rémi schulz : sur le bizarre des pans
rémi schulz : moi et mon jules
rémi schulz
Le cahier des charges de la collection
PdG prévoyant que tous les ressorts de l’action doivent trouver naissance dans
des textes, réels ou fictifs, j’ai choisi de démontrer l’innocence du suspect
de l’assassinat des latinistes par une revue, le Bulletin de l’Institut de
Linguistique de Louvain (BILL), mentionnant qu’il assistait le 3 mars 99,
jour du premier crime, à un séminaire à Nimes.
En fait, cet alibi donné par une revue
était lui-même emprunté à un livre, Griffes de Velours d’Ellery Queen, où
le docteur Cazalis accusé d’une série de crimes ne pouvait avoir commis le
premier, participant le 3 juin 49 à une conférence à Zurich.
Par ailleurs le BILL, revue fictive,
avait déjà une réalité dans la fiction. Elle apparaît au chapitre 56 de La
Vie Mode d’Emploi, au haut d’une pile de journaux jetés par le docteur
Dinteville, et son sommaire affiché in extenso est une accumulation de jeux
métatextuels.
Je ne pensais qu’à rendre hommage à
Perec, sans imaginer de relation particulière entre telle ou telle rubrique du
BILL de Perec et tel ou tel aspect de mon roman. Divers éléments sont depuis
venus dénier tout caractère anodin à cet emprunt.
Notamment un article de Bernard Magné,
où l’éminent perecologue rappelle la première rubrique de ce BILL, où Perec a
transformé le titre d’une nouvelle de Borges, Tlön Uqbar Orbis Tertius,
en nom d’un auteur : Boris Baruq Nolt.
Il a suffi de ce changement de contexte
pour que l’éclair surgisse. Baruq est une forme de l’hébreu « béni »,
transcrit aussi Baruk, Baruch, Baruj (en espagnol). Borges lui-même dans sa
nouvelle envisage d’autres orthographes d’Uqbar, comme Ukbar. Or Perec voulait
à tout prix, au mépris total de la réalité, que son nom d’origine juive soit
équivalent étymologiquement à Baruk, « béni ».
Magné répond aussi dans son article à
Roland Brasseur qui dénonce dans Le 54e Jour son aveuglement
devant le poème 122 d’Alphabets de Perec, dont Magné n’avait pas vu les
surcontraintes, comme le premier vers, O ver luisant, qui apparaît aussi
en acrostiche. Magné décrète que Brasseur n’a guère eu de mérite à ces
découvertes, parce qu’il a saisi le texte pour en faire un logiciel, mais qu’il
a fait preuve d’un autre aveuglement en ne commentant pas le sens métatextuel
de ce « vers luisant ».
Peut-être Brasseur n’a-t-il pas senti le
besoin de souligner l’évidence, mais les évidences ont une fâcheuse tendance à
se dérober. Ainsi Brasseur a aussi saisi pour un autre logiciel W ou le
souvenir d’enfance, le texte où Perec affirme que son nom est équivalent à Baruk,
« béni », et là il a notoirement oublié de s’en souvenir.
En effet son roman est un jeu visant à
« démontrer » que Pierre Benoit est un pré-oulipien, maître à penser
caché de Perec. Si maintes trouvailles sont ingénieuses, comme il aurait été
beau de rappeler que Perec se considérait comme un Baruk, un benedictus,
un « benoît » !
Ce qui est tout de même plus marquant que
Perez, d’une part la forme espagnole de Perec/Peretz/etc., d’autre part un réel
nom basque signifiant « fils de Pierre ».
Et Brasseur qui fait intervenir Claude
François dans son affaire aurait pu citer un autre équivalent de « Pierre
Benoit », Pierre Barouh, dont la route a bien dû croiser celle de
Cloclo ; cha ba da ba do…
Et moi, et moi, et moi, qui possède
quelques rudiments d’hébreu, n’ai pas plus vu cette évidence alors que ma
première page consacrée au 54e Jour
s’achevait justement sur un « béni » hébreu, barouk. Brasseur
ayant déguisé tous les personnages de la galaxie perecquienne par des
anagrammes ou des anaphonèmes, Jacques Roubaud est devenu Jo Ourbak, dont je
proposais un réarrangement Jo Barouk moins choquant pour l’oreille (mais
Brasseur m’a indiqué que le nom du collectif matheux Bourbaki n’était pas
étranger au choix d’Ourbak).
Curiosité, ce grand ami de
« Jojo » (le jeune Perec), devenu presque son frère aîné, s’est vu
renommé d’une anagramme de barouk, « béni ».
Autre bizarrerie : si l’on suit
Magné voyant « baruq » obtenu par interversion des syllabes de
« uqbar », Ourbak deviendrait selon le même principe Bakour, qui fait
aussi sens en hébreu, « aîné ». Et le premier Jacques de la
littérature à contraintes est Jacob, qui dans la Genèse a recours a divers
tours pour prendre le pas sur son aîné Esaü, en lui piquant son droit
d’aînesse, bikrat, en se substituant à lui pour recevoir la bénédiction
paternelle, birkat.
Le PdG du fils
Brasseur m’a fait prendre conscience d’une extrême bizarrerie du BILL de
Perec. Trois de ses 9 articles sont inspirés par des nouvelles de Fictions
de Borges, un autre par Cristal qui songe de Sturgeon, un autre par une
notule de Freud sur le Tétragramme des Hébreux, rapportée par Marthe Robert. Or
le Tétragramme JHWH (ou autres translittérations) a donné lieu à deux intrigues
(et deux seulement à ma connaissance) qui associent chaque lettre du
Tétragramme à un crime : une nouvelle de Fictions et un roman de
Queen, L’Adversaire, en fait écrit par Sturgeon sur un scénario de
Dannay.
Je ne redonne pas tous les détails de
cette rencontre qui a peu de chances d’être intentionnelle, l’élément nouveau
est ici encore Baruq, qui peut faire allusion à un personnage de la nouvelle de
Borges, La Mort et la Boussole, où une lettre d’un certain Baruj Spinoza
(forme espagnole de Baruch Spinoza) annonce que la série des morts des 3
décembre, 3 janvier et 3 février s’arrête là, et qu’il n’y aura pas de 4e
crime le 3 mars, parce que les 3 lieux des crimes forment un triangle
équilatéral. Or le nom divin n’a pas fini d’être épelé, et la série est en fait
destinée à attirer l’enquêteur dans un piège tendu au sommet du losange obtenu
en complétant le triangle, l’enquêteur qui croira devancer l’assassin en
intervenant le 2 mars mais qui sera tué ce jour.
Il y a de même chez Queen un hiatus entre
les 3 premiers crimes, annoncés par les lettres JHW, et le 4e qui se
borne à une tentative de meurtre, puis une tentative de suicide, correspondant
à la lettre H, au 4e coin d’un carré.
Partiellement par hasard comme je l’ai
relaté, je me suis inspiré de ce roman pour les assassinats de mes latinistes,
aux 3 sommets d’un triangle de Pythagore, les 3/3, 4/4 et 5/5, toujours dans
l’esprit du théorème de Pythagore. Si j’avais lu jadis La Mort et la
Boussole, les détails m’en étaient sortis de la tête au point que je n’ai
remarqué les coïncidences avec L’Adversaire de Queen que récemment. Je
n’avais notamment aucun souvenir du 3 mars de Borges, mon 3 mars à moi étant
imposé par Pythagore, mais j’avais évidemment conscience qu’il s’agissait du
jour de la mort de Perec, ce qui m’a fait baptiser le latiniste d’un nom
emprunté à Perec, Burnachs (NS Baruch ?), né en 36 comme Perec.
Je n’avais aucune conscience en
innocentant au moyen du BILL mon François-Napoléon-Alexandre Cortier de
l’assassinat de Burnachs le 3 mars que le BILL de Perec pouvait faire allusion
à une nouvelle (et en tout cas au recueil la contenant) narrant une série de 3
crimes en triangle, destinée à être complétée un 3 mars au 4e sommet
d’un quadrilatère.
Et le sommaire du BILL de Perec donne la
page où figure l’étude de Boris Baruq Tlon, 303, qui peut se lire 3/03, 3 mars,
Perec codant ailleurs sa date de naissance un 7 mars par le nombre 703.
Si j’avais entendu parler de
l’attribution de L’Adversaire à Theo Sturgeon, je n’avais pas pris au
sérieux cette information qui oubliait Dannay dont je reconnaissais clairement
l’esprit dans ce roman.
Il est hautement curieux que l’allusion
éventuelle à La Mort et la Boussole passe d’abord par Tlön Uqbar
Orbis Tertius, parce que primo le roman de Queen peut faire allusion à
cette nouvelle. Le détective s’y plonge sans raison explicite dans la 11e
édition de l’Encyclopaedia Britannica, alors que la nouvelle de
Borges mentionne cette encyclopédie, mais surtout à multiples reprises le 11e
tome de l’Encyclopédie de Tlön (parmi 40, mais une seconde édition en
comporterait 100).
Secundo il est assez évident que Perec a
choisi pour sa revue un nom livrant un acronyme, Bill (en anglais
affiche, addition, billet, loi, entre autres). Il est encore évident que son
« Boris Baruq Nolt » (kabbaliste d’Anvers souligne Magné)
résulte d’une série d’inversions et jeux spéculaires à partir du titre de
Borges, qui livre lui-même un acronyme inversé, TUOT devenant TOUT, et Tout
pourrait bien se trouver dans les 100 volumes de cette encyclopédie fictive.
Que Borges usant volontiers du « en
français dans le texte » ait ou non concocté ce jeu français, Perec a fort
bien pu désirer le souligner, avec TLON-NOLT notamment, mais il est tout à fait
bizarre de trouver des jeux semblables dans L’Adversaire, notamment le
jeu GOLD/DLOG qui met précisément le détective sur la piste.
Si je n’ai pas caché d’allusion au
Tétragramme JHWH dans les Pans du bizarre, il m’est immédiatement venu
de l’utiliser pour une nouvelle demandée par la revue Caïn, pour son
numéro 26, valeur gématrique bien connue de l’hébreu JHWH.
La naissance de Caïn est associée par la
Genèse à JHWH, ce qui m’a donné l’idée du Cas Nard où les Sœurs Mordylan
(anagramme de Raymond Roussel) nommées Caroline, Annick, Inoui et Ninon
(acrostiche CAIN) torturent et tuent des messieurs divers dont Bela Nard,
découvert pieds et mains tranchés, mais qui a pu tracer de ses 4 moignons un
Tétragramme accusateur.
Parmi mes motivations essentielles il y
avait l’idée de donner un assassin en 4 prénoms formant l’acronyme CAIN, alors
que les prénoms des 4 victimes de Monsieur Abel forment l’acronyme ABEL,
découverte qui a étonné son auteur Alain Demouzon, et moi encore plus qui ai lu
« par hasard » ce roman juste après Un talent mortel, de
Laurie King, où les prénoms des victimes forment un acronyme CASE sans
intention aucune, même inconsciente, affirme l’auteur.
J’avais aussi l’idée d’une représentation
spatiale du Tétragramme, en X par les amputations de Bela, en ┼ par une
disposition de lettres de Scrabble autour d’une reine de pique. Ces lettres
J-O-U-Z de rangs 10-15-21-26 correspondent aux valeurs des séquences
J-JH-JHW-JHWH.
Je ne me souvenais pas du tout de la
nouvelle de Borges, et L’Adversaire avec son Tétragramme était bien
moins prioritaire dans mon esprit que d’autres romans de Queen, Les lettres
écarlates où une victime dénonce son assassin par de mystérieuses lettres
de sang, Coup Double où les noms des victimes paires forment le
Tétragramme. C’est dire si le BILL de Perec était totalement absent de mes
préoccupations, comme mon propre BILL, comme la revue médicale où le détective
de Griffes de velours découvre l’alibi du coupable présumé. Reprenant ce
livre je m’aperçois que l’homme qui confirme cet alibi, dont le rôle est tenu
par Gérald Dupont dans les Pans, est un Juif pieux nommé Bela Seligmann,
dont la fille est morte à Treblinka.
Selig, de Seele, “âme”, le mot au cœur de La Vie mode
d’emploi. J’ai fait un emprunt à Perec dans ma nouvelle, à son JR.
Tentative de saturation onomastique, suite de 73 brèves notices concernant
des personnages plus ou moins fictifs d’initiales JR, en hommage à Jacques
Roubaud. Le numéro 43 est un Jules Ribenmoins, docteur de Toulouse spécialisé
dans les exérèses osseuses, qui me semblait indiqué pour cette affaire
d’amputations. Derrière ce nom il faut deviner Joachim von Ribbentrop, ministre
d’Hitler pendu à Nuremberg, lire Ribenmoins « rib (côte) en
moins », Toulouse to loose, perdre…
J’ai fait du nom Jahvé des armées
un « Jahvé désarmé », et suis passé par l’anglais disarmed
pour proposer en note la traduction : "désarmé, manchot (Dr
Ribenmoins, Jovial English-French Exereses)."
L’acrostiche JEFE est une autre forme du
Tétragramme, translittération directe des lettres de l’alphabet hébreu dans le
nôtre.
Par la suite, j’ai été amené à relier mon
assassinat tétragrammatique de Bela/Abel à Raymond Abellio (de son vrai nom
Soulès, un Roussel qui n’en a pas l’R), ésotériste plutôt fumeux qui a proposé
(auquel a été révélé !) un autre jeu de valeurs pour l’alphabet hébreu.
Selon ce jeu la valeur 26 usuelle du Tétragramme devient 43, le numéro d’ordre
du JR emprunté à Perec.
Ce numéro 43 ne semble pas anodin. Magné
a mis en évidence chez Perec une propension à utiliser certains nombres, comme
73 ou 37 que Perec a presque explicitement donnés comme correspondant à sa
naissance le 7 mars 1936. D’autres nombres apparaissent, comme 11 et 43, que
Magné offre de lier à la disparition de sa mère, montée dans un train pour
Auschwitz le 11 février 43. Il a vu notamment ces éléments autobiographiques
apparaître au sommaire du BILL faisant apparaître 11 rubriques, daté de 1973
(73). Le titre du périodique, en comptant l’apostrophe, se compose de 43
caractères, et sa livraison représente les fascicules 3-4, à comprendre 34,
puis 43.
3-4 m’évoquerait d’autres choses dans
l’hypothèse d’un lien avec Le Mort et la Boussole. Il s’agit en effet
d’une perfection ternaire, 3 crimes le 3 du mois aux 3 sommets d’un triangle
équilatéral, comme le suggère la lettre de Baruj Spinoza, mais ce
ternaire masque (et masque mal dans le but de mieux révéler) un quaternaire.
Les crimes ont été tous commis le soir,
or l’usage hébraïque veut que l’on change de date au coucher du soleil, ainsi
le vrai quantième du mois serait le 4. Par ailleurs les crimes ont eu lieu au
Nord, à l’Ouest et à l’Est, reste le Sud. Enfin le nom divin mystérieux n’a pas
fini d’être épelé, ce nom JHWH qui relève du 3 et du 4 puisqu’il a 4 lettres,
mais seulement 3 différentes.
Je remarque que dans le BILL de Perec, la
7e rubrique concernant le Tétragramme est précédée de celle de
Pierre Ganneval sur la pharmacopée médiévale dont c’est la 4e
livraison, et suivie d’une étude de L. Stefani sur Hariri dont c’est la 3e ;
ce sont les seuls articles « à épisodes » du BILL. Que dire ? un
43 magnéen, un rapport avec le Tétragramme abellien de valeur 43, une autre
explication ?
Pierre Ganneval est le personnage
satanique de Cristal qui songe, en VO The dreaming jewels.
La séquence JEWE est une translittération valide du Tétragramme, où le passage
de 3 à 4 livre JEW, « Juif », + E, lettre significative chez Perec.
Perec cite La Mort et la Boussole
au chapitre 92, où il apparaît deux hommes jouant au morpion avec, l’un des
restes de cigarettes hongroises, l’autre des « pétales flétris
arrachés à un bouquet de tulipes rouges. » Bien malin qui aurait deviné
cette citation sans le secours du Cahier des Charges ! Chez Borges
ces restes de cigarettes de marque hongroise sont trouvés chez la 3e
victime présumée (c’est en fait le fameux Baruj Spinoza), dont le corps a
disparu, ne laissant qu’une brusque étoile de sang, peut-être évoquée
par les pétales rouges chez Perec, qui fait précéder cette partie de morpion
d’un rappel de la création des Mouches en 1943, au Théâtre
Sarah-Bernhardt, alors appelé Théâtre de la Cité (les Sarah n’étaient pas
en odeur de sainteté en 43). Perec avait quelques raisons de s’intéresser à
cette histoire de Borges qui semble à première vue une série d’assassinats de
Juifs.
Le premier mort est découvert parce qu’il
ne répond pas à un coup de téléphone Le 4, à onze heures trois
minutes du matin.
A propos de cette étoile de sang
fausse trace de Baruj, je me souviens que Perec a courtisé la matheuse Stella
Baruk.
Je n’insiste pas sur les motifs 3-4 dans
les Pans, débutant par les chapitres Décès et Céder, D-C
et C-D, 4-3 et 3-4. Mon intrigue située en 99 m’a tout naturellement fait dater
mon BILL de 99, soit 26 ans après le BILL de Perec mentionnant le Tétragramme.
Perec utilisait volontiers 26, mais
plutôt en tant que nombre de lettres de l’alphabet que valeur du Tétragramme.
Ainsi son nombre de prédilection 37 apparaît volontiers réparti en 11 + 26.
Perec est né le samedi 7 mars 1936, qui
était le 13 adar 5696 du calendrier hébreu jusqu’au coucher du soleil, le 14
adar ensuite.
Quelle que soit l’heure de naissance de
Jojo, la date est importante, ce soir du 7 mars étant la fête de Pourim,
commémoration du renversement de situation des Juifs en Perse 2293 ans plus
tôt, menacés d’être exterminés par le méchant Haman le 13 adar 3403, sauvés par
Esther et Mordekhai. La fête elle-même commémore les deux jours de liesse
suivants, les 14 et 15 adar.
Pourim cuvée 1936 est une année mémorable
car le 13 adar y tombait un samedi. Le shabbat précédant le 14 adar est
un samedi particulier, shabbat zakhor, « samedi du souvenir »,
et la coïncidence avec le jour même correspondant à ce souvenir est remarquable
(sans être exceptionnelle).
Je me souviendrai que Georges Perec est
né un shabbat zakhor coïncidant avec le 13 adar.
NB J’avais
cherché en vain l’heure précise de sa naissance dans la bio de David Bellos,
mais je viens de la trouver dans W ou le souvenir d’enfance, où Perec
indique 9 heures du soir. Si c’est exact, il est donc né le 14 adar 5696, dans
les premières heures de la fête de Pourim.
David Peretz, son grand-père, était un
Juif pieux, un hassid, qui avait toutes raisons de s’émerveiller devant
ce bel augure de la naissance de son petit-fils, d’autant qu’il avait nommé sa
propre fille Esther (Esther Bienenfeld, tante de Perec).
Il est aisé d’imaginer l’homme parler à
son petit-fils, qu’il a pu voir régulièrement jusqu’à fin 41, de l’histoire
d’Esther et des Juifs de Perse. Et plusieurs détails sont évocateurs. Après 11
ans de règne, le roi Assuérus a laissé son ministre Haman décréter
l’extermination des Juifs de son royaume, mais le sort, pour, a remis ce
génocide au 13 adar, 11 mois plus tard. Bien avant cela, Haman intrigue pour se
débarrasser du Juif influent Mordekhai, et fait dresser un gibet de 50 coudées,
mais grâce à Esther le sort se retourne et c’est Haman qui s’y retrouve pendu.
Le 13 adar venu, les Juifs déjouent les
persécuteurs et les tuent, notamment les 10 fils de Haman qui seront pendus sur
le même gibet que leur père.
Les noms des 10 fils de Haman sont seuls
donnés, selon une disposition très particulière, unique dans la Bible
hébraïque :

Ils occupent les versets 7-8-9 du
chapitre 9 du livre d’Esther, et sont disposés en une colonne à droite, censée
représenter leurs positions sur le gibet, lui-même figuré par l’initiale du
dernier fils, Waizata, un waw grossi, une lettre ressemblant au gibet,
ou au pendu lui-même.
Cette disposition dans une bible courante
imprimée n’est pas exactement conforme aux prescriptions régissant la
calligraphie du texte, demandant que la colonne de droite débute par le dernier
mot du verset 6, ish, « homme », qui représenterait Haman. Une
colonne de 11 s’achevant sur un waw spécial, un W, plutôt évocateur pour
le perecologue.
La colonne de gauche est aussi composée
de 11 éléments, 10 fois la particule introduisant l’accusatif, avec en
proclitique un waw copulatif, et le premier mot du verset 10, asseret,
« dix » (fils de Haman).
Le vide central n’appartient qu’au
domaine de l’écrit ; lors de la lecture du texte, tous les mots doivent
être énumérés sans pause, jusqu’au « dix » du coin inférieur gauche
inclus.
Rien n’assure que David Peretz ait montré
cette page au petit Jojo, rien ne prouve non plus que la seule raison de la
constance undécimale chez Perec soit le 11 février 43. Et quid du W ?
David a pu parler de Pourim au
petit, cette fête adorée des enfants, où on se déguise, où on crie Baroukh
Mordekhai et Arour Haman (« Béni soit Mordekhai » et
« Maudit soit Haman ») jusqu’à en mélanger les syllabes et confondre
les deux expressions.
Il serait complètement gratuit d’imaginer
le grand-père avoir confondu lui-même Perets et Baruk, il a en
revanche pu révéler au petit Perec cette absolue vérité que son nom signifiant
« briser » est identique à celui de la Perse, et que le livre de
Daniel joue sur cette homophonie. Et peut-être aussi celui d’Esther où le
premier fils d’Haman, en haut à droite, porte le nom de Parshandata, débutant
par les 3 lettres translittérées PRS équivalentes à Perec.
Je n’ai pas envie de me jeter sur le
corpus perecquien à la recherche de gibets ou autres indices, mais je me
souviens d’emblée de la progression de l’horreur dans le récit de W, où
la description des compétitions grotesques aboutit chapitre 34 au sort des
vétérans contraints pour survivre d’aller arracher des lambeaux de chair aux corps
des vaincus pendus sur des gibets.
Il apparaît dans La Disparition un
nommé Abraham Baruch, qui allait voir son rabbin à Shavouot, à Pourim …
et dont les leçons permettent à la Squaw de retrouver le Zahir (encore un
emprunt à Borges) dans le cyprin Jonas, et à Olga d’en mourir de maldiction.
Maldiction comme Maudit comme M,
le film de Fritz Lang qui est en allemand un Mörder, de Mord,
« meurtre » révélé par le palinDROMe …ne mord ni la plage ni
l’écart. Le MORDekhai de Pourim est un « M le Béni », et le
fameux souvenir d’enfance est assez évidemment un mem
hébreu, initiale de Mordekhai, que le basnoda inventé par Perec
transforme exactement en un waw, la lettre du pendu qui me fait penser
au q et notamment aux 11 lettres q achevant les 11 vers d’un poème d’Alphabets,
s’achevant sur Iraq. On se souvient des pendus de Bagdad, et de Villon : Mon
col saura que mon q poise.
Et ce Baruq page 303 du BILL, qui se
conclut par les Slogans de 36 à 68. Une contrainte imposait de citer 36
dans ce chapitre, mais nullement sous la forme effective de l’année de
naissance. 68 est l’année où Perec a écrit La Disparition, qu’une
contrainte impose encore de citer en ce chapitre, et c’est la 4e
rubrique du BILL, Oskar Scharf-Hainisch : Sur l’usage du fricatif dans
les parlers du Parâna, page 336. Si 11/43 devient parfois novembre 1943
chez Perec selon Magné, mars 1936 correspond alors à 336, qui est encore la
gématrie de l’hébreu Pourim. Je passe sur d’autres coïncidences
gématriques…
J’ai particulièrement fait allusion à Perec
dans deux de mes Cas. Faute de 73, puisqu’il n’y a que 60 Cas,
j’ai mis Perse dans le cas 37 :
C’est la vérité ferme, en Perse, qu’il
respire
et c’est carrément la rubrique du BILL
qui m’a fourni le cas 57 :
Ah pas la glose
Sur l’usage au Porâna de l’A fricatif
Difficile de tout expliquer, mais je
n’imagine pas quel mécanisme aurait pu me conduire à imaginer alors un chemin
menant de la rubrique du Bill à Pourim et à la Perse. Je peux au moins
donner les solutions, Cas-Iman et Cas-nette, ce dernier cas
participant par ailleurs à l’acrostiche rousselien et perecquien achevant le
texte, LOCI SOLI. L’acrostiche SOL de la fin des Nouvelles Impressions
d’Afrique (l’africatif…) jouait un rôle dans mon intrigue, et ma
rousselâtrie m’a conduit à citer encore les NIA pour le cas 59 avec
l’avant-dernière des 59 illustration de Zo :
Le fin mot décrypté, au mur par Balthazar
en pensant plus à la lecture rousselienne
manette aisselle phare (Cas-phare) qu’au pharès original,
la Perse encore.
S’il est difficile d’imaginer qu’un
hébraïsant (sinon arabisant) ait pu dire à Perec qu’en arabe, sinon en
hébreu, P et B sont une seule et même lettre, ce sont P et F
qui sont une seule et même lettre, et le Pour, le sort a priori
favorable, peut devenir Four. Je ne me rappelle pas avoir eu d’idée mortifère
au sujet de la canette (bière, tombe…), mais j’avais conscience d’avoir
situé cette allusion directe à Perec juste avant le cas 58 pouvant évoquer les
crématoires et certain calembour (Pen et FN seraient le même mot en
hébreu) :
On le met dans le poêle, un juif
démonstratif
La solution cas-mica-zeh (pronom
démonstratif hébreu) est cette fois nettement mortifère, mais ce qui me frappe aujourd’hui
est la succession de ces 3 cas correspondant au SOL rousselien (que Perec s’est
jugé en droit de se réapproprier), allusions assez directes à Perec-Four-Perse
alors que je ne suspectais pas de rapport entre Perec et le Pour ou les Pourim.
Je n’imagine pas non plus de rapport textuel entre la cas-nette
solution du cas 57 et mon Cas Nard yahviste.
Je me souviens maintenant que Perec a
longtemps envisagé une extension de W à 57 chapitres, avant d’adopter la
structure en 37 chapitres que l’on sait, dans le récit débutant par Pour E
Le rouleau d’Esther a une particularité.
De tous les livres composant la Bible hébraïque, c’est le seul à ne pas
mentionner le Tétragramme. Les exégètes l’y ont cependant découvert en
acrostiche dans des mots consécutifs, notamment dans le vers 5,4 où il apparaît
dans les initiales de 4 mots de 4 lettres, de quoi faire un carré…
Je dois à un roman de Raoul de Warren le
rappel de 43, gématrie « abellienne » de JHWH, Les Portes
de l’enfer (1991). Cet énigmatique texte dont je n’ai pas percé les dessous
envisage un retournement magique de la condition juive, proche de l’affaire de
Pourim, 43 ans jour pour jour après l’indépendance d’Israël, que l’auteur situe
curieusement le 2 novembre 47, qui ne me semble correspondre à aucun événement
historique. Un 2/11, un renversement bien perecquien du 11/2, bizarre… Et il y
a une étrange créature nommée Nigra, qui porte un médaillon portant les lettres
TW, les lettres de la géométrie fantasmatique…
Déjà midi et toujours pas de
nègres ! Telle
était la citation de Freud d’abord prévue
par Perec pour le chapitre 56, qui n’a laissé qu’un vestige, remplacée
par l’allusion au Tétragramme.
Alors que j’envisage plus ou moins
derrière certaines obsessions de Perec une résurgence des discours oubliés du
grand-père, il est curieux de trouver dans ce BILL une citation d’un rare texte
de Freud à propos de la langue hébraïque. Sans me souvenir des détails, un cas
célèbre de Freud concerne un homme qui avait dans sa tête des phrases entières
en hébreu sans comprendre d’où elles pouvaient venir ; Freud découvrit
qu’il avait dormi tout jeune dans une chambre où il pouvait entendre réciter
des prières juives.
Pourim est aussi un signe de reconnaissance entre Juifs dans les
périodes difficiles, pogroms et autres. Haman a eu bien des successeurs, avec
en bonne place Hitler. Il est ahurissant de constater que le procès de
Nuremberg s’est soldé par la condamnation au gibet de 11 chefs nazis, et que le
schéma 1-10 du récit d’Esther s’est matérialisé dans l’Histoire avec son grand
nœud coulant : l’accusé vedette Göring a réussi à se suicider la veille de
la pendaison, les autres 10 sont montés sur le gibet le 16 octobre 46, à
commencer par Ribbentrop, devenu le Ribenmoins du JR 43.