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Jean-Pierre Le Goff :

 

Epigraphie immobilière parisienne

 

« Depuis le temps que je passe dans le coin, j'eusse dû la remarquer. Peut-être l'avais-je déjà vue, une incompréhension de sa signification fit que je ne la retins pas. Cette fois son impact fut suffisamment fort pour que je fusse amené à vouloir rendre compte de son énigme.

Il s'agit d'une plaque commémorative de marbre blanchâtre aux caractères sombres. Elle est fixée, au coin de la rue Vivienne et de la rue Des-Petits-Champs, sur un mur qui appartient à la Bibliothèque Nationale. La mention qu'elle porte dit: Cette plaque a été posée le 19 décembre 1953.

Elle ne comporte pas d'autres indications. L'absence du pourquoi m'a immédiatement agité. Quel sens peut avoir une plaque commémorative qui ne renvoie à aucun événement, sauf à celui de sa fixation? L'absurde est titillé.

On peut imaginer qu'il y avait précédemment une autre plaque que justifiait celle qui reste, mais je n'en ai pas l'impression. Il y a bien l'ombre d'une autre plaque, je ne crois pas me tromper en pensant qu'elle était celle ancienne de la rue, elle a été remplacée par la nouvelle, qui répond aux nouveaux critères que la municipalité de Paris a, il y a quelque temps, déterminés.

Alors, que veut dire cela? On peut encore imaginer qu'elle est le résultat d'une plaisanterie. Cela est possible. On peut aussi penser qu'elle est le fait d'un acte artistique, mais elle ne possède pas de signature. On pourrait concevoir en dernier ressort qu'elle soit le résultat d'un acte de pré-banalyse.

L'énigme reste entière et cela me plaît. Quelque chose qui ne soit pas réductible de prime abord à l'explication me réjouit, bien que je sache qu'une volonté se cache ici derrière le mystère. »

Voilà ce que je disais en substance, dans un petit papier que j’envoyais à des correspondants. J’avais dû remarquer la plaque en septembre ou octobre de l’année 2001.

 

 

Il fallait s’y attendre, la plaque de la rue Vivienne, au coin de la rue des Petits-Champs, en cachait d’autres obéissant semble-t-il au même esprit.

Le 18 janvier 2002, je recevais de Béatrice Dunner une note découpée dans le journal du 18e arrondissement, Le 18e du mois. Elle était accompagnée de la photographie d’une plaque, scellée au 43 rue Clignancourt, sur laquelle on lisait : Le 17 avril 1967, ici, il ne s’est rien passé. Cette plaque était de même type que celle de la rue Vivienne. Faute d’élément la note n’apportait rien de plus que le constat, mais ajoutait : Il paraît qu’il y en a d’autres du même genre dans Paris. Cette plaque avait, à vue d’œil, les mêmes dimensions que celle de la rue Vivienne, sa présentation était semblable.

Le 9 février, je recevais une carte postale de Thierri Foulc. Il m’y disait : Amateur de plaques murales, tu devrais te rendre au numéro 20 rue du Banquier dans le 13e arrondissement de Paris. Je ne t’en dis pas plus. J’y courus l’après-midi et trouvai une plaque qui portait la même affirmation que celle du 43 rue de Clignancourt : Le 17 avril 1967, ici, il ne s’est rien passé. Une même personne devait en être à l’origine.

Le 15 février, une lettre de Joël Gayraud me parvenait. Il avait découvert une plaque, deux ou trois jours avant de recevoir mon papier sur celle du 19 décembre 1953 et elle portait la même inscription que cette dernière. Elle était fixée sur l’immeuble du 22 rue Mathis dans le 19e arrondissement, à proximité de la station de métro Crimée.

Petit à petit une constellation se formait. Il y avait un individu (ou plusieurs) qui avaient décidé de ponctuer Paris de plaques perversement commémoratives. Il m’a paru que les lieux étaient choisis pour leur banalité et les dates pour leur insignifiance. Il ne fallait donc pas y chercher un quelconque sens. Je pensais que la prédétermination de l’acte pouvait reposer sur l’absence de raisonnement, a priori un lieu était élu pour sa commodité à recevoir une plaque ; une date pouvait être inscrite sans raison. J’avance seulement des impressions, peut-être que l’avenir me donnera tort, puisqu’il est probable que le serial plaqueur a déjà frappé ailleurs ou frappera encore.

 

Les découvertes ne s’arrêtèrent pas là. Le 24 février, faisant la queue à une boulangerie située près d’une entrée du métro Jourdain, j’avisai, de l’autre côté de la rue, une plaque que je n’arrivais pas à lire. Mon pain acheté, je traversai la rue et lus ceci : Karima Bentiffa, fonctionnaire, a habité dans cet immeuble de 1984 à 1989. Cette plaque était apposée sur la maison du 143 rue de Belleville. Elle était du même faux marbre que les autres, ses dimensions étaient identiques et les caractères des lettres semblables. Il n’y avait aucun doute, elle faisait partie de la série.

 

Deux semaines plus tard, le 10 mars, je décidai d’aller photographier la plaque que Joël Gayraud m’avait signalée rue Mathis. Après avoir pris le cliché, je poursuivis ma promenade dans un quartier que je connaissais peu. J’empruntai la rue Riquet qui me mena à la rue Marcadet, au 46 de cette rue, je remarquai une plaque, je m’approchai et découvris cette inscription : Louise Lavierge, mère de famille, est née dans cet immeuble, en 1952. Même faux marbre, mêmes dimensions, mêmes caractères. L’entreprise était bien plus conséquente que je me l’imaginais. Le souvenir me revins d’avoir remarqué cette dernière plaque, il y a environ un an en passant dans cette rue.

Ce réseau de signalisations lève plusieurs questions. Ces plaques sont-elles le fait d’une même personne, d’un même groupe ou de personnes différentes ? Je les ressens comme ayant une origine unique, bien que je voie dans les deux dernières plaques, Karima Bentiffa et Louise Lavierge, un esprit légèrement différent. Elles commémorent des faits profondément ordinaires par des personnages qui le sont autant. Leur charge ironique n’existe qu’au premier degré. Tandis que les deux autres inscriptions, 19 décembre 1953 et 17 avril 1967, renvoient à un absurde plus profond, à une dérision ouverte. On pourrait donc être amené à penser que deux esprits en sont les facteurs, mais il n’en ressort aucune certitude.

Une autre question se pose : quelle est la motivation du scellement de ces plaques ? Un acte poétique ou artistique pourrait être la réponse, même si l’auteur, ou les auteurs, n’ont cherché qu’à commettre de simples plaisanteries. De toute manière, ces plaques écornent le réel sociologique, il est donc probable qu’elles sont la traduction d’une réflexion sur les signes urbains.

Je pense que d’autres plaques sont encore disséminées dans Paris, elles finiront bien, avec le temps, par remonter à la surface. On peut aussi imaginer que la pose de ces plaques s’est déroulées au cours de plusieurs années et qu’elle n’est pas terminée, on peut donc s’attendre à ce que d’autres fleurissent. Il est possible aussi que ce ne soit pas l’initiateur qui poursuive le jeu, d’autres personnes pourraient prendre le relais, ainsi que cela c’est passé pour les tags. Ces plaques sont dotées d’un fort potentiel d’imitation. Elles se nourrissent de l’anonymat, d’autant plus que certaines citent des noms fictifs. Mais rien ne peut déterminer pour l’instant que le serial plaqueur fasse des émules.

 

Je n’ai pas encore trouvé le temps de taper ce texte. Il se fait au fur et à mesure que les éléments me parviennent. Les apports ne tranchent pas radicalement avec ce que j’ai déjà formulé, mais ils me permettent d’ajuster ma lentille. De nouveaux détails éclairent la figure. Deux jours plus tard, le 19 mars, d’autres indices apparaissaient.

J’ai interrogé l’annuaire électronique du téléphone pour voir si les noms des personnes des immeubles dotés d’une plaque pouvaient ouvrir une voie. Au 22 rue Mathis, je suis tombé sur une société du nom d’Epistémè, l’appellation m’a plu, j’ai pensé que derrière un tel nom il y avait sans doute de la science. Je téléphonai. La personne qui me répondit, Jean-François Comte, me dit qu’il ignorait qui avait posé la plaque, que la copropriété avait décidé de la conserver sur la façade. Il m’annonça aussi que Télérama avait publié un article sur les plaques, il allait me l’envoyer. En outre, il connaissait une autre plaque sise rue du Rocher, dans le 8e arrondissement.

En fin d’après-midi, je me rendis rue du Rocher. La plaque se trouvait au 47 bis. Il y était écrit : Jérôme Bozel, plombier, a vécu dans cet immeuble de 1972 à 1979. Cette inscription procède de celle du 143 rue de Belleville. Les plaques semblant pour le moment aller par deux, je dois m’attendre à en trouver une qui dira : X, profession, est né(e) dans cet immeuble en X.

Un troisième nom apparaît, a priori aussi peu attribuable que les deux autres. J’en infère un roman potentiel : Jérôme Bozel[1] aurait rencontré Karima Bentiffa et j’imagine une plaque sur un immeuble qui dirait : Karima Bentiffa et Jérôme Bozel  se sont rencontrés dans cet immeuble le tant de tel mois et de telle année.

 

Le lendemain, je recevais l’article de Télérama que Jean-François Comte m’avait annoncé. Il datait du 12 septembre 2001. L’article n’était en fait qu’un entrefilet qui signalait la plaque Jérôme Bozel, en ajoutant qu’il y avait eu une semblable au 26 rue de la Chaise dans le 7e arrondissement, mais qu’un des occupants de l’immeuble avait retirée. L’article disait aussi que les deux plaques étaient apparues fin juin.

Il y avait donc bien eu une deuxième plaque Jérôme Bozel. J’ai supposé que l’auteur doublait les scellements pour avoir une chance sur deux qu’une plaque reste. Ainsi, il y aurait une autre plaque Karima Bentiffa et une autre Louise Lavierge dans Paris, à moins qu’elles n’aient été enlevées. On peut supposer encore qu’aucune des autres plaques posées en double n’ait subsisté. La plupart des idées que j’avance sont des suppositions et j’ignore ce qu’il en restera plus tard. J’ai la conviction que l’auteur (ou les auteurs) de ces plaques sont conscients des déploiements d’hypothèses qu’ils entraînent chez les gens qui s’interrogent sur leur épigraphie. Je ne dois pas être le seul à avoir tenté l’établissement d’un recensement.

Peut-être est-ce l’esprit de collection qui me mène. Je ne sais pas si la reconnaissance de l’ensemble des plaques aura une conclusion franche. Mon but serait de les repérer toutes. Cela ne se fera pas si une prolifération se produit. Il est certain aussi que j’ai  l’espoir secret de connaître la personne qui a mis le processus en route. Il fait d’une manière écho à mes pratiques  puisque, comme lui, je sème des signes. Je l’imagine, en ce moment, en train d’écrire, dans un carnet, des considérations sur les plaques et leurs impacts dans l’esprit des personnes qui les prennent en considération.

 

Le soir même, dans un café, je rencontrais Patrick Viret qui me dit connaître l’existence de deux plaques, l’une rue Bonaparte et l’autre rue Saint-Blaise.

Le lendemain, muni d’un appareil photographique, je suis allé prendre des photos. Je connaissais la chanson de la première, située au 7 rue Bonaparte (6e). Elle disait : Cette plaque a été posée le 9 décembre 1953. J’avais écrit, la veille, que les plaques allaient probablement par deux. Je me trompais déjà. Une était tirée à trois exemplaires.

Je me rendis ensuite rue Saint-Blaise dans le 20e arrondissement. En réalité, la plaque était fixée sur la maison du 3 place des Grès, petite place qui est coupée par la rue Saint-Blaise. Le texte m’était aussi connu : Louise Lavierge, mère de famille, est née dans cet immeuble en 1952. L’incongru de l’affirmation était que cette brave femme était née dans des maisons distantes de quelques kilomètres l’une de l’autre. Du fait que cela est écrit sur une plaque, il y a sûrement des gens prêts à le prendre pour argent comptant.

 

Au cours des semaines durant lesquelles les informations sur les plaques me parvenaient, je fis un jour une recherche, concernant un autre domaine, à la Bibliothèque Nationale, j’eus alors la curiosité d’interroger le catalogue afin de faire ressortir les ouvrages sur les plaques commémoratives. J’en trouvais quelques-uns uns concernant Paris et les demandais en consultation. Le plus intéressant était le Guide des plaques commémoratives sur les murs de Paris d’Alain Dautriat, livre récent, il datait de 1999, mais il ne portait pas mention des plaques que j’avais relevées. Par contre, il faisait état des textes législatifs concernant les plaques. Ceux-ci étaient fort savoureux. Ils précisaient les dimensions d’une plaque, Longueur 0,m40, largeur 0,m30, épaisseur 0,m032. Un des textes précisait : Les plaques seront apposées sur les murs au moyen de quatre scellements à tige, formant clou carré à pointe de diamant en bronze à la surface de la plaque, dont la partie visible sera de 0,m018 x 0,m018. Elles seront apposées à une hauteur minime de 1,m60 au-dessus du sol. Les lettres seront gravées dans un marbre de couleur uniforme (blanc ou gris) ou blanc légèrement veiné. Les plaques qui me sollicitent semblent se conformer à ces dispositions ; pas une pointe de diamant  ne dépasse.

Il est à prévoir que, très vite, cette dissémination de plaques dans Paris – rien ne me dit qu’il n’y en a pas non plus en banlieue – sera considérée comme un acte artistique. Le beau prétexte. La récupération est inéluctable. Or, ce qui estampille l’œuvre d’art est la signature. Ces plaques n’en portent pas, elles sont de simples marques de la tautologie du réel. Elles vont probablement entamer un processus de fétichisation. Certaines pourraient être démontées et se retrouver sous vitrine. J’imagine, dans un musée en ruine du futur, une de ces plaques signalée par un carton : Anonyme, tournant des XXe et XXIe siècles – Paris. Marcel Duchamp poussa le jeu en signant des objets du commerce sans les altérer, mais il y apposait sa signature. Ici l’acte n’est pas revendiqué et il ne peut pas l’être sans supprimer sa signification. L’auteur (même s’ils sont plusieurs) est condamné à l’anonymat, à être aussi bien Louise Lavierge que Jérôme Bozel.

 

Par la suite la découverte de plaques se firent plus rares.

Au mois de mai, Joël Gayraud m’envoya une carte dans laquelle il me disait être tombé sur une plaque au 19 de la rue Alexandre Parodi, dans le 10e arrondissement, sur laquelle il était écrit : Ronald Judd, célibataire, a reçu dans cet immeuble de 1969 à 1996.

On peut relever que la rue porte, en partie, le nom de Parodi et y voir un clin d’œil. On peut aussi remarquer qu’il y a un artiste américain qui a pour nom Donald Judd. Est-ce volontaire ? La question reste en suspend.

Au mois de juin je découvrais une nouvelle plaque. Venant de la rue Trudaine, je pénétrai dans la rue Rodier, au 53, au niveau du premier étage, je vis une plaque et je m’approchai pour la lire : Ici vécut, Hisayoshi Nagashima. Promoteur Fondateur de l’école internationale de TANKA. Commandeur de l’Ordre National du Trésor Sacré (Japon). 1943-1973.

Le format, les caractères, le faux-marbre, et la situation au premier étage de la plaque correspondaient à celles sur lesquelles j’avais fixé mon attention. Mais, le style plus bavard échappait à la concision habituelle. En sus, le texte pouvait traduire des faits avérés. Si je n’avais pas parcouru le chemin des signalisations ludiques précédentes, je pense que je n’aurais pas douté de ce qui s’affirmait là. J’étais incapable de trancher : cette plaque faisait-elle partie de la série, ou bien le promoteur de la plaque biaisée avait-il poussé le vice à produire un libellé dont, sans la connaissance des libellés déjà repérés, on ne soupçonnerait pas la sincérité ? Peut-être était-ce moi maintenant qui fabulais ?

Dans le texte de la plaque, il y des éléments qui m’apparaissent saugrenus. Le tanka est une forme de poésie japonaise qui s’apparente au haïku, elle est bien antérieure à ce dernier. Il est donc curieux que Hisayoshi Nagashima soit déclaré fondateur, mais il s’agit de l’école internationale. En outre, je vois très mal ce Monsieur venir, en plein Paris occupé, en 1943, pour promouvoir sa poésie. Il nécessite que je vérifie que Monsieur Hisayoshi Nagashima[2] a une renommée et que l’Ordre National du Trésor Sacré existe bien au Japon.

Dans la période qui suivit, j’ai eu connaissance de l’existence d’une nouvelle plaque, en moyenne, une fois par mois.

Au mois de juillet, ce fut Martine Amalvict qui me montra la photographie d’une plaque, publiée sous la rubrique La Photo du mois, dans Paris-le-Journal, publication éditée par la municipalité. Cette plaque portait l’inscription : Ici le 17 avril 1967 il ne s’est rien passé. Elle était située 14 rue Sidi-Brahim dans le 12e arrondissement.

Au mois d’août passant par la rue de Fourcy, dans le 4e arrondissement, j’aperçois, au 25 rue Charlemagne, au coin de la rue des Nonnains d’Hyères, une plaque : Cette plaque a été posée le 19 décembre 1953.

Au mois de septembre, c’est Fanny Viollet qui me signala rue Saint-Sauveur, au coin de la rue Montorgueil (2e), la plaque : Karima Bentiffa  fonctionnaire a vécu dans cet immeuble de 1984 à 1989.

Au mois d’octobre, au 37 rue Turbigo (3e), je remarque la plaque : Pierre Salatier programmeur est né dans cet immeuble le 12 août 1976. Je suis traversé par l’idée que le poseur de plaques pourrait avoir la tentation de mettre son véritable nom justifiant un fait réel qui le concerne sur une de ces plaques qu’il dissémine dans Paris. Je ne pense pas que ce soit le cas ici. Aucun Salatier n’est recensé dans l’annuaire téléphonique. Salatier doit être la transformation de Sabatier.

  

Peu de temps après, je suis repassé rue Vivienne, là où je découvris la première plaque de celles qui constitueraient par la suite un réseau. On se souvient qu’elle disait : Ici le 17 avril 1967 il ne s’est rien passé. Le soleil brillait et éclairait la plaque. Je remarquai ses arêtes qui présentaient des petites marques sombres, il me sembla que c’était de légères tache de rouille. Je regardai plus précisément la plaque et m’aperçus qu’elle opérait un très léger gondolement, qui laissait voir l’épaisseur d’un film transparent parsemé de vésicules d’air. Je compris que je m’étais trompé : j’ai d’abord donné la matière de la plaque comme marbre, puis j’ai employé le terme de faux-marbre et je pense maintenant que c’est un faux faux-marbre, une sorte de fer-blanc monté en parallélépipède creux et peint en trompe l’œil. Les mentions ne sont pas les seules à être fictives, les plaques aussi sont de nature simulatrice[3].

  

Entre-temps, j’avais envoyé une version du texte à Télérama afin de prendre date dans la révélation de la configuration qui, je le pensais, ne tarderait pas à être signalée dans les médias. Je ne sais ce qui s’est passé, mais mon courrier ne parvint pas au destinataire, plus d’un mois plus tard, je lui envoyai un double du texte. Lorsqu’il le proposa à la publication, la veille au soir, une chaîne de télévision avait traité du sujet, ainsi l’article ne fut pas publié.

Rémi Schulz m’offrit alors d’héberger mon texte sur son site. Des réactions ne se firent guère attendre. Deux concernaient les plaques sur lesquelles j’écris, une autre dissertait sur une autre plaque, je n’en parlerai pas ici.

La première réponse fut celle d’Alain Chevrier qui affirmait la réalité de l’existence de Hisayoshi Nagashima :

…mais les lettrés connaissent l’ouvrage de Jehanne Grandjean, SHIRAGIKU (Chrysanthème blanc). Sous-titré Jonchée de Tanka. Présentation et illustrations de Hisagoshi NAGASHIMA, fondateur de l’Ecole Internationale du Tanka. Autre préface de Notbutsuna SASAKI (91 ans). Achevé d’imprimer sur les presses Bernard Neyrolles. Imp. Lescaret, Paris, le 30 mars 1964. Prix de l’Académie Française, contacts avec les universités japonaises, assises depuis 1951 au Palais d’Orsay à Paris, etc. Cette école n’est pas une fiction. La plaque recouvre une réalité qui fut.

Comme je m’en doutais, j’ai été abusé par la familiarité de la plaque célébrant Hisayoshi Nagashima avec celles que j’interroge et qui m’interrogent. J’ai donc fait des recherches sur le catalogue de la Bibliothèque Nationale.

A l’entrée Granjean, Jehanne il y a treize sorties, dont cinq sur le tanka, couvrant les dates respectives de 1953, 1954, 1957, 1964, 1966. Cette dernière publication ne serait que la traduction en japonais de Chrysanthème blanc, par, naturellement, Hisayoshi Nagashima. Tous ces recueils sont préfacés par Nagashima. L’entrée de 1953 correspond au n°1 d’une revue qui s’intitule : Revue du Tanka international. La Directrice générale-rédactrice en chef est Jehanne Grandjean, le Directeur-rédacteur est Hisayoshi Nagashima.

Jehanne Grandjean ne s’intéressait pas uniquement au tanka, elle s’intéressait aussi, par exemple, à Napoléon. Elle a publié en 1946 à Aurillac un poème dont le titre est : Sur le pèlerinage de Napoléon à la Malmaison.

Quant à l’œuvre complète de Hisagoshi Nagashima, d’après le catalogue de la B.N., elle se limite aux préfaces qu’il a faites aux poèmes de Jehanne Grandjean, donc à quelques minces pages. Il était tout à fait normal que l’on pût avoir des doutes de l’existence de Hisagoshi Nagashima.

 

Le deuxième message provenait de Michel Clavel, qui me signalait une autre plaque Louise Lavierge. Cette mère de famille était donc née simultanément dans trois maisons :

Il y a une « Louise Lavierge » au 54-56 rue Richer (Paris 9ème) avec le même texte que vous indiquez au 46 rue Marcadet et au 3 place des Grès. Elle aurait été posée début septembre 2001 (un ami habite l’immeuble, il l’a vue pour la première fois, le 8 septembre 2001).

Je me suis rendu sur place et, comme d’habitude, j’ai pris une photographie de la plaque.

 

C’est le douze novembre 2002 à dix-huit heures que me parvint le premier signal d’une information qui allait m’occuper pendant plusieurs jours.

Ecoutant d’une oreille distraite les informations sur France-Inter, j’entendis brusquement le nom de Karima Bentiffa. Il était question de plaques posées sur des immeubles de Paris. Une conseillère dont je n’ai pas retenu le nom, demandait leur retrait, l’information se terminait par : « La Mairie de Paris cherche tous les moyens pour empêcher la prolifération des plaques sauvages. »

C’était une surprise, je ne m’attendais pas à voir surgir dans mon espace intime une information qui concernait le tissu même de mes réflexions. Comme il arrive toujours dans de tels cas, on voudrait une nouvelle fois écouter ce qui s’est dit afin de bien percevoir le sens. La seule idée que j’ai retenue est qu’une volonté s’était levée pour casser ce jeu subtil et plein d’humour.

Le lendemain, j’eus des précisions. Stéphane Mahieu me donna la photocopie d’une page du journal 20 Minutes - quotidien gratuit que l’on trouve dans le métro – qui comportait un article succinct sur les plaques. Trois plaques étaient citées, dont une : « Karima Bentiffa, fonctionnaire, a vécu dans cet immeuble de 1984 à 1989 ». Elle était fixée sur un immeuble de la rue Pérignon dans le 7e arrondissement, c’était une plaque que je n’avais pas encore portée à mon inventaire.

Il était dit dans l’article que « Le Président de la société d’histoire du 15e a cherché à savoir qui était ce mystérieux personnage. En vain. Personne ne sait qui est Karima Bentiffa. »

C’est Claire de Clermont-Tonnerre la conseillère de Paris, UMP, qui a attiré l’attention de la mairie sur les plaques. « Au début, on sourit car le message est incongru, mais cela pose la question de la banalisation des hommages », dit-elle. Ce qui signifie : on ne devrait sourire que dans la légalité.

 

Quatre jours plus tard, je recevais au courrier un article du Figaro, daté du 13 novembre, que m’envoyait Nadia Pasquer.

Cet article, signé Marie-Douce Albert, remettait les choses à leur place. Il était vivant et sonnait juste. Une plaque que je n’avais pas repérée était citée, celle du 17 rue du Jour (1er) dédiée à Pierre Salatier, ce programmeur, qui serait donc né dans deux immeubles différents, le 12 novembre 1976. Marie-Douce Albert inscrit la pratique de la pose des plaques dans un comportement surréaliste. Elle a recherché aussi sur les annuaires de l’Ile-de-France les Bentiffa et les Salatier, aucun membre de ces familles ne se trouve dans la région.

 Elle rapporte aussi les propos exacts de Claire de Clermont-Tonnerre : « Je trouve que cela nuit un peu aux vrais hommages. Cela peut être dévalorisant pour ceux qui ont vraiment marqué l’histoire. » Il ne m’apparaît pas que cela nuise aux vrais hommages, puisque les anonymes que nous sommes font autant l’histoire que celui dont le nom est officiellement reconnu par une plaque. La plupart des noms qui se manifestent sur les vraies plaques posées dans Paris, sont ignorés de beaucoup de Parisiens.

Marie-Douce Albert se pose aussi la question « Qui donc se cache derrière tout ça ? » Même si je me pose la même question, je pense que peu importe qui sont les plaqueurs, ils sont aussi de la même essence que Karima Bentiffa ou Pierre Salatier. En fait, d’une certaine manière, ces noms empruntés à l’inexistant sont leurs pseudonymes. L’auteur de l’article cite encore une réflexion d’un quidam : Il n’y a qu’à en démonter une pour voir si rien n’est écrit derrière. Je pense que les auteurs de ces plaques ne doivent pas être mécontents de l’article de Marie-Douce Albert ; peut-être lui dédieront-ils plus tard une plaque, ainsi il y aura un personnage réel dans le panthéon mural.

Le lendemain, en consultant la toile, je me suis aperçu que de nombreux sites d’informations s’étaient emparés du sujet. Le plus étonnant était qu’il n’y avait aucun site français. Il y avait une quinzaine de différents pays : l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Allemagne, la Suisse (Allemande), le Canada, etc. La plupart se contentaient de retranscrire le communiqué de l’A.F.P. Un seul émettait des considérations originales (Café Metropole Paris) sur les plaques commémoratives qui ne commémorent rien. Il me faisait en découvrir une que j’ignorais, celle de la rue Boulard (14e) : « Cette plaque a été posée le 19 décembre 1953 »

Je n’avais pas envisagé que l’information éclaterait sur de nombreux points de la planète. En lisant la note du Seattle-Time, je découvrais, par exemple, que Karima Bentiffa était susceptible de devenir plus célèbre aux bords du Pacifique qu’à Paris. Sans se rendre compte, Madame Claire de Clermont-Tonnerre avait pressé sur le bouton qui mondialisait les plaques. J’imagine qu’un jour tout cela finira par des circuits de cars touristiques. Ai-je besoin de souligner que je plaisante ?

 

Au cours de ma recherche sur les plaques, j’avais interrogé, à plusieurs reprise, Internet, au moyen des noms qui y étaient inscrits. Rien n’en était sorti. Il est vrai que je cliquais toujours sur France et la liste de sites qui surgit hier venait après que j’ai cliqué sur Web. Précédemment, il ne m’était pas venu à l’idée que les plaques parisiennes n’intéresseraient que les sites d'autres pays. Aussi, me dis-je, en cherchant par web des résultats à partir des noms qui n’étaient pas apparus dans la médiatisation récente, peut-être que certains répondraient à l’appel.

Je ne me trompais pas. Un seul se manifesta. En tapant Jérome Bozel, la photographie de la plaque : « Jérome Bozel, Plombier, a vécu dans cet immeuble de 1972 à 1979 ». Le nom de la rue n’était pas donnée. Je connais celle de la rue du Rocher (8e), mais peut-être celle-ci se trouvait dans une autre. La légende qui accompagnait la plaque disait :

« Qui est Jérome Bozel et pourquoi a-t-il vécu dans cet appartement durant ces années et pourquoi la plaque lui fut-elle consacrée ? J’eusse aimé apparaître pleinement informé, mais je ne le suis réellement pas. Est-il encore en vie ? »

Le site est daté du 5 avril 2002. L’auteur rassemble ses écrits sous l’appellation The Inaccurate Tourist (Le Touriste imprécis.)

 

Le soir, paraît enfin dans le journal Le Monde un article sur les plaques. Il a fallu cinq jours pour que la rédaction se décide à rendre compte de ce micro événement. Sans doute avait-elle jugé qu’il était sans intérêt, avant de comprendre qu’il n’était peut-être pas aussi anodin que cela.

Le journaliste, Ali Habid, ne sait pas très bien sur quel pied danser. Il fait parler la personne qui serait plutôt contre cette signalétique ludique et celle qui serait plutôt pour. L’article est quand même très objectif, il donne enfin en clair la position de la Ville de Paris :

Dans le cadre de plaques commémoratives « sauvages », la Ville de Paris n’est pas habilitée à intervenir. Il appartient au propriétaire de l’immeuble sur lequel serait apposé ce type de plaque de faire procéder à son enlèvement. En effet, l’article 525 du code civil dispose que tout objet immobilier lorsqu’il est « scellé à perpétuelle demeure » sur la façade d’un immeuble est réputé « immeuble par destination ».

Il faudra donc que, dans les temps qui viennent, je vérifie de temps en temps l’éventuelle disparition des plaques, puisque la municipalité laisse la porte ouverte à leur suppression ou à leur conservation par les propriétaires. Mais rien n’indiquera, si le cas se présente, que ce soient ces derniers qui aient fait déposer la plaque.

L’auteur de l’article hésite entre la plaisanterie et l’acte artistique. Il le qualifie certes de canular, mais lui octroie un peu de poésie surréaliste. Il ne semble pas voir qu’il y a derrière les plaques une réflexion sur l’identité, sur la présence au monde et sur le rapport à l’événement ; il est vrai que l’on peut aborder cela par l’éclat de rire.

Le lendemain, j’ai trouvé trois sites qui répondaient à Karima Bentiffa ou à Fake Plaques Puzzle. Ils provenaient de Chicago-Sun Times, BBC News et Rowanstudio.

Ce dernier parlait de deux personnes aux opinions différentes, une trouvait les expressions de plaques ridicules et l’autre les appréciait. L’article donnait leurs noms : Marie-Pierre Amblard et Pascale Desnos. Cette dernière habitait dans l’immeuble sur lequel la plaque « Le 17 avril 1967, ici, il ne s’est rien passé », était posée. J’ai eu comme un curieux soupçon, j’ai vérifié sur l’annuaire téléphonique : aucune de ces deux personnes n’y était mentionnée. Il est vrai qu’elles pouvaient être inscrites sur liste rouge, mais il est possible qu’elles soient imaginaires et que le syndrome Karima Bentiffa ainsi rebondisse par le truchement même de la presse qui en parle.

Il y avait une deuxième chose intéressante sur le site : les commentaires des lecteurs y étaient les bienvenus. Un, qu’un certain Ramius signait, disait :

« J’aime cela. Actuellement nous avons une même plaque sur le campus : Telle date, rien n’arrive ici. Personne ne sait qui l’a posée, et quand, beaucoup de personnes ne se sont même pas aperçues qu’elle était là. Elle me fait rire à chaque fois que je passe à côté. »

Je crains que cette réaction soit une plaisanterie. La plaque pourrait être inventée. Ramius ne dit pas sur quel campus elle se trouve. Par contre, remarquer que personne ne la voit est une observation juste. Je me suis souvent aperçu, à proximité d’une plaque, en regardant les gens dont le regard la captait, que leur visage n’émettait aucune réaction.

Ce commentaire amène quand même à entrevoir que la connaissance de l’existence de plaques biaisées pourraient entraîner la volonté chez certains d’imiter cette pratique. Par exemple, les universités américaines pourraient en voir fleurir.

Il y a un mois, seul un petit nombre de personnes observatrices avaient remarqué les plaques et maintenant une part assez importante de la planète est au courant. Déjà quelques individualités s’élèvent pour évoquer des plaques de même type dans divers pays.

Un deuxième commentaire d’une personne qui signe « Barbara-from-Labrador » dit :

« Les références à la mémoire de Dickens abondent à Broadstairs, aussi, il serait bien d’y trouver une plaque qui dirait : Charles Dickens n’a jamais habité ici. »

En fin de compte, peut-être est-ce un genre littéraire qui se développe au travers de ces plaques !

 

Trois jours plus tard, apparaissaient encore de nouveaux sites qui transmettaient la même information sur les plaques (Magyar Televizio, The Atlanta-Journal-Constitution, Ober Oesterreich, Unexplained mysteries.)

Un seul présentait l’originalité d’avoir une réflexion sur les plaques. Il s’agissait du site du journal espagnol La Vangardia. Après avoir parlé de la pose de plaques dans certains pays, en citant l’exemple d’une plaque posée dans la taverne The White Horse à New-York qui explique « ici l’écrivain Dylan Thomas à bu jusqu’à la mort » ; l’auteur de l’article, dont le nom n’apparaît pas, parle assez élégamment des plaques parisiennes. Il termine par une anecdote curieuse sur des plaques de Catalognes :

« Plus près de nous ce qui ressemble le plus à l'imposture parisienne ce sont les plaques de la rue Guillaume de Lauria à Poble Nou (banlieue semi industrielle qui touche Barcelone par la mer au nord) Selon le répertoire de 1980 ce Guillaume de Lauria était un personnage inexistant : "Avant, la rue s'appelait   Roger de Lauria. Le répertoire de l'après-guerre transforma Roger en Guillaume". Ce que je venais de lire m'enthousiasma. Cette rue très courte me fascinait et je m'y promenais en pensant que Guillaume de Lauria n'avait jamais existé. Née du caprice d'un fonctionnaire, cette rue portait ostensiblement un nom qui ne correspondait à aucune personne! Mais alors et pour le plus grand malheur de mes divagations, parut en 1996 la nouvelle édition  du répertoire, fruit d'un travail plus rigoureux, et j'y découvris que Guillaume de Lauria fut "un chevalier catalan qui apparaît dans la liste des nobles à qui Jaime Ier donna des terres du royaume de Valence  en 1238, à la fin de la reconquête". Littéralement" : tout mon plaisir  sombra dans un puits". Et je ne peux même pas dire "il nous restera toujours Paris" car il n'y en aura pas davantage à Paris si cette conseillère réussit son coup. »

 

Le lendemain, des sites disparaissaient et d’autres apparaissaient, dont celui du Guardian et un autre intitulé Dunatext dont je n’ai pas réussi à déterminer la langue : « Egy harmadikbol az arra jaro megtudhatja, hogy az adott hazban lakott Karima bentiffa közalkalmazott… », qui en définitive doit être du hongrois.

 

Le jour suivant, je tombais sur une information surprise en ouvrant le site d’une radio australienne ABC News, qui titrait : « Des artistes français admettent avoir fait de fausses plaques. »

Deux artistes français auraient avoué être les auteurs de la série de fausses plaques commémoratives. Le journal Le Parisien rapportait que les artistes ont refusé de donner leur nom, mais admis avoir collé les plaques en faux-marbre depuis juillet de l’année dernière.

Un autre site Yahoo Canada News rapporte aussi le communiqué de l’agence Reuters. Il ajoute que les artistes ont confié au Parisien que leur propos n’était pas de plaisanter avec les faits historiques et que leur intention n’était pas de heurter ou de choquer les gens, seulement de les faire sourire et de penser. Ces mots représentaient bien l’esprit que je percevais au travers des plaques.

 

L’affaire serait-elle maintenant close ? Je ne le pense pas. J’évoquais le fait, au cours de mon enquête, de ma quête, que les plaques n’étant pas signées toute personne était habilitée à les revendiquées.

Peut-être que l’affaire va dormir maintenant pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’un autre fait se manifeste, d’ailleurs il peut s’en manifester beaucoup :

D’autres personnes revendiquent les plaques.

Une épidémie similaire se déclenche dans un autre lieu, sur la planète.

Les plaques parisiennes disparaissent, quelqu’un ayant eu envie de les collectionner.

Les plaqueurs continuent à poser des plaques, ils n’ont rien dit, semble-t-il, de l’arrêt de la pose.

Tous les 17 avril et tous les 19 décembre, des personnes fleurissent les plaques concernées.

Etc.

 

Contrairement à mon attente l’information de la revendication des deux artistes français a très peu proliféré sur la toile. Seuls trois ou quatre sites l’ont rapportée.

 

Dans les semaines qui suivirent, je regardais quotidiennement l’évolution des sites journalistiques sur Internet. En tapant, par exemple, Karima Bentiffa, se profilèrent jusqu’à 36 sites, puis le nombre tomba progressivement jusqu’à 10 au début du mois de janvier. La plupart répétaient inlassablement la litanie engendrée par le communiqué de l’Agence-France-Presse, de rares s’exerçaient à imaginer des plaques. Ainsi un site du sud de l’Allemagne Valentin lässt grüssen imaginait ces inscriptions : « Franz Josef Strauss passa un jour devant cette maison », « Un jour, juste-là à l’angle, Edmund Stoiber a souri », « Le roi Louis n’a rien acheté dans cette boulangerie », « Ici, un jour, Thomas Mann pensa à quelque chose d’insignifiant », « Ceci n’est pas une plaque commémorative ». On remarque que ces idées de plaques font référence à des personnes qui existent ou qui ont existé, contrairement aux plaques parisiennes qui célèbrent des personnes imaginaires. Je ne pense pas que l’auteur de ces commémorations soit passé à l’acte.

 

Le 5 janvier, surprise ! Le nombre de réponses à l’appel du mot Bentiffa sur Internet grimpa brusquement à 81. Beaucoup de sites étaient d’anciens qui réapparaissaient et les autres portaient des dates des semaines précédentes, Google ne les avaient pas pris jusqu’à présent dans son tamis. Une seconde surprise était jointe au lot : le site sur lequel je parle de ces plaques était signalé. Le moteur de recherche ne l’avait pas jusqu’alors repéré.

J’ai une explication pour cette flambée d’informations, mais je ne suis pas sûr qu’elle serait la bonne : Google doit se corriger automatiquement en fonction des mots de recherche qui lui parviennent, ainsi que du taux de leur fréquentation. Au bout de tant d’impulsions, il balaye le sujet et déniche les sites oubliés et dissimulés. Je pense qu’un certain nombre d’interrogations a déterminé cette nouvelle phase de propagation.

 

Le lendemain, nouvelle surprise ! Stéphane Mahieu me donne le contenu d’un article que 20 Minutes publia dans son édition du 2 janvier. J’apprends que Michel Taubmann, journaliste, a rencontré les deux personnes qui posent les plaques, les a filmés pour un reportage de 3 minutes qui passa aux informations du soir de Arte.

Le lendemain François Righi m’a téléphoné. Il avait vu le reportage. Une bande vidéo de leur action y était insérée. On ne voyait pas leur visage. Une des personnes s’est exprimée le dos tourné à la caméra. Aucun nom n’était donné.

Je remarque qu’une symétrie inversée s’opère entre les deux personnes et leurs personnages. Karima Bentiffa et Louise Lavierge, par exemple, possèdent un nom, mais sont des personnages imaginaires ; les deux plaqueurs n’ont pas de nom, n’ont pas de visage, mais ils existent réellement. Les créateurs et leurs créatures se complètent donc.

 

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[1] (Note de RS) Je retourne volontiers « Le Goff » en Vogel, l’oiseau allemand. Il me semble que « Bozel » relève d’un traitement analogue, j’en pressens la confirmation dans son prénom, Jérôme, « nom caché », et sa profession, plombier, riche en connotations grivoises. « Lavierge » ne serait-il pas le nom de jeune fille de son épouse ?

[2] (Note RS-JPLG) : Alain Chevrier nous a appris l’existence de Hisagoshi Nagashima, mais peut-être ce nom recouvre-t-il plus une caution japonaise qu’une œuvre effective. Hisa-yoshi (ou -goshi, ou encore -yoski !) ne semble connu que par ses préfaces aux œuvres poétiques de Jehanne Grandjean, et sa participation à une éphémère Revue du tanka international dont la Directrice générale-rédactrice en chef était Jehanne Grandjean et le Directeur-rédacteur Nagashima. Le plaqueur nous a donc amenés à suspecter une plaque authentique, mais l’enquête sur ce cas précis a en partie légitimé nos doutes ; n’en irait-il pas de même pour chaque commémoration ?

[3] Ainsi ce support fragile n’assure-t-il qu’une éphémère commémoration.