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Retour Gondol

 

Le dernier des 84

 

 

Que le sieur de Gondol est triste au fond des « Douze » !

Il est des spleens puants comme des chairs de rates

La terre est Christ, hélas, et je vends pas de livres

Splénétique jour, en effet, où je me morfonds dans mes Douze maîtres au carré en tripatouillant des alexandrins vaseux. Pas un chat, pas une rate, le crachin glacial qui balaye la rue Beautreillis doit y être pour quelque chose.

Tant va le beau treillis qu’il se cache à la fin

Rien ne sert de voter tant qu’on a Raffarin

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle,

On peut même pas le foutre au lave-vaisselle

 

La porte s’ouvre, une entité engoncée dans un ulster (à l’estomac) ou un macfarlane (de Ravel), ou plutôt dans les deux, s’engouffre, ma main se tend prudemment vers le bidule défensif fixé sous mon bureau. Mais l’apparition parvient à s’extirper de son accoutrement, et je reconnais monsieur Rémy.

Il ne manquait plus que lui ! Il ne vient que pour louer mes services très spéciaux, et je peux m’attendre à devoir fouiner du côté de Parme pour chartrer les Del Dongo, ou du côté de chez Partre pour charmer les Jean-Sol.

– Cher De Gondol, j’ai quelque chose pour vous.

Je l’avais dit ! Il s’affaire maintenant à extraire de multiples couches de matériaux divers ce qui ne peut être qu’un rarissime incunable, mais il s’agit en fait de 1984, dans la collection 1000 Soleils. J’étale ma pseudo-science.

– Eric Blair dit George Orwell voulait appeler son bouquin On a rarement besoin d’un plus grand que soi, mais son éditeur trouvait ça trop long. C’est tout ce que vous vouliez savoir ?

– Je crains que non. Vous vous rappelez que le héros Winston Smith bosse au Ministère de la Vérité, où son activité consiste à rectifier toutes les archives pour les accorder à la seule vérité décrétée par l’Etat ?

– Natürlich, et Big Brother is watching you, etc.

– Bon. Mais il existerait aussi une dissidence souterraine, autour du livre d’Emmanuel Goldstein. En fait cette dissidence est organisée par l’Etat lui-même, pour attirer les esprits frondeurs afin de les mater, et le fameux livre a été écrit par le patron de Smith, O’Brien. Vous savez tout ça, De Gondol, mais j’ai remarqué quelque chose de curieux. Au 9e chapitre de la 2e partie, Smith a réussi à se procurer le livre interdit. Il commence le chapitre I, puis saute au chapitre III, donné en intégralité. Ensuite arrive sa maîtresse, Julia. Ils tirent un coup, puis il lui lit le chapitre I, dont avaient été données quelques pages plus haut les premières phrases…

Monsieur Rémy s’interrompt après avoir appuyé ses derniers mots.

– Dois-je comprendre que ces phrases ont changé ?

– Exactement. Oh les changements sont minimes, des emplois de synonymes, ou des tournures différentes, mais le fait est là. Winston pose le livre, tire un coup, et le livre n’est plus le même. Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Une négligence du traducteur n’est-elle pas envisageable ?

– C’est facile à vérifier, mais ça me semble hautement improbable. En fait les variations sont telles que la traductrice –  il s’agit d’Amélie Audiberti – ne peut pas ne pas en avoir eu conscience. Soit il faut chercher ailleurs, un correcteur ignare, ça arrive, soit les variations sont intentionnelles, et ceci dans un bouquin où c’est justement la vérité textuelle qui est en question. L’Histoire est ce qui est écrit, et il suffit de récrire les archives pour la modifier. Le problème est qu’on ne voit pas bien le sens des variantes du livre de Goldstein, ou plutôt d’O’Brien. Orwell veut-il montrer que Winston est si familier de la fluctuation des textes qu’il ne s’aperçoit pas que le livre a changé ? Ou Orwell vise-t-il directement ses lecteurs, pour les rendre conscients qu’il est aisé de les manipuler par l’écriture ? Ou encore la baise serait-elle liée à ces variations ?

Make love not word ! Oui, je commence à voir le problème, mais qu’attendez-vous de moi ?

– Je souhaite en savoir plus. Je connais vos aptitudes, et je sais que vous avez vos réseaux. Existe-t-il quelque chose comme des directives de traduction ? Mais peut-être Orwell est-il mort trop tôt après la parution de 1984 pour en avoir données. Je ne peux m’empêcher de penser que certaines langues sont moins riches en synonymes, n’est-il pas envisageable que les deux versions du texte se soient retrouvées à l’identique dans certaines traductions ?

– Bon. Je vais fouiner un peu. Vous me laissez vos coordonnées ?

– Pas la peine. Je repasserai la semaine prochaine, voir où vous en êtes. Pour vos honoraires, on fait comme d’habitude, j’ai confiance en vous.

 

J’ai pris congé de mon seul visiteur de cette morne journée, et n’ai guère tardé à fermer boutique, finalement titillé par la découverte de monsieur Rémy, anxieux de me lancer dans l’enquête.

Arrivé chez moi, je n’ai pas encore achevé mon verre de mercurey que j’ai déjà lancé une recherche Internet, avec les mots clés « orwell » « 1984 » « variants », des fois que des petits malins aient déjà repéré le truc.

Rien. Bon, j’ai été un peu optimiste, j’enlève le dernier mot, là je m’attends à des milliers de réponses, je vais réfléchir entre temps à une autre façon d’affiner la recherche, mais je suis sidéré de n’obtenir que 7 résultats. Et aucun d’entre eux ne se réfère au roman. Peut-être fallait-il écrire le titre en toutes lettres, j’essaie directement en anglais, rien du tout.

Qu’est-ce que c’est que ce bintz ? Je lance une recherche sur « george orwell » seul, là j’ai droit à 813.002 pages, recherche effectuée en 0,34 secondes. Bravo la bête, mais toutes les pages bibliographiques que je consulte omettent 1984.

Ras le cul, j’ai déjà pu observer les faiblesses de Google sur certains points, son ignorance par exemple de Hisayoshi Nagashima, Fondateur de l’Ecole Internationale de Tanka. Il est pas trop tard pour faire un saut à Beaubourg…

 

La BPI, Bibliothèque Publique d’Informations. Je sais où aller. Grande-Bretagne, Littérature XXe siècle, ORW. Ni Nineteen eighty-four, ni 1984, et les bibliographies confirment ce qu’il m’avait semblé voir sur le Net. Orwell est déclaré mort le 17 février 1947, or 1984 a été écrit en 48 et est paru en 49, peu avant la mort d’Orwell, selon mes souvenirs du moins.

Mais comment, où, retrouver ces détails ? Si je suis resté tout à l’heure sceptique devant les renseignements affichés sur l’écran aseptisé de mon ordi, j’ai en main de vrais bouquins, dont le vieillissement semble de bon aloi, qui prouvent qu’Orwell n’a jamais pu écrire 1984. J’essaie de penser à des œuvres qui en sont inspirées, comme 2048 de La Riva Contrera, pas trace au catalogue.

Je suis rentré et j’ai avalé deux somnifères.

 

Le lendemain j’ai sorti mon Dictionnaire des Auteurs, tout écorné d’avoir été feuilleté à maintes reprises. Orwell est bien mort le 17 février 47, pas trace d’un quelconque esprit de subversion dans son œuvre. Que vive l’aspidistra !, La fille du clergyman, je ne suis même plus sûr de l’authenticité de ces titres. Ne les ai-je vus qu’hier, ou les connaissais-je antérieurement ?

J’ai téléphoné à quelques copains. 1984, ils ont jamais entendu parler.

– Tu confonds pas avec 2001 ?  

– C’est pas plutôt 1284 âmes ?

J’ai eu peur de continuer. Je m’aperçois que mes souvenirs sont parfois flous. Il y a eu un film, c’est sûr, et j’ai dû le voir, mais c’était de qui ? et avec qui ? Il y a eu une chanson qui parlait de Big Brother, mais par qui ? Je suis au moins sûr d’avoir lu le bouquin très jeune, je me souviens d’avoir été ému par des passages érotiques, mais pas moyen de m’en rappeler le détail.

Finalement j’ai sombré dans la parano, arrêté toutes recherches, et me suis contenté d’attendre la prochaine visite de monsieur Rémy. Au moins lui partagera mes souvenirs, et peut-être m’aidera-t-il à résoudre cette dinguerie. J’aurais bien devancé l’appel, mais je ne sais finalement rien de lui, pas même si Rémy est un nom, un prénom, voire un surnom…

 

Enfin au jour dit la haute silhouette apparaît au-dehors, monsieur Rémy fait son entrée, avec en main le livre empaqueté à sa manière. Je ne peux m’empêcher de me ruer sur lui, de lui arracher le paquet, et d’en extraire fébrilement non pas le livre, mais deux exemplaires de La Décade prodigieuse, de Queen, avec sur l’un Orson Welles me fixant d’un regard halluciné…

– Mais… et 1984, 1948, l’Orwell ? je bafouille.

– Voyons, reprenez-vous, De Gondol, est-ce que vous avez trouvé quelque chose pour moi ?

– Oui, enfin non, c’est plutôt vous qui… Enfin vous m’aviez bien demandé d’enquêter sur le 1984 d’Orwell ?

– Comment cela ? Vous m’inquiétez, moi qui vous croyais sérieux. Non, bien sûr, je vous avais demandé pourquoi ces deux éditions de La Décade prodigieuse, en Livre de Poche et en J’ai Lu, n’ont rien à voir l’une avec l’autre alors qu’elles sont attribuées à la même traductrice, Simone Lechevrel. Je ne sais rien de 1948, si ce n’est que c’est l’année de parution de l’original, Ten days’ wonder. Ah oui ! si vous n’étiez pas dans votre état normal l’autre jour, peut-être avez-vous transformé Or-Son-Welles en Orwell, mais enfin Orwell, entre nous, ce n’est pas vraiment la littérature que nous apprécions, et en 1948, si je me souviens bien, il n’était plus en état d’écrire grand chose… Je ne sais pas à quoi vous carburez, mais…

Il continue à pérorer, tandis que je m’abîme dans le plus vertigineux des cauchemars. Un auteur miséricordieux me ferait m’éveiller après m’être endormi la veille sur 1984, mais cet artifice éculé semble m’être refusé.

Je me pince sans rire.

Je me pince aux crabes d’or.

Je me pince-mi et pince-moi dans un bateau.

Je me Pince Polate.

Je me pince la taupe, sans autre résultat qu’une vive douleur qui bouscule mes neurones et me dessille les yeux…

Je crois me rappeler – mais comment en être sûr maintenant ? – de la description d’O’Brien dans 1984, « un homme grand et corpulent, au cou épais, au visage cauteleux, rude et brutal. » N’est-ce pas un portrait qui pourrait s’appliquer très exactement à monsieur Rémy ?

Je pense qu’il y a un Robien dans le nouveau gouvernement. N’est-ce pas l’anagramme à peine déguisée de « O’Brien » ? Soudain j’entrevois une perspective encore plus effroyable…

Well signifie « bien », donc « or-well » = « or-bien », encore « O’Brien ». Est-ce à dire que 1984 était réellement le livre, l’œuvre prétendument révolutionnaire destinée en fait à piéger les trublions ? Sa disparition ne signifie-t-elle pas que les vrais maîtres de notre monde n’en avaient plus besoin, toutes les oppositions ayant été canalisées vers de fausses alternatives ?

 

O’Brien – non, monsieur Rémy ! – a cessé de parler. Il a levé un bras, et des hommes en noir se sont engouffrés dans mon échoppe… Une matraque…

 

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Note : L’argument de cette histoire est absolument exact, il y a bien de multiples différences entre les deux occurrences du début du Chapitre I du livre de Goldstein dans la version française de 1984 (pages 222 et 242 de l’édition citée). Toutefois ces variantes ne sont pas présentes dans l’original anglais. Sur un texte téléchargé à l’adresse http://www.msxnet.org/orwell/1984 je n’ai découvert qu’une différence, pour la dernière phrase concernée :

The aims of these three groups are entirely irreconcilable.

Dans la seconde version three a disparu, mais c’est probablement un oubli de l’édition utilisée, car les différences françaises portent sur un autre point (ces trois classes  et ces trois groupes).

Ce qui ne fait que déplacer le problème pour s’occuper d’Amélie Audiberti, et de pourquoi cette bizarre traduction française n’a jamais été modifiée.

Les milliers de différences entre les éditions Livre de Poche et J’ai Lu de La Décade Prodigieuse sont tout aussi réelles. La seconde est très proche de l’édition originale dans la collection Le Limier. Alexandre Ralli directeur de cette collection révisait à fond les manuscrits de ses traducteurs, peut-être Le Livre de Poche a-t-il utilisé le manuscrit non révisé de Simone Lechevrel.

RS  .

 

 

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