rémi schulz

l’importance d’être hortense

 

Brasseur père a décortiqué NOTRE SHE*

Brasseur fils s’intéresse à l’HORTENSE des Illuminations :

*rappelons que d’aucuns voient Pierre Benoit avoir pompé son Atlantide sur She de Rider Haggard

 

Logique, mais j’avoue une déception devant ce premier Gondol où je n’ai pas la surprise de découvrir une stupéfiante curiosité littéraire. Certes l’Hortense, je la connais depuis belle lurette, et je ne peux me mettre à la place d’un lecteur puceau, mais tout de même, le fils Brasseur aurait pu bêcher un peu plus à fond son hortus avant de pondre son opus.

Ceci dit, j’y ai tout de même trouvé du mou à graindre, ce qui dénote probablement quelque chose.

 

Brasseur (fils) enquêtant sur le mystère de l’Illumination « H » remarque que les Illuminations ne citent que des prénoms féminins, 3 débutant par H, 3 par L, « Elle » envisage-t-il. Il eût fallu poursuivre, et remarquer que dans la belle écriture cursive jadis inculquée aux enfants des écoles, le « H » majuscule était très proche du « Il », à tel point qu’un jambage vertical médian était préconisé pour l’en distinguer.

C’est JL Cornille, dans Conte d’auteur (1992), qui a remarqué cette ressemblance dans l’écriture de Rimbaud lui-même, et confirmé la piste par d’autres indices. Ainsi le poème Fairy (« fée » mais surtout « pédé » en anglais populaire) débute par Pour Hélène, dont il suggère une lecture « poor Hélène », « pauvre Hélène », Paul Verlaine, pauvre Lélian (anagramme forgée par Rimbaud lui-même), pauvre Ellain.

Le chapitre concernant Rimbaud va bien plus loin, et ce n’est qu’un aperçu des travaux de maître Cornille, pour qui le H est bien la lettre emblématique des Il-luminations.

 

En fait Gondol/Brasseur en arrive à se désintéresser de l’Hortense rimbaldienne pour étudier son évolution littéraire et décréter que la vraie  Hortense est celle de la Vie mode d’emploi. C’est un transsexuel dont le nom apparaît à côté d’Arthur Rainbow (emprunté à Lolita), mais qui fait d’abord allusion au personnage Horton de Cristal qui songe de Theodore Sturgeon, étrange être capable de se transformer à volonté.

Le jeune Horton devient ainsi la naine Hortense après avoir eu trois doigts de la main gauche sectionnés du fait de son père adoptif, puis devient le guitariste Sam, puis remplace la jeune Kay acculée par le libidineux beau-papa. Au moment psychologique, Kay saisit un hachoir et se tranche trois doigts de la main gauche…

Qui est la vraie, la bonne Hortense ?

TRUE GOOD HORTENSE = THEODORE STURGEON

Si Cornille voyait le H imprimé symboliser précisément l’antique presse d’imprimerie, l’Hortense protéiforme de Sturgeon pourrait représenter la fiction elle-même, l’imagination sans bornes.

Puisque le « vrai » nom de la créature est Horton, on peut envisager une autre anagramme, SEE TRUE GOD HORTON.

 

Brasseur s’est limité à de timides allusions, probablement ne connaît-il pas Nursery rhyme de Joseph Bialot (1999), où un nommé Thorensen fait sauter de sa hachette les cinq doigts de la main gauche du guitariste Manuel, qui reviendra quelques années plus tard se venger et tuer tous les copains de Thorensen non sans leur avoir coupé un doigt gauche, pour finir par Hortensen qui aura droit au traitement complet.

Cette obsession des Hortense/Thorensen à couper les doigts des « manuels » n’aurait-elle pas un rapport avec la masturbation, l’un des premiers sens avancés pour « Hortense » ?

Thorensen est le septième de la liste, d’où une comptine hebdomadaire qui rythme la vengeance.

 

L’une des toutes premières fictions exploitant la série de meurtres est La Dame à la hache, de Leblanc (1923), folle homicide qui kidnappe des femmes ayant un prénom de 8 lettres commençant par H, huitième lettre, et qui les tue le huitième jour d’un coup de H en plein front.

La folle kidnappe une septième victime, Hortense Daniel, convoitée par un avatar du protéiforme Lupin, le prince Rénine qui la sauve.

Cette histoire est une des 8 composant le recueil Les huit coups de l’horloge, et c’est tout le recueil qui est structuré par la lettre H et le nombre 8, mais ce serait trop long à détailler.

Après les 8 épreuves imposées à son chevalier, Hortense s’abandonne entre les bras de Serge Rénine un 5 décembre, une des rares dates citées dans Hortense Harar Arthur, 8e opus de la collection PdG. Gondol va au Harar ; après de vaines recherches d’éventuels manuscrits de Rimbaud, il se fait « l’âme monstrueuse », jusqu’à, ivre de whisky et de hasch, s’abandonner une nuit entre les bras d’un nègre serein ; il se réveille nauséeux et honteux le 5 décembre, mais cette expérience était nécessaire pour en finir avec son obsession rimbaldienne.

 

Il est amusant que cette identification à Hortense sous le signe du Hasch, autre interprétation avancée du mystérieux « H », vienne en écho à l’abandon d’Hortense au 8e coup de l’Horloge de Halingre, autre mot-clé en 8 lettres du recueil, anagramme de « narghilé ».

Ce recueil centré sur la lettre H me paraît avoir influencé maintes œuvres ultérieures, notamment les séries de crimes « divins », s’achevant sur le H final du Tétragramme JHWH : Le mort et la boussole de Borges (1942) et L’adversaire d’Ellery Queen (1963).

Il devient curieux que ce dernier roman ait été écrit par un nègre, à partir d’un canevas très serré établi par Dannay, l’âme des Queen, un nègre qui n’était autre que Theodore Sturgeon.

Il est plutôt bizarre que L’adversaire ait plusieurs points communs avec la Vie Mode d’Emploi. Au plus bref, les structures des deux œuvres sont basées sur le jeu d’échecs et le puzzle, et l’histoire principale de VME est la vengeance de l’ouvrier W. contre le millionnaire prénommé Percival, phrase qui peut être reprise à l’identique pour L’adversaire, où le Percival de Queen/Sturgeon a en outre le diminutif Perce.

Et le roman est une illustration du « Je est un autre » rimbaldien, cité à sa fin. Je pense que son idée a pu germer à partir du titre I’m Eve, confession sur les personnalités multiples d’Evelyn Lancaster, également citée, dans lequel Dannay aurait lu IEVE, autre transcription possible du Tétragramme. Pour illustrer son idée de Dieu assassin sous l’aspect d’une double personnalité, le tortueux Dannay a pu choisir délibérément de la confier à un nommé Theo, « dieu », dont l’œuvre majeure était de plus les JEWEls qui songent…  

Il est peu probable que Perec ait connu L’adversaire, qui n’a été traduit en français qu’en 78, année de parution de VME, et hautement inconcevable qu’il ait pu apprendre la paternité de Théo lui-même, l’intervention de nègres dans l’écriture des Queen étant restée longtemps un secret sévèrement gardé.

Il est alors faramineux qu’une page de VME mette en parallèle au sommaire d’une revue imaginaire les principaux acteurs de cette Histoire pleine de 8 et de H. C’est au chapitre 56, Escaliers 8, composé pour moitié du sommaire du Bulletin de l’Institut de Linguistique de Louvain, où apparaissent :

– Deux articles citant deux des 8 nouvelles de Fictions de Borges.

– Un article évoquant clairement La Disparition, le roman lipogramme où l’E blanc de Rimbaud est constamment évoqué.

– Un article de Robin Marr faisant allusion à Freud, où Perec a choisi d’évoquer les quelques lignes que Freud a consacrées au Tétragramme et à la suite des voyelles, ce qui peut encore évoquer Rimbaud (Le sonnet), d'autant que Robin est l'anagramme du nom Rinbo porté par Rimbaud au Harar.

– Un article signé Pierre Ganneval, le maléfique personnage de Cristal qui songe, alors que le canevas de contraintes de VME ne prévoit pas de citation de Sturgeon pour ce chapitre.

 

Je passe l’article sur Hariri qui pourrait faire penser au Harar. En oubliant la brave Hortense il serait déjà hallucinant de trouver la seule mention du Tétragramme dans VME accompagner d’indéniables citations des seuls auteurs à ma connaissance à avoir associé une série de 4 meurtres aux 4 lettres JHWH ; une page web est insuffisante pour justifier une suite ouvrant sur des abîmes d’effarements.

Une coïncidence mineure est que ce Gondol #8 m’ait évoqué la 26e enquête de Queen, alors que le Gondol #7 m’a mené sans l’avoir cherchée à l’enquête précédente, Le mot de la fin.