LUCA PACCIOLI : UNE AFFAIRE EN OR
suivi de POUR UN LABYRINTHE MINIMAL (H.C.)
Or toutes ces choses, qui leur arrivaient, étaient des figures.
PAUL, I Cor. X,II (trad. Sacy)
La dernière (et confidentielle) contribution de Luca Paccioli au genre policier se présente tout à la fois comme un pastiche, et comme un accomplissement, explicité par son essai final. Car s'il s'est diverti à récrire, en la transposant à Paris, et dans une atmosphère à la Carco, La Mort et la Boussole (Eric Lönnrot devient, dans son remake, l'inspecteur Roland Turold ; quant à Scharlach, il est rebaptisé Léo Pisan, dit Pisan le Gommeux), il a également tenté de structurer le célèbre labyrinthe en ligne droite que Lönnrot, avant de mourir, proposait à Scharlach. Nous y reviendrons, avec notre auteur, mais il faut noter dès maintenant que Paccioli s'inscrit dans le droit fil du texte borgésien ("quand, dans un autre avatar, vous me ferez la chasse"..), et qu'il suggèrera, in extremis, la répétition indéfinie, quoique de plus en plus austère, du cycle.
Si une affaire en or raconte bien la même histoire que la mort et la boussole, tout y est cependant déformé, gauchi, comme par l'horreur glauque d'un cauchemar. Certes, la vengeance de Pisan le Gommeux n'est pas déterminée par les mêmes motifs que celle de Scharlach : il n'a jamais pardonné à Turold d'avoir appréhendé (pour escroquerie) le jour même du vernissage de sa première exposition, le directeur de la Galerie où elle devait avoir lieu, rue de Seine. Ancien élève des Beaux-Arts de Nîmes, Pisan, "monté" à Paris pour faire carrière, l'a vue brisée dans l'oeuf par cette arrestation inopportune. On devine la suite : les mauvaises fréquentations, la déchéance rapide, le braquage originel, la haine inextinguible du raté... Les années passent. Et c'est le premier meurtre : le jeudi 24 février 1983, à cinq heures du matin (la montre brisée de la victime en porte, classiquement, témoignage), à l'angle de l'avenue Ingres et de la place de la Porte de Passy. Dans l'une des poches du mort, la police trouve un aller simple, non composté, pour Gambais, au dos duquel a été calligraphié, à l'encre d'or : "Le premier point de la Section a été marqué". Près du cadavre, sur le trottoir, une étoile à cinq branches a été tracée à la bombe, d'un mouvement continu.. Le second se produit le mercredi 30 mars, rue Las Cases, à huit heures, dans une cave. Rien ne manque à la mise en scène : montre, billet, inscription ("le deuxième point de la Section a été marqué"), pentagone étoilé. Quant au troisième, il intervient le mardi 24 mai : le corps est découvert, en fin d'après-midi, par un concierge, dans un appartement inhabité du boulevard Davout. Le billet dit :"Le dernier point de la Section a été marqué". L'étoile veille, en bonne place, sur l'un des murs de la macabre pièce, et l'Omega cassée du défunt affiche une heure. S'il y a un lien évident entre les crimes, il n'y a par contre aucune régularité perceptible, tant spatiale que temporelle, dans leurs apparitions - rien qu'une obscène, et mal définissable, croissance. La confusion policière est à son comble. Le commissaire Monod, supérieur hiérarchique de Turold, abonde en suppositions grotesques sur leur origine terroriste : le pentagone lui paraît l'emblème de quelque groupe armé ; la Section désigne, selon lui, une hypothétique "Section spéciale", frugalement exterminée, à raison de moins d'un meurtre par mois.. Turold refuse de se laisser convaincre, ou décourager. Il oriente ses investigations vers les sectes, et en particulier les sectes pythagoriciennes. Il s'en ouvre à un journaliste, qui divulgue l'information. C'est le pentagone, tracé d'un seul et même geste, qui l'a induit à fureter de ce côté : n'a-t-il pas constitué, dans l'Antiquité, un signe de reconnaissance pour les Initiés ? Mais une forte enveloppe, reçue début juin, devance ses recherches et lui livre la clef de cette parade sanglante. Elle recèle une lettre, signée Barbe Eloha, et un plan de Paris où sont notés A, B et C, les lieux fatidiques. Strictement alignés, sur une quasi-horizontale, ces points sont tels, et la missive jointe l'établit, que le quotient BC/BA = Φ, le nombre d'or. De plus, ajoute la mystérieuse Eloha, 55 jours ayant séparé B de C, et 34 jours A de B, le rapport 55/34 = 1,617 répète celui-ci avec une bonne approximation. "Il n"y aura pas d'autre crime, poursuit-elle, parce que la Figure est complète". Les trois meurtres sont à imputer, comme Turold l'entrevoyait, à quelque secte de Pythagoriciens pervers, ou pervertis. "Sans doute ont-ils voulu peindre, conclut Eloha, et avec du sang, la Section d'or à laquelle ils vouent un culte fanatique, et dont ils attendent, à travers leurs rites meurtriers, l'Avènement de l'Harmonie Universelle." Cette lettre pulvérise les misérables conjectures du commissaire Monod. Mais Turold n'est pas satisfait par cette explication non moins providentielle qu'anonyme. Bien des détails demeurent obscurs, sans emploi : billets (pour Gambais..), heures, ne se justifient pas. A quelque temps de là, il apprend, en parcourant un article de la Revue Thomiste, énigmatiquement échoué sur son bureau, quai des Orfèvres, que "Barbe Eloha" signifie en hébreu "en quatre est Dieu". L'image d'un quadrangulaire carton carton envahit sa conscience, tandis que résonne en lui un vers (d'acquisition récente) de Rafael Alberti : "Section dorée, quadrature céleste". Bien sûr, les occurrences extrêmes, A et C, presque diamétralement opposées sur la patate parisienne, lui communiquent la certitude irraisonnée que le système ne s'étendra en aucun cas au delà des limites de la Ville. Et la lecture assidue de Matila Ghyka lui a donné quelques idées, et l'amour des constructions exactes. Aussi, lorsqu'au matin du dimanche 21 août, il trouve glissé sous sa porte un billet (aller simple) pour Gambais, composté du jour, sa surprise n'est-elle pas totale. A l'endroit même où s'étalaient les paroles létales, il déchiffre une référence au fragment 54 d'Héraclite (dans la classification de Diels-Krantz). Un coup de téléphone à un ami professeur lui en procure la teneur : L'harmonie cachée vaut mieux que l'harmonie visible. Ces mots, qu'illustraient déjà les meurtres précédents, déclenchent cependant, comme prévu, avec leur "harmonie" répétée, tout le processus de compréhension. Son esprit saute d'harmonie à harmonique, et d'harmonique à division.. Le billet, sur lequel le composteur a imprimé (entre autres) le nombre 233, lui rappelle un fait essentiel : que la date y est indiqué par le rang du jour dans l'année. Nous sommes le 233ème jour de 1983. Un calendrier des Postes, un compas, le Plan de Barbe Eloha, lui révèlent sans erreur possible l'heure et le lieu de la prochaine exécution, la dernière. Ce soir même, à neuf heures, place du général Gouraud, un homme mourra - pour que de la Division puisse enfin naître l'Harmonie. Mystère élémentaire, s'il en fût, mystère cristallin ! Comme il a toujours été un peu joueur, et exalté, il se rend seul place Gouraud, vers les huit heures trente. Pour se retrouver maîtrisé par deux solides gaillards, déguisés en infirmiers, et jeté dans une ambulance insonorisée, face à son ennemi secret, Pisan le Gommeux, qui braque sur lui sa propre arme.
" - Pisan, s'écria-t-il, vous cherchez le conjugué ?
- Non, je cherche quelque chose de plus périssable et de plus éphémère, je cherche Roland Turold. Vous avez brisé ma carrière, je vais donc simplifier la vôtre."
Et il s'explique. C'est lui, of course, qui a organisé la funèbre démonstration. Ses souvenirs des Beaux-Arts, excellente école d'assassinat, et de la "divine proportion", l'ont bien servi. Il a rédigé la lettre de Barbe Eloha et fait déposer, à la faveur d'une rafle, par une "horizontale" de sa connaissance, sur le bureau de Turold, l'exemplaire mutilé de la Revue thomiste. Entre les billets et leurs quatre coins (Gambais n'était qu'un hommage à Landru), "en quatre est Dieu" et la croissance homothétique, il savait que Turold aurait "l'intuition" d'un quadruplet de crimes. Tablant (à juste titre) sur l'émotion, l'ivresse intellectuelle et le goût du risque de l'inspecteur, il a attendu le dernier jour pour lui adresser le principe indirect des dates mortifères. Eclairé par la dernière, Turold les a recalculées le matin même : il a pu constater que celles-ci, traduites et remplacées par leur rang dans l'année devenaient 55, 89, 144, 233 - soit quatre consécutifs de la suite de Fibonacci, suite à laquelle appartenaient également, pour d'immédiates raisons arithmétiques, les intervalles distingués par Barbe Eloha. L'heure des meurtres devait s'y conformer, puisqu'ils avaient eu lieu à 5, 8 et 13 heures, autre séquence fibonaccienne que seul 21 pouvait achever. Contrairement à l'affirmation d'Eloha, le nombre Φ n'était donc pas répété deux fois, il l'était jusqu'à la nausée, et le pentagone étoilé, où les sections d'or sont nombreuses, l'énonçait more geometrico. La difficulté, pour Pisan le Gommeux, avait consisté à fomenter le basculement du système ternaire dans le système quaternaire associé. Comment déplacer l'intérêt du point B sur le point C, et de là sur le point D, conjugué harmonique de C par rapport à AB ? Une simple considération y suffisait pourtant, mais qu'il fallait encourager d'indices : la propriété fondamentale de la section d'or (si BC/BA = Φ, alors CA/CB = Φ).
Dès lors, de même que le triangle équilatéral de Spinoza était relayé par le losange de Lönnrot, ainsi la Section d'or se résorbait dans la Division Harmonique du segment AB selon le nombre Φ. Le point D devenait inévitable, "fatal comme la flèche" (Borges) : seul et unique point de la droite AB à partager le privilège du point C, c'est-à-dire dont le rapport des distances à A et à B fût le même que celui du point C.
Je transcris les paroles finales :
"Turold médita un instant, puis :
- Dans votre labyrinthe, dit-il, il y a trois points de trop. Je connais un labyrinthe parisien qui est un point unique, surréel. Tant de philosophes et tant de poètes se sont perdus à sa recherche qu'un simple détective peut bien s'y égarer. Quand, dans un autre avatar, vous me ferez la chasse...
- Pour la prochaine fois que je vous tuerai, répondit Pisan, je vous promets ce labyrinthe qui est fait d'un seul point mental, contradictoire, au delà du bien et du mal.
Puis, très soigneusement, comme neuf heures sonnaient à Saint-Pierre du Gros-Caillou, il fit feu."
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Note du copiste : il faut bien comprendre que la nouvelle de "Luca Paccioli"dont il est question ici n'existe que par ce compte-rendu, et qu'il est donc vain d'en chercher où que ce soit le texte original. J'ai omis l'essai terminal de l'infatigable Paccioli, où il démontrait notamment que le labyrinthe (d'inspiration éléatique) proposé par Borges n'était pas viable. On trouvera l'ensemble dans Enigmatika n° 29, Oulipopo, mars 1986 (consultable notamment à la Bilipo, Paris)