12 de tHibeRmesniL, lettres mobiles sur une inscription en relief commandant l’ouverture d’un passage secret.

3- Dans La Lampe juive (1908), la longue nouvelle complétant le petit roman Arsène Lupin contre Herlock Sholmès, le détective est confronté à l’énigme CDEHNOPRZ 237, lettres et chiffres découpés dans un abécédaire pour composer un message dont les autres lettres ont été prises ailleurs. La solution sera :

REPONDEZ ECHO = 134

à la rubrique 237 des Annonces de l’Echo, et ce 237 peut ne pas être fortuit, car il suffit de doubler les lettres 2-3-7 originelles pour avoir :

CDEHNOPRZ + DEP = 134

4- Dans Les Jeux du Soleil (1911), première des Confidences d’Arsène Lupin, c’est Lupin qui dicte au narrateur, Leblanc lui-même, la série de nombres 19-21-18-20-15-21-20, puis d’autres séries, correspondant à des éclairs lumineux sur une façade. Puis il lui demande de remplacer ces nombres par les lettres correspondantes de l’alphabet. « Idiot », renâcle Leblanc avant de découvrir ainsi le mot SURTOUT. Une autre idiotie serait d’additionner ces nombres, mais le total 134 semble significatif

surtout que cette série 19-21-18-20-15-21-20 est la seule correspondant à un mot complet, parmi les diverses séries dictées par Lupin ;

surtout que ce mot est le seul décodé à part, le texte du message étant ensuite donné d’un seul tenant (et le « vrai » message est encore codé par les erreurs de ce texte banal) ;

surtout que SURTOUT doit être le seul mot français donnant la gématrie 134 en aussi peu de lettres.

 

Parmi les œuvres du cycle Lupin antérieures à 1914, il ne manque ici que « 813 » (1910). Si j’ai failli à y détecter des « 134 » cachés, ma quête gématrique n’a pas été vaine.

L’énigme « 813 » signifie à la fois 12 et 8-1-3, quels que soient l’ordre de ces chiffres. Elle s’applique à une horloge dont il faut positionner les aiguilles sur midi tout en maintenant enfoncées les trois pointes mobiles indiquant les heures 1-3-8. Ceci présente une certaine parenté avec les énigmes « Thibermesnil 2-6-12 » ou « CDEHNOPRZ 237 ».

Le nombre 813 a une propriété gématrique remarquable :

HUIT CENT TREIZE = 58 + 42 + 83 = 183

c'est-à-dire une permutation de 813 ou 138 équivalente à 813 dans le contexte.

Le nombre 12 gouverne tout le récit, qui se déroule en 12 (1912), dont le point culminant se situe dans la 12e des 12 chambres du château de Veldenz, où se trouve l’horloge dont le secret réside à la 12e heure.

12, c’est le rang de la lettre L, initiale de Lupin comme de Leblanc, or Lupin se trouve confronté dans cette affaire à un « homme noir » qui signe des initiales LM, inversion du ML de Maurice Leblanc.

Or l’homme noir se révèle enfin être une femme blanche, celle que Lupin aime, Dolores, « douleur », qu’une autre inversion transforme en Laetitia, « joie ».

Laetitia/Dolores apparaît pour la première fois dans le récit le mercredi 17 avril 1912 à midi, à l’entrée du Palace-Hôtel. La raison de cette date anticipée pour cette œuvre écrite en 1910 pourrait être astronomique : ce jour précis à midi, il y avait une éclipse annulaire presque totale à Paris, une autre conjonction de contraires, Lune et soleil, rare puisque la suivante n’a eu lieu que le 11 août 1999. Si cette éclipse n’est pas mentionnée, on peut y imaginer diverses allusions.

Laetitia/Dolores perce le secret de la cache de la 12e chambre 12 heures avant Lupin, le 24 août 12 à minuit. Le 24 août est le 237e jour d’une année bissextile. On a encore 2+3+7 = 12, et une possibilité de rappel de l’énigme « CDEHNOPRZ 237 ».

Si « 813 » est ici équivalent à ses permutations, c’est aussi le roman où apparaissent les pseudonymes anagrammatiques de Lupin, PAUL SERNINE et LUIS PERENNA, des noms qui ont évidemment la même gématrie 134 que ARSENE LUPIN. Ce n’est cependant évident que pour qui sait qu’il s’agit d’anagrammes, et la gématrie pouvait être un outil pour le découvrir.

 

Que s’est-il passé ensuite ? Il me semble particulièrement significatif d’avoir trouvé ces 6 apparitions explicites ou gématriques de 134 dans 5 des 6 premiers Lupin, alors que rien d’aussi direct n’apparaît ultérieurement.

Ceci s’accorderait avec la thèse d’une évolution de Leblanc, peut-être vers des jeux plus complexes, ou de tout autres ordres. Il serait fort long d’exposer toutes mes recherches, voici par exemple quelques variantes de « 134 » dans les trois Lupin suivants :

- Dans Le Triangle d’or (1917), Lupin arrive sur les lieux du drame à une heure trois quarts, 1 3/4 ?

- L’Ile aux trente cercueils (1919) se déroule « en l’an quatorze et trois », 14 3 ? Lupin y achète pour « treize francs quarante de feux de bengale », 13,40 ?

- Dans Les Dents du Tigre (1920), Lupin réside au 143 rue de Rivoli.

 

En ce qui concerne les cryptogrammes, il est frappant d’en trouver trois contenant très directement la gématrie 49 de LEBLANC :

- L’énigme de La Comtesse de Cagliostro (1924) conduit à un acronyme, ALCOR = 49.

- La Vie extravagante de Balthazar (1925), roman sans Lupin, est aussi construit autour des différentes interprétations d’un acronyme, MTP = 49.

 - L’énigme ALB de Victor de la Brigade Mondaine (1933) a pour solution ALBUM = 49 ; album signifie « blanc » en latin !

 

Je pourrais continuer longtemps…

 

Elisabeth Lovendale

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