rémi schulz

En Pouy, fresque

 

Jibé propose ici un nouveau traité de réintégration des âmes, presque dans la continuation directe d’un grand mystique, un autre JB, Jakob Böhme, le cordonnier de Gorlitz.

Mystique, Pouy ? comment en douter en constatant que les 5 âmes retrouvées par Pouy dessinent le motif essentiel sous-jacent dans toutes les symboliques ?

Il faut ici renvoyer à CG Jung, notamment aux ouvrages Psychologie et Alchimie, Mysterium Conjunctionis. Ce motif, c’est le mandala, un carré ou un rond divisé en 4, avec le centre constituant la quintessence, mais Jung a mis en évidence avec une nette constance une certaine hésitation entre le 3 et le 4 dans ce schéma.

Passons sur les multiples exemples pour en venir à Pouy, qui trouve d’emblée ses 3 premières âmes dans une scène censurée du roman original : 2 mecs et 1 fille se disputant les gogues dans un train.

L’étape suivante sort de l’imagination de Jibé, la fille aurait une jumelle. On passe donc de 3 à 4 selon un processus absolument conforme au schéma de Jung.

Il n’y a plus à s’étonner désormais de l’étape suivante, pourtant totalement irrationnelle au premier abord. La 5e âme disparue serait le Christ. Ouais. Bon, peut-être que le Christ, déjà arrêté à Eboli, ne fréquente pas non plus Pottsville, mais le Poupou ne nous explique absolument pas pourquoi il devrait être plus absent dans la version française que dans l’original. Le syndrome du mandala a encore frappé : 2 trucs et 2 machins, mieux encore 2 mecs et 2 nanas, et la quintessence pointe son nez, avec une telle évidence qu’on en oublie toute logique.

 

Pouy avait déjà fait le coup, dans Cinq Nazes précisément, où là aussi le 5e Naze se pointait au milieu de la figure, et le Naze était Dieu.

Ce texte de 1990 est fondé sur le postulat d’Arthur Keelt : « C’est le bordel ici-bas : sincèrement je ne vois que quatre personnes qui puissent relever le niveau. Le vélocipédiste (bien sûr), le religieux (à condition qu’il ait abandonné sa foi), l’adolescent (quoi qu’il puisse dire) et, last but not least, toute personne ayant un rapport avec le rock and roll. Quatre espèces n’ayant plus besoin d’Essence. »

Le mandala n’a rien d’évident dans cette énumération disparate, mais Pouy le prof frondeur construit son histoire en parfait psychologue des profondeurs. Il y a donc Jeanne la rockeuse, Loïc le cycliste, et deux ados en fugue ; Jibé a doublé un élément pour obtenir un quaternaire de 2 mecs et 2 nanas, exactement comme il le fera dans 1280 âmes.

Et le religieux ? c’est Dieu, ni plus ni moins, dans la peau d’Edmond, un prêtre en proie au doute. L’équation idéale apparaît encore ici : Deux + Deux = Dieu (ou les paires font Dieu).

Les errances de ces 5 Nazes convergent jusqu’à un quai de Saint-Naz’ pour une scène finale riche de symbolisme.

 

J’ai lu ce bouquin naïvement en gobant la préface détaillant la vie d’Arthur Keelt, j’imaginais les dialogues entre Pouy et la fille de l’écrivain maudit pour lui arracher la permission de traduire et publier quelques pages de son journal…

J’ai commencé à me poser des questions en m’apercevant que l’humour de Keelt était fort proche des calembours de Pouy, mais après tout, c’était lui qui traduisait… Je suis resté particulièrement perplexe devant le titre du pamphlet d’un peintre ami de Keelt, Dans le giron toqué il mousse et conçut Mimoun et il nie. Eussé-je mieux connu l’oeuvre de Pouy, j’aurais évidemment reconnu dans ce Julius Puech un nom récurrent chez cette Hegel grande ouverte, mais j’ai dû activer quelques neurones avachis pour reconnaître dans ce machin une homophonie approximative d’un pseudo-vers palindrome en pseudo-latin parfois attribué à Virgile, In girum imus nocte (ecce) et consumimur igni, ce qui pourrait en oubliant quelques barbarismes signifier qeqchose comme « nous avançons au sein de la nuit et (voici que) nous sommes consumés par le feu ». L’homme a oublié ecce, 5e mot, milieu du palindrome, mot évoquant le Christ dans une célèbre formule (de Pilate, je ponce).

Mais ralbol du saint-bol, ce qui est vraiment marrant est que j’aie imaginé dans Sous les pans du bizarre Gondol découvrir grâce à une homophonie approximative d’un vers de Virgile que certains textes signés Lapnus étaient des faux élaborés par Pouy, pour ensuite découvrir dans la « réalité » une vraie supercherie littéraire du même Pouy, grâce à une autre homophonie approximative d’un vers ressemblant à du Virgile.

Il faudrait ajouter que Lapnus, c’est un peu moi. Par ailleurs chaque chapitre de mon roman correspond à un vers de la première partie du chant d’Alphésibée ; ainsi le vers homophonique intercalé entre les chapitres 12 et 13 correspond au fameux vers refrain litigieux qui est peut-être une glose ne devant rien à Virgile, ce qui rapproche encore les deux cas : il n’y a pas des masses de vers douteux de Virgile, encore moins de vers douteux « intéressants ».

Evidemment je ne connaissais pas Cinq Nazes lors de l’écriture de mon opus, sinon j’aurais fait jouer cette coïncidence accablante pour Pouy, dont je découvre toujours d’autres facettes. Par exemple Cendres chaudes, recueil de poèmes mais aussi de dessins épatants.

(parenthèse postludique :

Delfeil de Ton m’a appris dans sa chronique du Nouvel Obs du 21 juin 01 que In girum imus nocte et consumimur igni était un film de Guy Debord. DdT aurait été inspiré de consulter PdG avant de proposer sa traduction, « sauf contre-sens » (doublement sic : l’Académie ignore ce trait d’union, et DdT ne semble pas avoir perçu le palindrome) : « Nous tournons en rond dans la nuit… » Il n’y a pas vraiment de « sens » à ce latin fort approximatif, et les exemples donnés de gens qui errent dans la nuit sont du nanan. DdT commence par Ion Iliescu (« nuit » est en argot noye, ou noï, renversement phonétique de Ion) pour finir sur Claude Bébéar, dirigeant du groupe AXA (à ressasser…))