Nouvelle publiée dans Rêves de Razès, éditions  Œil du Sphinx, 2009.

 

L’enchanté réseau

 

Le 17 janvier 1888, un nouveau curé vint prendre ses fonctions à Caenne-le-Resthau, petit village des Corbières sis au pied du Resthau, l’une des plus hautes montagnes de la région.

C’était un jeune abbé, âgé de 32 ans, du nom d’Ursin-Enée Bargère. Son père, éminent latiniste amateur de Virgile, aurait voulu lui donner le nom de son héros favori, mais un fonctionnaire tatillon lui avait refusé ce prénom, malgré une citation hugolienne démontrant la dévotion de Virgile, « Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait. » Personne n’avait en revanche trouvé à redire au nom du premier évêque de Bourges, en lequel Bargère père trouvait aussi son compte car, selon lui, la renaissance d’Enée dans le Latium symbolisait le réveil de l’ours païen.

Bargère père avait su communiquer à celui qu’il n’appelait qu’Enée l’amour du latin, à tel point que celui-ci, après le décès de celui-là, entra au séminaire, ce qui nous mène au début de cette histoire.

Nous ne nous attarderons pas ici sur les difficultés que rencontre un jeune prêtre dans ce pays occitan où l’Eglise de Rome a jadis occis tant de prétendus hérétiques. Les défiances  réciproques ont perduré, et c’est ainsi que l’abbé Bargère découvrit une paroisse en triste état. La toiture de l’église menaçait de s’effondrer sur les rares fidèles, le presbytère avait perdu tout charme, les broussailles avaient envahi le cimetière où picoraient d’irrespectueuses poules…

Les bâtiments nécessitant l’intervention d’artisans qualifiés, Ursin-Enée se consacra à la seule tâche à sa portée, nettoyer le cimetière, ce qui l’amena à la découverte qui allait bouleverser sa vie.

Alors que la plupart des dalles mortuaires étaient faites d’une pierre locale se délitant si rapidement qu’après quelques dizaines d’années les inscriptions en devenaient illisibles, un recoin particulièrement inaccessible du cimetière recelait une stèle de marbre en superbe état, à moitié enterrée, recouverte de ronces. La stèle lui livra après nettoyage un texte énigmatique :

 

Il y avait également une inscription sur le côté supérieur de la stèle, les lettres

dans un cartouche rectangulaire.

 

L’abbé sut d’emblée que cette pierre était exceptionnelle. S’il put vérifier plus tard qu’aucun Rexadon ou Drexadon n’était connu ni des registres du canton, ni de ceux du département, ses connaissances en langues acquises au séminaire lui avaient soufflé que ce ne pouvait être un nom réel. En effet Basile venait du grec basileus, signifiant « roi », comme rex en latin, et adon n’était autre que « seigneur » en hébreu, le titre même de Dieu dans les Ecritures.

Un nom fort suspect donc, mais qui n’était pas la moindre des curiosités de l’inscription, dont presque chaque ligne offrait une anomalie, avec d’invraisemblables coquilles, et des lettres plus petites que rien ne semblait justifier.

Passons sur toutes les questions que se posa Ursin-Enée pour arriver à ses premières tentatives de réponses. Il n’y avait aucune erreur dans l’inscription, qui recelait un message fortement codé. De multiples indices désignaient la Rose-Croix, cette mystérieuse société autour de laquelle on s’agita beaucoup au début du 17e siècle, dont une marque de reconnaissance aurait été les lettres RC. Ici il y avait l’incompréhensible Rep Cumpas, et les premières et dernières lignes de l’inscription, débutant par CR et RC.

L’ordre rosicrucien aurait eu pour fondateur le frère Rosencreutz, qui aurait vécu 106 ans, comme le sieur Rexadon, de 1378 à 1484, deux dates elles-mêmes multiples de 106. En ne tenant pas compte du O dans la date de l’inscription, MDCXCVI correspondait à 1696, une autre date multiple de 106. Le 19 avril 1696 était bien un jeudi, et pas n’importe lequel puisqu’il s’agissait du Jeudi saint. Les écrits rosicruciens citaient fréquemment la Semaine sainte, et plus particulièrement le Jeudi saint ; chez les Francs-Maçons, le rite écossais connaissait le grade de Chevalier Rose+Croix, au rang duquel on n’accédait qu’un Jeudi saint.

 

Ce n’était évidemment pas au séminaire que l’abbé avait appris cela. Son père lui avait transmis les rudiments d’une de ses passions, la cryptographie, et ils avaient étudié ensemble des écrits rosicruciens offrant des énigmes codées, ce qui lui avait permis de savoir où chercher. Ainsi le premier manifeste rosicrucien, la Fama Fraternitatis, développait un étrange récit autour de la découverte du caveau de Rosencreutz, en 1604, 120 ans après sa mort, dont l’accès était gardé par une porte sur laquelle il était inscrit Post CXX annos patebo, « Dans 120 ans je m’ouvrirai. » Bargère père l’avait initié au mystère des différentes inscriptions du caveau, qui totalisaient 120 lettres et qui constituaient un chronogramme : selon les rangs des lettres dans l’alphabet latin, la somme totale correspondant aux inscriptions donnait le nombre 1604, l’année même de la découverte du caveau, prédite donc doublement.

Ceci avait émerveillé l’adolescent, qui en avait voulu à son père de tenir l’affaire de la Rose-Croix pour un énorme canular, mais il ne disposait alors d’aucun argument pour contrer ce puits de science. Or voici que, selon ce même codage, la mystérieuse inscription Rep Cumpas livrait la somme 106, le nombre-clé rosicrucien. 

La découverte de la stèle lui avait été une révélation, balayant en un instant les vestiges d’une vocation chancelante depuis que ses illusions s’étaient trouvées confrontées aux réalités de l’exercice de son ministère. Cette stèle était là pour lui, ce serait lui qui en décrypterait le secret, dont il ne doutait pas qu’il fût grandiose.

Il prévit encore que ce serait long et difficile, et qu’il aurait besoin de subsides que son maigre salaire et son pauvre héritage ne pourraient couvrir. La carrière ecclésiastique offrait alors à un individu sans scrupules diverses possibilités de détourner des fonds, et Enée eut recours à certains de ces expédients, dont nous tairons ici le détail. Ceci se révéla si lucratif que les sommes récoltées furent bien supérieures aux besoins de ses recherches, achats de livres souvent rares, déplacements divers… Il lui parut opportun de consacrer cette manne à sa paroisse, en commençant par les réparations les plus urgentes de l’église. Il attribua l’origine des fonds aux donations qu’il avait su susciter, ce qui lui valut une certaine considération, tant de ses ouailles que de sa hiérarchie.

 

Parallèlement à ses recherches rosicruciennes, l’abbé Bargère enquêtait sur l’histoire de Caenne-le-Resthau, espérant y trouver quelque indice. L’un des principaux événements ayant marqué la paroisse avait été le long ministère d’un prêtre qui se doublait d’un érudit, Ange Bitounio, spécialisé dans l’histoire religieuse de la région, ce qui l’avait notamment amené à étudier diverses sociétés secrètes.

Son destin avait été tragique. Au matin du 16 avril 1802, on avait trouvé le père Ange et sa servante Lina égorgés, drame qui n’avait jamais été éclairci. Enée calcula que 1802 était encore un multiple de 106, et que le Jeudi saint tombait cette année le 15 avril : ce mystère avait un rapport évident avec celui de la stèle. Il en déduisit qu’il lui faudrait étudier de près les écrits du saint homme, et que l’affaire n’était pas sans danger.

 

Enée avait pensé en arrivant à Caenne que ce minuscule village éloigné de tout ne pouvait intéresser personne ; force lui fut de réviser ce jugement, tant les curieux sillonnant la région semblaient affluer. La plupart d’entre eux passaient tout naturellement visiter le curé du village, et l’extravagance de certaines motivations alléguées fut un nouveau sujet d’inquiétude.

Il y eut ainsi un écrivain américain nommé Robin W. Laden, qui lui déclara préparer un roman où les sommets jumeaux du Resthau seraient identifiés au centre du monde, aux deux arbres d’Eden, et seraient au cœur d’un affrontement entre les forces du Bien et celles du Mal.

Il y eut une jeune femme à la peau de bronze, Xena Darle-Elrad, venue d’Afrique pour rechercher la famille de sa grand-mère, Marie Darle, laquelle avait épousé un prince mauritanien, une cinquantaine d’années plus tôt.

Il y eut ce farfelu nommé Courlebon, limonadier méridional qui entendait profiter du nom de la localité pour y ouvrir un restaurant gastronomique : « Té ! Tu vois, mon ami, je n’aurai pas besoin de faire de publicité, tout le monde saura qu’il y a un restau à Caenne ! »

Il y eut une troublante Autrichienne, Tona Orth, qui enquêtait sur la disparition de son oncle, Calbfen Orth, haut dignitaire de la cour impériale qu’on aurait vu dans les parages.

Et cet individu loufoque, Wiley Calterreso, se disant naturalisé Australien, affublé d’oripeaux de carnaval, qui affirmait que les esprits lui avaient intimé l’ordre de venir recevoir la Révélation dans un lieu dont seule la latitude lui avait été communiquée. Il prétendait effectuer le tour du monde selon cette latitude pour être sûr de ne pas manquer le bon endroit.

 

Ces visites s’étaient espacées sur plus de trois ans, mais chacune d’entre elles avait accru la suspicion d’Enée, qui devint une véritable obsession. Tous ces gens ne passaient pas là par hasard, ils étaient sur La Piste, la même que lui. Il ne dormait plus en songeant qu’un de ces fouineurs pût à son tour découvrir la stèle, cachée tant bien que mal dans un coin du cimetière, sous des déchets divers. La pierre était trop lourde pour qu’il la transportât ailleurs sans risquer d’attirer l’attention, et une solution finit par s’imposer à lui.

La seule façon de préserver le mystère de la stèle était de la détruire, ce qu’il fit un soir d’orage de 1891, après l’avoir examinée sous toutes les coutures. Il ne put que se féliciter ensuite de cet acte qui marqua une étape décisive dans sa quête. Au troisième coup de masse, la stèle se fendit longitudinalement, au quatrième elle s’ouvrit en deux, révélant une cavité insoupçonnée.

Ce qu’il avait pris pour un cartouche entourant l’inscription REP CUMPAS correspondait au pourtour d’un espace évidé dans le marbre. L’inscription elle-même était portée par un morceau de marbre, s’adaptant à l’embouchure de la cache avec la plus parfaite exactitude. Ce prodige artisanal abritait un étui métallique scellé à la cire, qu’il dut attendre pour ouvrir d’être rentré au presbytère, sa tâche achevée.

L’étui contenait deux parchemins, en parfait état. Nous ne détaillerons pas leur contenu, évidemment codé. L’un était relativement simple à décrypter, et confirmait la piste Rose+Croix. L’autre se réduisait pour l’essentiel à une suite énigmatique de lettres, ressemblant fort au résultat de l’application d’un code de type Vigenère. Il existe des moyens de « casser » ce code lorsque sa clé est courte, ainsi son père aurait pu ridiculiser Jules Verne, une quinzaine d’années plus tôt, lorsque celui-ci avait proposé un feuilleton reposant sur l’invulnérabilité de ce code ; tandis que les héros du roman s’escrimaient en de vaines tentatives, Bargère père avait décodé le message en quelques heures et envoyé son texte en clair au journal ; un arrangement avait été trouvé ensuite, à la demande de Jules Verne en personne.

Hélas ici cette méthode ne donnait rien. Soit la clé était trop longue, soit le message avait plusieurs niveaux de codage, et pourtant son décryptage semblait indispensable à la résolution de l’énigme.

 

Après avoir épuisé toutes les possibilités raisonnables, Enée se résigna à aller chercher de l’aide extérieure. Très curieusement, sa découverte de 1888 avait coïncidé avec la création à Paris d’un « Cercle Rosicrucien Catholique », sous la houlette d’un prêtre défroqué, Jan-Alphonse de Pi. Enée avait suivi les progrès de ce mouvement, qui avait rencontré un certain succès mondain, et, malgré une défiance instinctive il se dit qu’il ne pouvait négliger cette chance offerte.

Il fit donc le voyage vers la capitale, et assista à plusieurs soirées du Cercle, ce qui lui confirma que ces réunions étaient d’abord organisées pour les bourgeois blasés. L’occultisme n’y était qu’un prétexte pour s’encanailler dans une ambiance exotique justifiant les abandons à une sensualité effrénée. Malgré ce côté lupanar on y rencontrait néanmoins d’authentiques chercheurs d’absolu, et après quelques fructueuses conversations il lui apparut qu’un seul personnage serait à même de l’aider, le duc d’Abusésy, célèbre compositeur dont les connaissances en ésotérisme étaient, disait-on, sans égales. Le duc ne fréquentait pas ces soirées, bien entendu, mais une de ses connaissances était une habituée, la cantatrice Eva McAlme, flamboyante rousse d’origine écossaise. Son interlocuteur précisa à l’abbé – qui était en civil – qu’il correspondait exactement au profil apprécié par cette croqueuse d’hommes. « Tu vas voir, » avait-il ajouté d’un ton grivois, « si tu es énervé, e’va t’calmer ! »

La belle Eva trouva en effet Enée à son goût, mais ne le calma pas complètement, si bien qu’il finit par obtenir par son entremise une entrevue avec le duc d’Abusésy.

L’extraordinaire personnalité du duc irradiait de son seul regard, braise fulgurante derrière la broussaille des sourcils. Pour ce néo-royaliste, le déclin du monde se résumait en trois mots, Pénurie de Rois, mais les vieilles monarchies héréditaires démontraient leur faillite en abandonnant peu à peu le pouvoir dans tous les pays. Non, l’âme d’une nation devait s’incarner en un individu d’exception, un Nationeur, qui assumerait seul les grands choix nécessaires…

Enée devina que le duc n’aurait pas d’objection fondamentale, le cas échéant, à jouer ce rôle, et se demanda même, puisque le Nationeur idéal se devait d’être inconnu du grand public, si d’Abusésy n’exerçait pas déjà une influence secrète prépondérante…

Il abonda dans son sens, et aiguilla la conversation vers la Rose+Croix, en suggérant que la société secrète avait pu avoir une activité analogue en son temps. Il mentionna les découvertes de son père sur les chronogrammes rosicruciens, ce qui ne sembla guère intéresser le duc. Celui-ci réagit cependant lorsque Enée mentionna les lettres DF, les anomalies de la première ligne de la stèle, et s’enquit de leur provenance. Enée avait préparé une réponse qui lui évitait de parler de sa région :

– Je sais de source sûre que ces lettres sont gravées sur le sol d’une grotte du pays de Caux, à Etretat, en face de la célèbre Aiguille.

– Vraiment ? Très intéressant. Vous m’apprenez quelque chose et je veux vous récompenser. Pour moi DF m’évoque Bach et le Divin Nombre. Savez-vous ce qu’est le Divin Nombre ?

– Je ne connais que la divine proportion…

– C’est cela, c’est cela. Peu de personnes savent que Bach était un initié rosicrucien, qui a codé dans son œuvre et jusque dans sa vie certains mystères essentiels de l’Ordre. Ainsi mon ami Remus Zilch a découvert que les vies de nos maîtres Rosencreutz et Bach, de 106 et 65 ans, sont en rapport d’or, et que cette suite harmonieuse 65-106-171 apparaît dans plusieurs œuvres de Bach, notamment dans le second livre du Clavier bien tempéré, où on trouve 106 et 171 comme nombres de mesures des pièces en D et F, selon la notation allemande, ré et fa majeur pour nous. Vous m’avez parlé du chronogramme formé par les inscriptions du tombeau du frère Christian, mais savez-vous que les Inventions à trois voix de Bach totalisent 544 mesures, la valeur de la principale de ces inscriptions, l’épitaphe ? et que le découpage de ces Inventions fait apparaître les valeurs de chaque mot de l’épitaphe ?

Enée admit qu’il l’ignorait, et se dit que son père l’avait peut-être abusé en prétendant avoir effectué lui-même ses découvertes en la matière. Il remercia le duc, et tenta de profiter de sa bonne volonté en l’interrogeant sur « Rep Cumpas ».

– Rep Cumpas ? R-C comme Rose-Croix ? C’est un peu simpliste, non ? Bien des charlatans ou des plaisantins se servent de ces lettres pour piéger les naïfs, comme cet écrivain, récemment, ce Jules Verne avec son Reform-Club… Attendez-vous à ce que ces duperies se multiplient, car le temps de la vraie réforme approche. Je vous ai parlé du nombre 171, savez-vous que c’est aussi la somme des 18 premiers nombres ? Or 18 fois 106 font 1908, qui sera croyez-moi une année cruciale…

 

Sur ce le duc avait pris congé. Enée était resté quelques jours encore à Paris, pour rassembler de la documentation sur les nouvelles pistes, et pour quelques compléments d’information dans un autre domaine, celui auquel l’avait initié la belle Eva, puis il avait regagné sa paroisse.

Les indications du duc furent précieuses. Il découvrit ainsi que les proportions de la stèle obéissaient au « divin nombre », qui régissait également l’épitaphe du prétendu Basile Rexadon. La musique, particulièrement celle de Bach, avait aussi son importance, et il se sentait de plus en plus proche de l’esprit rosicrucien qui avait conçu cette énigme, mais le message secret restait toujours indéchiffrable, et cette étape semblait indispensable. 

Il ne fallut pas moins de dix-sept ans pour le décrypter !

Voici donc l’étape décisive qui survint le 17 janvier 1908. L’abbé avait pensé détenir une importante clé lorsqu’il avait découvert que le nombre de lettres du message, 128, égalait exactement celui de l’inscription de la dalle, lettres REP CUMPAS comprises. Avoir une idée de la clé d’un message codé selon Vigenère n’est pas tout, car cette clé peut avoir été utilisée à l’endroit ou à l’envers, sur le texte à l’endroit ou à l’envers, en décalant les lettres vers le bas ou vers le haut, en comptant la lettre de départ ou non… Ces diverses possibilités donnaient déjà seize combinaisons à essayer, aucune n’avait abouti…

Il avait épuisé de multiples autres possibilités, des phrases issues des écrits rosicruciens, des versets bibliques, et le découragement l’avait poussé à maintes reprises à abandonner ses tentatives pendant des jours, des semaines, parfois des mois, jusqu’à une nouvelle piste à tenter.

Enfin il lui était apparu que sa seule idée valable avait été celle d’utiliser les 128 lettres de l’inscription, et que son insuccès venait de la présence d’un second niveau de codage. Il appliqua alors aux résultats de ses tentatives la méthode d’analyse de fréquences permettant de repérer une clé courte, et ce fut donc ce 17 janvier qu’il lui apparut qu’une clé plausible pourrait être une expression de 8 lettres, SOL FIDEI.

C’était la première fois qu’il sortait du document quelque chose d’intelligible, « le soleil de la foi », ce qui évoquait la lumière surnaturelle éclairant l’intérieur du tombeau de Rosencreutz, selon plusieurs textes. Il sut qu’il était sur la bonne voie quand il comprit que cette expression était l’anagramme des lettres bizarres de l’inscription, les grosses lettres erronées FDOE et les petites lettres ILSI.

L’application de la clé SOLFIDEI lui livra cependant à nouveau une suite incompréhensible de lettres, en lesquelles il reconnut cependant quelque chose de familier. Il eut un instant de total désespoir lorsqu’il s’aperçut que ces lettres représentaient l’anagramme exacte des 128 lettres de la dalle. S’était-il acharné vingt ans durant pour aboutir à son point de départ ?

Il se ressaisit vite. Non, cette parfaite anagramme était plutôt une nouvelle confirmation de la validité du décodage, qu’il restait à parachever. Quelques tâtonnements l’amenèrent à disposer les 128 lettres en deux carrés de 64, deux échiquiers, et à enfin obtenir le texte en clair après application de la polygraphie du cavalier : 

 

BERGERE PAS DE DECADENCE

LA CROIX ET LE RESTHO GARDENT LE  CHEMIN DE GESTATION

EPOQUE LE J

AXE SUD

IN MEDIO LINEA UBI M SECAT LINEA PARVA DF

REP CUMPAS DCXXXVI

 

Le message semblait s’adresser à lui, Bargère, lui rappelant les lointaines moqueries de ses condisciples : « Il pleut il pleut Bargère ».

Il avait acquis au fil des années une telle compréhension de l’affaire que ces phrases sibyllines lui furent immédiatement limpides.

« Le J », c’était le jeudi, le Jeudi saint bien sûr, et il comprit que le hasard n’avait nulle place ici. Après coup, le décryptage du parchemin paraissait presque évident, et s’il lui avait pris tant de temps, c’était qu’il ne pouvait survenir qu’en cette année 1908, l’année du renouveau rosicrucien selon le duc d’Abusésy.

Le Jeudi saint tombait cette année le 16 avril, or c’était l’anniversaire d’Enée, qui fêterait alors ses 53 ans. 53, la moitié des 106 ans rosicruciens ! Quelques calculs l’amenèrent à constater que son arrivée à Caenne, le 17 janvier 1888, divisait exactement ces 53 ans selon le Divin Nombre, au jour près. Ainsi toute sa vie avait été programmée, dès sa naissance, dirigée vers ce 16 avril où s’accomplirait sa destinée…

 

Il lui faudrait être accompagné d’une femme en ce jour, une femme capable de chanter quelques notes. Si une cantatrice n’était pas requise, il sut que le bon choix ne pouvait être que Eva McAlme, et effectivement celle-ci répondit favorablement à sa demande, instantanément, sans poser de questions.

Il alla la chercher la veille du jour fatidique, en gare de Q***. C’était toujours une femme magnifique, à la sensualité provocante, malgré les années passées, et elle semblait encore sous le joug de sa prestance virile car, dès qu’ils furent au presbytère, elle se jeta dans ses bras avec passion. Il dut la repousser doucement, et lui expliquer qu’une certaine tension érotique serait nécessaire entre eux pour la mission qui les attendait le lendemain. En femme rompue aux exigences parfois cruelles de la science secrète, elle accepta de bonne grâce de différer leurs retrouvailles intimes.

 

Et les voici donc au soir du 16 avril, sur les pentes du Resthau. Enée s’était muni d’un pieu ferré, qu’il utilisa pour frapper le roc, une fois sur les lieux désignés par les indications du document. Il perçut enfin un écho sourd, dénotant la présence d’une caverne. Ce fut la première occasion d’utiliser le talent d’Eva, à laquelle il indiqua les notes voulues. Un pan de rocher bascula, révélant l’entrée d’un couloir obscur. Ils avaient apporté des torches, ainsi que des lanternes électriques. Il y eut deux autres étapes nécessitant un sésame vocal, chaque fois différent, et ils parvinrent enfin à une salle rectangulaire, dans laquelle Enée reconnut aussitôt les proportions du Divin Nombre.

Plusieurs inscriptions étaient gravées profondément sur les parois latérales de la salle, essentiellement en latin :

 

D F REX LOCI REX MUNDI

REP CUMPAS

CURREBAT AD LAPIDEM OLIM REGINA

AD GENESARETH

SE EXEATQUE VITA DEI

 

Certaines étaient déjà connues, Enée vit de précieuses indications dans les autres :

« le roi de ce lieu est le roi du monde »

« la reine courait jadis vers la pierre »

« et ainsi s’en va la vie de Dieu »

 

Il y avait également deux inscriptions semblant plus récentes, bien que leurs caractères fussent rigoureusement identiques à ceux des inscriptions latines :

 

JEAN DE L’EGLISE

HELENE-DEDE

 

Enée renonça à en envisager une explication, tant la suite des événements lui était impérieuse. Une dalle de pierre lisse occupait le centre harmonique de la salle, Enée fit comprendre à Eva qu’ils devaient se dévêtir et s’y étendre. Ils éteignirent leurs lampes.

Les deux amants retrouvèrent enfin la chaleur de leurs corps enlacés, dans la fièvre d’un désir qu’il fallait se garder de trop vite assouvir...

Bientôt l’obscurité ne fut plus totale, contrariée par une luminescence bleutée émanant d’une paroi de la salle, de plus en plus brillante. « Sol fidei, sol fidei… », psalmodiait Enée tout en étreignant ardemment sa partenaire. Soudain, sur le fond bleu foncé uniforme de la paroi, rayonnèrent des lettres d’un bleu vif, qui semblaient traverser la roche, formant les mots :

 

POST CCCCXXIV ANNOS PATEBO

 

« Nous y voici », pensa l’abbé, sidéré bien que tout se déroulât comme il l’avait supputé. La fameuse prédiction ornant la porte du tombeau de Rosencreutz était là, et elle savait s’adapter à la conjoncture puisqu’elle disait « dans 424 ans je m’ouvrirai », soit donc en 1908, 424 ans après le décès de Rosencreutz en 1484…

Eva s’abandonnait au plaisir, sans retenue, de chaque fibre de son corps, et Enée n’y résista pas. Dans la vague qui les emportait le rayonnement bleu devint une aveuglante incandescence, jusqu’à ce que, dans un ultime éclair, la paroi disparût.

Ce qu’il y avait derrière cette paroi, jamais Enée ne l’aurait imaginé, ni même…

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– Monsieur d’Arplant de Clairsaint, le docteur va vous recevoir.

Il dut abandonner sa lecture, étonné de s’être laissé prendre à cette histoire rocambolesque, au point de regretter de n’avoir pu l’achever.

Il déposa cependant la revue sur la table de la salle d’attente, sans se soucier d’en retenir le nom, et suivit l’assistante du professeur Serge de Redda, l’éminent spécialiste.

 

FIN

 

 

Annexes

Cette histoire est née de deux idées complémentaires.

D’une part il m’est arrivé de lire que les différentes étapes dans la réalisation de ce qu’il est convenu d’appeler le « grand parchemin » étaient d’une telle complexité qu’elles ne pouvaient être l’œuvre de la petite bande de manipulateurs animée par Pierre Plantard. Ma familiarité avec les contraintes littéraires m’assurait du contraire, mais je n’ai pas trouvé de motivation pour le démontrer en pratique, jusqu’à ce que soit lancé l’appel à textes pour cette anthologie.

S’appesantir sur le déchiffrement du code Vigenère ne pouvait qu’être rebutant pour le lecteur, aussi ai-je choisi de privilégier l’anagramme, qui passe pour être l’étape la plus ardue, en réalisant 3 nouvelles anagrammes des fameuses 128 lettres constituant l’épitaphe de Marie de Nègre (avec PS PRAECUM) et le message « Bergère pas de tentation… » Il m’a fallu environ une heure pour composer chacune de ces anagrammes, et j’ai des collègues qui sont bien plus doués que moi pour cette contrainte.

 

D’autre part je déplorais de multiples maladresses dans les diverses tentatives de reconstitution de la prétendue découverte de l’abbé Saunière. En laissant de côté l’aberration de la complexité du codage et le fait qu’il est de mieux en mieux avéré que toutes les pièces essentielles du dossier sont des faux forgés par l’équipe Plantard, je ne voyais pas quelle logique aurait pu mener Saunière à utiliser les lettres de la stèle plus le PS PRAECUM venu d’ailleurs pour décoder un parchemin trouvé dans l’église. J’ai donc imaginé la réunion des trois éléments, en utilisant d’ailleurs une version alternative du mythe, reposant sur une autre fausse pièce aujourd’hui disparue (!), selon laquelle le PS PRAECUM (mon REP CUMPAS) figurait aussi sur la stèle…

 

L’idée de base de l’anagramme m’a poussé à chercher des anagrammes pour les divers personnages de l’affaire, et pour quelques autres noms :

Ursin-Enée Bargère, curé de Caenne-le-Resthau = Bérenger Saunière, curé de Rennes-le-Château

Ange Bitounio = Antoine Bigou, son prédécesseur

Robin W. Laden = Daniel Brown

Xena Darle-Elrad = Alexandre Alder

Courlebon = Noël Corbu

Tona Orth = Otto Rahn

Wiley Calterreso = Aleister Crowley, en songeant à l’ahurissante histoire de sa découverte de la Villa Caldarazzo

Le Cercle de Jan-Alphonse de Pi correspond à la Rose+Croix Catholique de Joséphin Péladan

Eva McAlme = Emma Calvé

Le duc d’Abusésy, grand Nationeur palliant à la« Pénurie de rois » = Claude Debussy, prétendu Nautonier du Prieuré de Sion

Enfin d’Arplant de Clairsaint = Plantard de Saint-Clair

Et Serge de Redda = Gérard de Sède…

 

J’ai utilisé dans mon histoire de multiples éléments issus du mythe castelrennais, que l’on reconnaîtra probablement, et puis des idées un peu plus personelles.

Ainsi les lettres DF sont un élément du cryptogramme de L’Aiguille creuse, de Maurice Leblanc, un roman qui pourrait receler des aspects initiatiques. Lupin, blessé lors d’un cambriolage le 23 avril 1908, se réfugie dans la crypte secrète d’une chapelle. Le second héros de l’aventure, le journaliste Beautrelet, découvre théâtralement cette crypte à la Pentecôte, qui s’avère receler un cadavre pourrissant, mais Beautrelet dévoile dans un article fracassant qu’il s’agit d’une machination de Lupin, bien vivant. Très curieusement, dans cet article du chapitre 4, le cambriolage est daté du jeudi 16 avril, soit le Jeudi saint (il est exact que c’est le jour d’intronisation des Chevaliers Rose+Croix).

Les diverses informations sur les chronogrammes rosicruciens, les œuvres de Bach, la vénération de Debussy pour le « divin nombre », sont exactes, pour ce qui concerne les faits du moins. Quant à leur interprétation, c’est une autre paire de manches, discutée sur mon site.

 

Henry Lincoln a écrit que les plus étranges coïncidences arrivaient à ceux qui s’intéressaient aux affaires castelrennaises, mon histoire anagrammatique pourrait en être un nouvel exemple.

Revoici le fameux décodage du parchemin, lui-même anagramme de l’inscription de la stèle :

BERGERE PAS DE TENTATION

QUE POUSSIN TENIERS GARDENT LA CLEF  PAX  DCLXXXI

PAR LA CROIX ET CE CHEVAL DE DIEU

J’ACHEVE CE DAEMON DE GARDIEN A MIDI

POMMES BLEUES

 

L’appel à textes castelrennais a eu lieu le 15 août 2006. L’idée générale me vint aussitôt, et je composai les deux premières anagrammes le soir du 17. Il m’apparut que leurs similitudes avec les textes de la stèle et du message, évidemment désirées, pouvaient passer pour des facilités. Ces facilités sont à relativiser, mais il me sembla néanmoins souhaitable de produire une troisième anagramme, plus éloignée des textes-sources. Ma première idée fut que cette anagramme se conclurait par la formule rosicrucienne POST CXX ANNOS PATEBO, et je parvins à la faire figurer lorsque je me consacrai à la composition effective, quelques semaines plus tard. Je fus ravi de pouvoir également incorporer d’autres formules-clés du folklore castelrennais, REX MUNDI, AD GENESARETH, AD LAPIDEM CURREBAT OLIM REGINA, PS PRAECUM (sous ma variante REP CUMPAS), restait le plus difficile, arranger le reliquat des lettres pour parvenir à quelque chose d’acceptable.

J’arrivai finalement à 10 lettres pouvant former HELENE-DEDE, ce qui était amusant car il existe un Dédé bien connu dans cette faune castelrennaise. J’avais quelques scrupules à proposer cet appariement, qu’une éventuelle Hélène aurait pu ne guère apprécier, aussi je demandai à Philippe Marlin qui connaît parfaitement ce milieu s’il voyait une quelconque objection : non, et je validai donc mon anagramme.

En février 2007 il fut question sur la liste de Marlin de la sortie du film de Cameron sur la prétendue tombe de Jésus (du Cameron romancé, probablement), découverte dans un lieu en rapport avec une dame de l’Antiquité nommée Hélène Adiabène, et un colistier signala qu’il se souvenait d’une anagramme du fameux message (ou de la stèle) donnée sur le forum Pierre et Papier.

Cette anagramme débutait par le mot HELENE, et elle avait été donnée le 16 août précédent, la veille du jour où j’avais envisagé l’anagramme qui me conduirait aux lettres résiduelles H-E-L-E-N-E…

HELENE ADIABENE VINT DE SION XXXI DEPOSER EN TERRE D’ATAX LE CORPS DE JC A CENT PAS CE LIEU GARDE EN PAIX LES TOMBES QUE FIT GUILHEM DCCCV POUR MARIE DE MAGDALA

L’anagramme avait été transmise par un certain Guillem de Gellone (je suppose qu’il s’agit d’un pseudo), qui disait la tenir d’un descendant de quelqu’un qui avait connu Saunière… Attendu que tous les documents en rapport avec l’anagramme codée sont des faux établis par l’équipe Plantard vers 1960, j’ai un peu de mal à accepter cette origine, et il me semblerait plutôt que cette anagramme ait été suscitée par deux anagrammes humoristiques proposées le 30 juillet précédent sur ce même forum, par Paul Saussez, lequel entendait ainsi démontrer qu’il était aisé de forger des anagrammes de l’inscription de la stèle.

Je ne peux qu’applaudir à cette démystification, antérieure à la mienne, et je confirme que ces deux anagrammes sont très amusantes.

 

Ma page Et in Arcadia gogo explore d’autres facettes du mystère castelrennais, avec quelques points qui pourront complémenter cette nouvelle.

Cette page de Philippe Marlin donne à penser que l’élément essentiel de l’affaire, la dalle de la marquise de Blanchefort, ait été un faux, malgré les documents qui semblent attester son existence en 1905.

 

Enfin la parution de cette nouvelle est intervenue dans des circonstances des plus bizarres, étudiées sur mon blog.