rémi schulz

(ceci est un pastiche de l’affaire « Tangente »)

voir aussi La Coudée Royale expliquée aux naïfs

 

Comment T’entends-je ? fit quinaud Rémus Zilch

 

 

T’entends-je ?, « la revue à l’écoute de ses lecteurs », faisait paraître chaque trimestre un numéro spécial autour d’un sujet choisi par un minimum de lecteurs.

En ce premier trimestre *003, le sujet était l’architecture ancienne. On décida de consacrer une bonne part du numéro au fameux nombre d’or, recette éprouvée pour s’assurer de bonnes ventes, mais l’équipe rédactionnelle eut le malheur de se reposer sur des sources douteuses, avec quelques excuses, nul architecte ou mathématicien n’en faisant partie.

C’est que Caution Au Nombre d’Or de Pierre Chesnay, luxueuse production des éditions Calagham, ainsi que le Cahier de Boconon IV du Père Bestou, supérieur de l’abbaye de Boconon, offraient d’étonnantes perspectives, propres à intéresser les lecteurs.

Une même mesure secrète, la Coudée Royale de 0,5236 m, avait traversé les âges et les civilisations, des monuments mégalithiques aux églises romanes, en passant par Khéops et le Parthénon ! Grâce à cette merveilleuse mesure, les Maîtres d’œuvre initiés pouvaient calculer Pi en un tour de main, puisque 6 coudées de 0,5236 m font 3,1416 m. Cette coudée s’articulait de plus avec le pied de 32,36 cm, l’empan de 20,00 cm, le palme de 12,36 cm et la paume de 7,64 cm pour former la Quine, toutes ces mesures étant entre elles en rapport d’or.

La meilleure preuve de cette parfaite connaissance antique du nombre d’or était que ces mesures correspondent, doublées, aux approximations courantes de la série d’or :

0,382 – 0,618 – 1,000 – 1,618 – 2,618

Par ailleurs de multiples citations attestaient du sérieux de ces travaux, Pythagore, Hérodote, Dante, Léonard de Vinci…

Tout ceci était fascinant, et fournit la matière de l’essentiel du numéro spécial.

 

Le numéro parut donc, l’équipe en était fort satisfaite, la couverture était attrayante, la mise en page réussie, etc.

Alors qu’on était déjà en pleine préparation d’un nouveau numéro, il se trouva un lecteur grincheux pour expédier par courrier électronique une diatribe comminatoire. Un certain Remus@Zilch.com démontait point par point plusieurs des articles. On jugea d’abord bon de l’ignorer. L’individu ne se lassa pas, vitupéra, menaça dans un style vieillot d’alerter les dernières instances de la Raison, exigea la résipiscence de la brochette de journalistes responsables, Mme Prestel, Mrs Adrutti et Zakouski.

Il fallait tout de même examiner la situation. Zilch clamait la fausseté des citations de Dante et d’Hérodote, assénait que Pierre Chesnay lui-même avait jugé opportun de les faire disparaître de la dernière édition de sa Caution. Les mesures rapportées pour les dessins de Léonard de Vinci étaient inexactes. Le pire était l’affaire de la Quine et de la Coudée Royale, que Zilch affirmait être une complète fumisterie, sans la moindre caution historique, née dans l’esprit dérangé du Père Bestou, d’ailleurs interné à la suite de phases délirantes intenses accompagnées d’épectase. Zilch insinuait perfidement : « A quoi pouvait servir d’avoir 6 coudées de 3,1416 mètres alors que le mètre n’est apparu qu’au 19e siècle ? »

 

– Tout cela est fort ennuyeux, fit Adrutti, rédacteur en chef du numéro incriminé. Il semble bien que ce Zilch ait raison sur certains points, et nous sommes censés être « à l’écoute de nos lecteurs ».

– Après tout, avança Monoski, il ne s’agit pour l’instant que d’UN lecteur, alors que tous les autres lecteurs semblent satisfaits.

– De toute façon moi je suis sûre de mes informations. On ne peut pas suspecter un homme d’église de mensonge. Il faut bien comprendre que la Quine est une mesure ésotérique transmise par une chaîne d’initiés, il n’est donc pas étonnant qu’il n’y en ait pas de trace historique. Ceci prouve au contraire à quel point les Maîtres ont su conserver le secret.

– Tout de même, cette histoire de mètre me semble troublante, tonna Adrutti, et je pense que nous devrions essayer de composer avec Zilch.

– Moi j’ai fait confiance aux livres que vous m’avez donnés, chantonna plaintivement Goretski.

Mme Prestel n’en démordait pas.

– Peut-être y aurait-il une solution. J’ai lu dans un livre du Père Burne et du professeur Inshov qu’un moine de génie avait inventé une caméra capable de filmer le passé, le chronoviseur, et il serait donc ainsi possible d’obtenir la preuve que le Père Bestou disait vrai.

(note de milieu de page web : Si bien des détails de cette histoire sont fictifs, ici seuls les noms ont été légèrement modifiés. Dans La Transcommunication instrumentale - En direct de l’au-delà (Paris, 1993), du père François Brune et du professeur Rémy Chauvin (de quoi ne pas l’être), cet homme d’église et ce fameux universitaire certifient l’existence du chronoviseur, que leurs moines inventeurs ont notamment utilisé pour filmer la crucifixion de Jésus.)

– Hum…, hésita Adrutti, pensif. Est-ce encore bien certain ?

– Mais tout à fait. D’ailleurs je connais personnellement le Père Burne, qui a lui-même bien connu le Père Bestou, et je pense qu’il nous aiderait volontiers à entrer en contact avec le couvent où est expérimenté le chronoviseur, malgré le secret gardé sur cette prodigieuse invention.

– Que nul n’entre ici s’il n’est chronomaître ! lança Lobatchevski.

– Voyez s’il y a une possibilité de ce côté, concéda Adrutti, mais pressez-vous, Zilch n’a pas l’air d’être patient.

 

De fait les choses allèrent très vite, et trois jours plus tard le trio s’envolait pour Venise. Le Père Colator, du couvent de ***, les attendait à l’aérogare, et ils furent bientôt en route vers ce lieu secret.

– Chers amis de France, nous avons fait en sorte que vous puissiez assister à une démonstration du chronoviseur dès votre arrivée, ainsi vous pourrez repartir par l’avion de ce soir.

– Nous vous en remercions, mon Père, dit Zamanski, doyen du trio. Et pourrons-nous rencontrer l’inventeur ?

– Luca Fellin en personne dirigera l’expérience. Il n’y a d’ailleurs que lui qui soit capable de maîtriser sa machine. C’est un véritable génie scientifique. Vous savez qu’il était à la tête d’un programme de pointe du Ministère de la Vérité sous Ceausescu. A la chute du régime, il a mis sa science au service de sa foi.

 

On arriva au couvent. Le Père Colator fit descendre ses hôtes jusqu’à une immense crypte, où les attendait un étrange personnage, Luca Fellin évidemment. Un être sans âge, grand, maigre, au visage singulièrement émacié, au regard délavé d’une profondeur insoutenable… Une immense machine pleine de volants chromés occupait le fond de la crypte, des nappes de câbles électriques en partaient, alimentant des portiques dressés tout autour d’un espace central brillamment éclairé.

– On m’a exposé votre problème, fit-il avec un léger accent slave. Il m’a semblé judicieux de caler le chronoviseur sur l’année 1236, à l’instant même où le Maître Quinn O’Rama établissait les tracés de l’abbaye de Boconon. Mais nous pouvons commencer.

Colator fit asseoir ses hôtes sur une rangée de chaises en bordure de l’espace central, tandis que Fellin s’affairait sur sa machine. La lumière diminua, presque jusqu’à l’obscurité totale, puis apparut soudain un paysage de montagne, d’une netteté et d’une profondeur de champ incroyables ; on se croyait en pleine nature, au milieu des chants d’oiseaux, du bruissement d’une brise qui semblait caresser presque les visages ébahis…

La montagne avança, menaçant les spectateurs effarés, mais ce n’était qu’un effet de zoom, et bientôt on se trouva devant une clairière où s’agitaient des personnages qu’on imaginait pouvoir toucher.

Le Maître de la Quine en personne dirigeait les manœuvres, un être extraordinaire, beau comme un dieu, grand, d’un blond roux, drapé dans une robe de lin mauve ceinte de brocart pourpre. Il arpentait le terrain à grands pas, jouant avec une extraordinaire dextérité de la Quine qui virevoltait dans ses fines mains, indiquant de ci de là un point, où un moine venait planter un piquet. Un geste du bras, et on tendait un cordeau entre deux piquets.

Tout en poursuivant sa tâche, fort complexe au vu du nombre de piquets et de cordeaux qui jalonnaient le terrain, le Maître de la Quine semblait jeter des coups d’œil ironiques vers les spectateurs, comme s’il devinait leur présence.

 Le Père Colator profita d’un répit dans l’activité du Maître pour lancer :

– Vous savez, le chronoviseur n’est pas une caméra ordinaire, et vous pouvez parler au Maître Quinn O’Rama si vous le désirez.

– Mon nom complet est Quinn O’Pan O’Rama, mais vous pouvez m’appeler Quinn, fit l’homme, avec un accent chantant, en se tournant vers les spectateurs.

Les journalistes semblant trop interloqués pour réagir, Colator continua :

– Maître Quinn, nos amis doutaient de l’existence de l’instrument que vous avez en main…

Adrutti, ayant en partie retrouvé ses esprits, put poser les questions qui le taraudaient :

– Nous avons désormais la preuve de son existence, mais pourrions-nous savoir depuis quand elle est utilisée ? Et comment se fait-il qu’elle semble en rapport avec le mètre qui n’est apparu qu’au 19e siècle ? 

– C’est que, tout simplement, comme l’a écrit l’un de vos philosophes, le Père a créé le monde selon le nombre et la mesure, 4000 ans avant cette ère, et il a voulu pour la Terre une circonférence d’exactement 200 millions d’empans. Vos savants n’ont fait que donner au mètre le 40 millionième de cette circonférence lorsqu’ils ont cru la connaître, soit cinq empans, mais croyez-moi, l’empan est bien plus précis que le mètre, puisqu’il est la mesure originale.

– Donc le christianisme est bien la vraie religion ? demanda Mme Prestel.

– Comme il l’a été dit, il y a plusieurs chambres dans la maison du Père.

– Et le nombre d’or dans tout ça ? chancela Kiesowski.

– C’est la loi d’harmonie voulue pour l’univers par le Père, et le terme de divine proportion est tout à fait adéquat puisque ces mesures, l’empan, le pied, la coudée, sont les propres mensurations du Père, comme celles de ses fils.

En disant ceci, Maître Quinn écarta les doigts de sa main, qu’il avait plutôt petite par rapport à sa taille, et les appliqua sur l’élément central de la Quine, auquel on vit qu’ils correspondaient exactement.

– Attendez, je ne comprends plus, voulez-vous dire que vous êtes…

– Je suis qui je suis. Le Père et moi ne sommes qu’un, mais il n’y a pas que moi et le Père. « Les Fils de Dieu virent que les filles d’hommes étaient belles, et ils prirent pour femmes celles de leur choix. » est-il écrit chapitre 6 de la Genèse. Tous ceux de notre caste peuvent être considérés comme des clones, car nous sommes monozygotes, nous n’avons que 23 chromosomes, tous dominants puisqu’ils sont par nature parfaits. Nous avons quelques autres différences avec vous, ainsi la Quine représente tout autre chose que quelques banales mensurations, elle correspond aux cinq états que peut prendre notre organe reproducteur, la paume, le palme, l’empan, le pied…

A chaque mot on observa des changements conséquents sous la ceinture de brocart pourpre.

– … quant à la coudée royale, je la réserve aux grandes occasions.

– Mince alors, opina Zagdanski. Si j’en avais une pareille, je pourrais écrire un bouquin dessus.

– C’est le cas de parler de mesure étalon, apprécia Adrutti.

Mme Prestel semblait dans un état second. Le Père Colator déclara :

– Merci Maître Quinn, mais nous n’allons pas vous déranger plus longtemps, je crois que nos amis ont vu ce qu’ils voulaient voir.

 

Maître Quinn disparut et la lumière revint dans la crypte. Après quelques instants Adrutti demanda à Colator :

– Extraordinaire ! Vous nous avez sauvé la mise ! Je suppose que vous pouvez faire des tirages photo des scènes que nous venons de voir, lesquels nous permettront de prouver à nos lecteurs la réalité de la Quine.

– Il n’en a jamais été question ! Le Père Burne n’a-t-il pas été clair sur ce point ? L’existence du chronoviseur doit demeurer secrète !

– Oui, bien sûr, bredouilla Mme Prestel. Néanmoins je pensais que, peut-être, dans l’intérêt de la Foi et de la Vérité…

– Eh bien non. Le seul but de cette démonstration était de raffermir votre foi pour le combat qui vous attend, mais vous ne pouvez en faire état. Dieu n’a que faire de brebis apeurées terrées au fond des églises, c’est la foi du lion qui gouverne le monde. N’hésitez à aucun moyen pour écraser vos ennemis, laissez à Dieu le privilège du pardon, ne pratiquez que la foi du lion, et toutes les portes s’ouvriront devant vos pieux modèles !

 

Dans l’avion, Zulavski fit état de ses doutes :

– Pour moi c’était du cinéma. Je ne peux vraiment pas croire que Dieu ait créé le monde pour tirer sa crampe.

– Taisez-vous, impudique ! s’offusqua Mme Prestel. N’avez-vous pas des yeux pour voir ?

– Et vous des neurones pour penser ? grommela Babinski.

– Moi je crois ce que j’ai vu, approuva Adrutti, et je suis maintenant convaincu que nous devrions prier tous ensemble le Seigneur…

Tarkowski marmonna quelque chose où il était question d’aveugles.

 

Malgré la piètre piété d’Aronowski la Providence se manifesta deux jours plus tard, sous la forme d’une lettre de la trésorière du couvent de Jemanque, Mère Orgito. Elle signalait que Jemanque avait été la dernière abbaye édifiée par Maître O’Rama, et qu’il y avait laissé la Quine, conservée depuis par les moniales comme leur plus précieuse relique.

Mère Orgito déclarait envisager de rendre publique l’existence de la Quine, et avouait en termes à peine voilés l’état catastrophique des finances du couvent, joignant pour l’exemple le devis pharaonique de la réfection d’une toiture. On parvint à un accord, non sans que T’entends-je ? n’ait eu à examiner quelques autres devis faramineux.

On signala au Zilch qu’il pouvait, moyennant un modeste droit d’entrée, aller constater cette preuve tangible à l’abbaye de Jemanque, et on n’entendit plus jamais parler de l’odieux individu.

 

(note : La réalité est encore fort proche de l’affliction, et chacun peut se rendre à l’abbaye de Sénanque (84) pour y vérifier l’authenticité de la Quine de la caste O’Rama)

 

Retour index général