rémi schulz
On commence à mesurer depuis quelques
décennies tout le rôle des anagrammes chez Jules
Verne. Dans La Montre du Mède (éditions Baleine, mars 2001), Philippe Kerbellec développe des aspects
peu soupçonnés du grand art du Maître Incomparable.
Ainsi la posture déjà commentée par
ailleurs des « bras croisés », posture notamment affectionnée par
Verne lui-même, trouve-t-elle un décodage étymologique. Les
« avant-bras » ainsi mis au premier plan correspondent au latin
ULNAS, anagramme de ALNUS, « aulne » ou « aune », arbre
aussi connu sous le nom de « verne ». Cette piste semble confirmée
par le « geste vernien » accompli par l’un des héros les plus
représentatifs de l’idéal de Verne : « Le Vengeur !
Un beau nom ! » murmura le capitaine Nemo en se croisant les bras.
En oubliant un « s » muet, JULE VERNE est l’anagramme de LE
VENJEUR.
S’il a fallu attendre 1997 pour voir Christian
Chelebourg énoncer explicitement cette équivalence, les auteurs populaires qui
se sont inspirés de 20 000 lieues sous les mers semblent bien l’avoir
perçue, consciemment ou non, ainsi :
- Georges le Faure propose en 1892 La
Guerre sous l’eau, où le sous-marin se nomme Vindex, en latin
« vengeur ».
- Gustave Le Rouge écrit en 1902 Le
sous-marin « Jules-Verne », dont l’inventeur et capitaine se
nomme Goël Mordax. Mordax signifie « mordant » en latin, goel
« vengeur » en hébreu. Ce capitaine est le plus souvent nommé
Goël ; c’est un Marseillais, et le premier nom du Vengeur était Le
Marseillais.
- Gaston Leroux écrit en 1917 Le
sous-marin « Le Vengeur », dont le capitaine se fait
appeler Hyx. Mieux qu’une référence à 20 000 lieues, Gaston a pompé sur
Jules des paragraphes entiers mot à mot.
Un sous-marin « Jules-Verne »
commandé par un vengeur masqué, un sous-marin « Le Vengeur »
explicitement vernien, il est difficile de ne pas soupçonner quelque dessein
dans les appellations de ces épigones du Nautilus, cependant quelques
ombres ternissent légèrement l’idée immédiate d’une intelligence de la supposée
anagramme vernienne : ainsi Le Rouge ignorait l’hébreu, mais n’importe
quel hébraïsant aurait pu lui donner cette information ; Le sous-marin
« Le Vengeur » fut réédité en 1920 sous un autre titre,
mais peut-être cette contrainte éditoriale fut-elle imposée à Leroux.
Il est amusant que les pères littéraires
de ces « Jules-Verne » et « Le Vengeur » soient presque
homonymes et presque synonymes, Le Rouge et Leroux, mais ce n’est que le début
des surprises. Verne a forgé un autre héros fort semblable à Nemo, un autre
génie scientifique qui, au lieu de se cacher sous les eaux, a choisi de
s’élever dans les airs pour se mettre hors d’atteinte des hommes, Robur-le-Conquérant.
Robur, c’est le « fort », mais
primitivement le « chêne », un arbre comme l’aune, le verne, et
l’identification à l’auteur passe par un jeu savant décodé par Kerbellec.
L’observatoire d’Aun-Arbor est l’un des premiers à avoir détecté le passage de
l’Albatros de Robur, Aun-Arbor altération du réel Ann-Arbor, ce qui
n’est peut-être pas une coquille. « Aun Arbor » est l’anagramme de
« Ana(gramme) Robur », mais peut se lire directement « arbre
aun(e) », établissant ainsi une équivalence directe : l’arbre Verne
est l’ana(gramme de) Robur. De plus l’Albatros est mû par 74 hélices, ce
qui peut évoquer la classe des vaisseaux à 74 canons, parmi lesquels le Vengeur,
dont Nemo précisait d’ailleurs les 74 canons le 74e anniversaire du
sabordage du vaisseau, le 1er juin 1868.
Robur, comme Nemo, peut se lire à
l’envers. Nemo devient omen, « présage », robur
devient rubor, « rouge », comme Le Rouge ou Leroux, et
Robur-le-Conquérant qui était un personnage plutôt sympathique en 1886 revient
en 1904 sous la forme paranoïaque du Maître du Monde, un fou désormais
incapable d’énoncer une phrase cohérente, mais qui étend sa domination
technique sur la terre, sur et sous l’eau, et toujours dans les airs. Robur
connaît la fin des plus orgueilleux chênes, le foudroiement, en affrontant
volontairement la fournaise aérienne, comme Nemo s’était aussi, volontairement
peut-être, englouti dans le Maëlstrom.
Kerbellec, en hommage à
Robur-le-Conquérant, a forgé son personnage de Robert Ellis Oak, soit Robert le
Concurrent, sans soupçonner que ce jeu avait vraisemblablement été déjà osé par
le concurrent le plus éhonté de Verne, Paul d’Ivoi. Le Cousin de Lavarède
en 1896 est en effet Robert, qui règne sur les airs avec son Gypaète
comme Robur avec son Albatros. L’extraordinaire arrive avec les Voyages
Excentriques suivants : Robert devient sous-marinier en 1898, dans Corsaire
Triplex, alors que Robur ne le sera qu’en 1904.
Kerbellec donne une autre clé : le
Robur du roman de 1886 a une base secrète inconnue des atlas, l’île X, qui peut
se lire aussi ilex, le chêne yeuse ; robur et ilex
forment un couple essentiel dans la symbolique arboricole latine. Le Robert de
Paul d’Ivoi devient corsaire sous la mer avec deux autres âmes perdues parce
que tous trois sont devenus des zéros, des êtres n’ayant plus droit à leur
identité : il devient ainsi tentant de lire Triplex = triple X, et la
révélation de la signification de la signature « Triplex » intervient
dans la seconde partie du roman intitulée L’île d’or, île qui est le
repaire secret du corsaire Triplex.
Les derniers chapitres de Maître du
Monde m’ont semblé évoquer César et Napoléon, autres génies aveuglés par
leur gloire. J’ai pu ainsi imaginer que Robur-le-Rouge affrontant l’orage dans
son pénultième chapitre ait voulu franchir le Rubicon(d), or le pénultième
chapitre de Corsaire Triplex s’intitule Robert franchit le Rubicon
qui, dans l’espèce, est le Nil. Ceci signifie que, les affaires de ses
complices arrangées, Robert va partir en Egypte y accomplir sa destinée de
libérateur.
Ce sera le sujet du Voyage Excentrique
suivant, La Capitaine Nilia (1899). Cette Nilia est une extra-lucide
utilisée par les Anglais, qui voit à livre ouvert les projets de leurs
ennemis ; elle est prisonnière à bord d’un véhicule blindé amphibie ;
les agents de liaison utilisent des phrases de reconnaissance parmi lesquelles A
good omen, « Un bon présage », où on reconnaît l’envers de Nemo.
Nilia doit son nom au Nil, qui est aussi un mot latin signifiant
« rien » : la capitaine « Rien » ferait une compagne
idéale au capitaine « Personne »…
J’avais vu plusieurs allusions
napoléoniennes dans Maître du Monde, notamment son dernier
chapitre : Le dernier mot à la vieille Grad ; le premier mot
du roman est dû par ailleurs au chef de la police Ward, ward étant d’une
part dérivé du français « garde », d’autre part fort proche de word,
« mot ». La Capitaine Nilia s’achève sur La revanche de
Waterloo, où les Anglais sont battus à plate couture par les Egyptiens menés
par Robert, mais le chef anglais meurt dignement au milieu de sa garde en se
payant le luxe de parodier le mot de Cambronne.
Je ne pousse pas plus avant dans
l’analyse, ces faits étant suffisants pour troubler l’âme la mieux trempée. Si
rien n’empêche Paul d’Ivoi, malgré le peu de cas qui en est fait aujourd’hui,
d’avoir montré quelque pénétration dans sa lecture de Robur-le-Conquérant,
il est plus que problématique de le voir anticiper les jeux verniens de Maître
du Monde ; on ne peut guère mieux envisager Verne s’être inspiré peu
ou prou de ce concurrent éhonté. Pour élargir l’incompréhension du problème,
Francis Lacassin préfacier du Sous-marin « Jules-Verne » a
exhumé un article de 1858 racontant la plongée sous les eaux de la Seine
parisienne d’un premier Nautilus, voyage qui a inspiré Verne. Parmi les
rares passagers figuraient l’ingénieur Conseil, qui donnera son nom au valet
d’Aronnax, et un certain Paul d’Ivoi, qui ne pouvait guère être le futur
romancier Paul Deleutre d’Ivoi, alors âgé de deux ans.
Moralité : quand on veut jouer avec
la littérature, c’est souvent l’élite à ratures qui a le dernier mot.