(Epigraphie immobilière parisienne)

1

Aller à Thoires (Côte d'Or)

 

L'esprit dans lequel j'avais conçu La sculpture aléatoire m'enjoignait, après sa réalisation à Genève, d'aller à Thoires. Mais que pouvais-je bien aller faire à Thoires? Je ne le sus pas sur le moment. Il m'apparut plus tard que c'était un excellent lieu pour fêter un anniversaire.

Quel anniversaire? Je ne le déterminai pas immédiatement. Puis, un jour il me prit de savoir combien de jours j'avais vécus depuis que je suis venu au monde. Je tombai sur un nombre peu éloigné de 21600. Remarquant que j'allais atteindre ce chiffrage qui m'importe, je pensais que ce jour méritait d'être fêté.

Je n'eus même pas à chercher comment le fêter puisque la réponse me parvint providentiellement dans les instants qui suivirent.

Très content d'avoir trouvé que j'approchais de mon 21600e jour, dans une appoggiature enthousiaste et comme parfois à la fin d'un morceau le chef d'orchestre ne contrôle plus sa baguette, je tapotai sur ma calculatrice quelques chiffres inconsidérés, que je multipliai par le nombre qui y était en mémoire et qui n'était autre que 216. Comme par un coup de baguette magique sortit le nombre 200016. Il me fallut quelques secondes pour que je comprenne que ma manipulation incontrôlée avait produit quelque chose de remarquable. J'étais bien incapable de dire quel nombre j'avais tapé, heureusement que je pouvais le retrouver en divisant 20016 par 216; 926 s'afficha sur l'écran. En tâtonnant, je sondais ce nombre par toutes les ouvertures que je pouvais y pratiquer. Voici le raisonnement qui porta ses fruits: si 926 multiplié par 216 produit le chiffrage de 216 accompagné de trois zéros entre le 2 et le 1, il est probable que ce même nombre multiplié par le nombre 926 répété à satiété produise un alignement de chiffres intéressants. Le résultat donnait 200216216216...etc. Mais, je trouvais mieux en multipliant 216 par 925925925....926, car chaque fois que l'on ajoute 925 à la succession, trois zéros s'ajoutent aux autres trois zéros entre 2 et 1. Exemple:

216 x 925925925926 = 200000000000016.

Les zéros s'enfilent imperturbablement d'une manière illimitée.

Il est peu croyable de voir apparaître sur l'écran d'une calculatrice, en une poignée de secondes, le nombre 216 dans lequel sont sertis trois zéros. Cela s'est passé ainsi. Je n'ai pu trouver aucune explication du passage de 216 à 200016 par l'intermédiaire de 926 et 925. Je crois que cette trouvaille peut porter le qualificatif d'aléatoire.

A la suite de la manifestation du nombre 200016, remonta dans ma mémoire le souvenir d'une impression que j'éprouvai sans doute à la période où j'apprenais à compter. Je pense que tout enfant l'a vécue, mais il n'y s'éternise pas, il sait qu'il ne pourra jamais résoudre l'énigme qu'elle présente. Cette impression, ou mieux ce vertige se manifeste lorsqu'on découvre que la succession des nombres n'a pas de fin, que l'esprit est incapable de lui donner une limite. On pourra passer sa vie à les énumérer, on aura à peine entamer leur comptage; on mourra plus près de rien que de la totalité. Je crois que c'est la première approche de l'infini que fait l'enfant et dans lequel il sait déjà que le signet de sa mort y est placé. On ne peut pas se mesurer avec ce qui n'a pas de mesure, aussi l'enfant, quotidiennement, oubliera l'inaccessible, bien que ce fil rouge trame inexorablement sa vie. J'ai retrouvé dans l'élastique illimité des zéros de 200016 le même vertige.

Fêter un anniversaire c'est fêter une perte, celle des jours évanouis. Je fêterai l'anniversaire de mon 21600e jour en soulignant l'insaisissable des jours, qui se reflète dans l'incommensurabilité des nombres, je m'appuierai sur l'exemple de l'exponentialité de 200016 pour l'illustrer.

Je n'ai pas encore dit quel jour sera mon 21600e. Je suis né le 2 août 1942, les calculs sont simples à faire, il suffit de ne pas oublier les années bissextiles. Le 20 septembre 2001 j'aurais 21600 jours.

J'irai ce jour là à Thoires pour prélever du nombre infini 200000000....0000000016 un échantillonnage de 216 zéros. La chose se pratiquera ainsi: dans un endroit du village, je déplierai une table de camping et une chaise de même acabit afin de pouvoir calligraphier sur un rouleau de papier l'opération.

216 X 925925....925926 = 2000000....00000016,

avec tous les chiffres nécessaires à l'apparition des 216 zéros. La longueur du rouleau sera de quatre à cinq mètres, l'opération durera entre une heure et deux heures. Elle pourra faire l'objet d'un constat qui sera établi sur le rouleau par le paraphe des personnes présentes.

Je ne vous ai pas encore précisé où se trouve Thoires. Thoires se situe dans la Côte-d'Or, entre Châtillon-sur-Seine et Montigny-sur-Aube. Le nombre de ses habitants est de 58, dit le Bottin des communes de 1994. Si vous vous voulez être présents, vous serez les bienvenus. Communiquez-moi alors votre intention..

Le débitage des zéros aura une signification similaire que l'enfilage de perles ou le lancer de dés. Ce ne sera peut-être pas la super fête à Thoires, mais il y aura au moins du champagne - les vignobles sont proches -. Il sera considéré comme superfétatoire de vérifier s'il y aura bien 216 bulles par coupe.

                                                        Jean-Pierre Le Goff


2

 

Aller à Thouars (Deux-Sèvres)

 

 

Puisque l'attelage du nombre 925 et le postillon 926 amenaient le carrosse 216 sur la voie de l'infini, il m'appartenait d'ausculter d'un peu plus près les nombres 925 et 926. Voici ce qui se révéla;

J'ai écrit 925 sous la forme de 900025, c'est-à-dire en glissant trois zéros en son sein, comme si ces trois ovules pouvaient, ainsi qu'il le fut pour 200016, le rendre gros de l'infini. Je l'ai divisé par 925 et j'ai trouvé un nombre rond:

900025 : 925 = 973.

J'ai vérifié si le même processus applicable à 216, pouvait lui aussi propulser 925 vers l'infini. L'opération le confirma:

925 x 972 972 972...972 973 = 9 000 000 000 000 25.

J'avais donc un nouveau couple de nombres: 972 et 973. Il convenait donc de procéder à la même opération:

900 072 : 972 = 926.

Je revenais à mon point de départ et je constatais que coexistaient deux opérations qui donnaient image de l'infini et de plus obéissaient à une construction en miroir.

La rencontre fut suffisante pour me décider à en rendre compte d'une manière qui réfléchirait celle que j'empruntais à Thoires dans la Côte d'Or.

J'irai donc à Thouars dans les Deux-Sèvres. Malheureusement, je ne pourrais pas attendre mon 92 500e jour et encore moins celui de mon 97 200e jour, j'aurais alors plus de 250 ans et tout me dispose à croire que je les atteindrais pas. Afin que le souvenir de mon intervention du 20 septembre 2001 soit encore frais dans les esprits, je pratiquerai celle qui lui fera écho 216 jours plus tard, c'est-à-dire le 24 avril 2002.

De même, je calligraphierai sur un rouleau chacune des deux opérations concomitantes en considérant que, pour conserver une continuité entre les deux illustrations de l'infini, je limiterai le nombre des zéros à 216.

925 x 972 972 ... 972 973 = 9 000 000 ... 000 000 25.

972 x 925 925 ... 925 926 = 9 000 000 ... 000 000 72.

J'ai souhaité réaliser mon défilement de zéros dans un lieu couvert. J'ai recherché l'hôtel des Grands Nombres à Thouars, il n'existait pas. Je me suis alors rabattu sur l'hôtel de la gare, qui est aussi une bonne appellation pour toute destination vers l'infini.

Si vous êtes disposés à voyager, vous pouvez me rejoindre...

 

                                                                    Jean-Pierre Le Goff

 

3

 

Aller à Thoard (Alpes-de-Haute-Provence)

 

Puisque depuis quelques mois mon intérêt pour le jeu hasardeux de dès flamboyait et que, d'une manière tout à fait involontaire, j'avais trouvé le rapport entre 200016 et 216, je plaçais mes élucubrations à ce sujet sous le patronage de l'aléatoire. Or, en fait, tout cela n'était pas aussi aléatoire qu'il le paraissait. En effet, les nombres 216, 925, 926, 972 et 973 ne sont que des exemples qui appartiennent à un système plus conséquent que je viens de mettre à nu.

Je remarquais que le nombre 54 et ses multiples produisaient des effets du même type que 216. Ainsi:

54 x 926 = 50 004          108 x 926 = 100 008.

Mais, tous ne le faisaient pas, bien que les chiffres dont ils étaient composés semblaient obéir à une certaine contrainte. Ainsi:

270 x 926 = 250 020.

Tous ces nombres répondaient aussi à l'insertion infinie des zéros, lorsque je les multipliais par 925 925 925 ... 925 926. Exemple:

162 x 925 925 926 = 15 000 000 000 12.

Ce qui retarda ma découverte fut que je n'avais pas remarqué que le nombre 216 dans 200 016 ne se lit pas en ignorant les trois zéros, mais en le coupant en deux et en ajoutant 200 à 016. Semblablement, en coupant 250 020 et en ajoutant ces deux parties je retrouvais 270. 250 + 020 = 270.

Je me posais alors la question de savoir si les nombres 926 et 927, accompagnés de la multiplication de leur nombre précédent, étaient bien les seuls à amener sur la rampe de l'infini d'autres nombres. J'épargnerais ici au lecteur l'énumération de mes erreurs et de mes hésitations. Je finis, par pilonnage incessant, par découvrir qu'il y avait bien d'autres nombres qui produisaient les mêmes effets et qu'il y avait deux principes qui les organisaient.

Premier principe: le nombre 37 et tous ses multiples de 74 à 999 multipliés par 28 ou n'importe lequel des multiples de 27 de 54 à 972 et auquel on ajoute l'unité, produit un nombre dont la somme des deux parties redonne le nombre initial. Il pourra être porté vers l'infini en le multipliant par un nombre constitué de la répétition de 27 ou d'un de ses multiples, à laquelle, au dernier chaînon, on ajoutera l'unité.

Le deuxième principe est le raisonnement réversible du premier.

Deuxième principe: le nombre 27 et tous ses multiples de 54 à 999 multipliés par 38 ou n'importe lequel des multiples de 37 de 74 à 962, auquel on ajoute l'unité, produit un nombre dont la somme de ses deux parties redonne le nombre initial. Il pourra être porté vers l'infini en le multipliant par un nombre constitué de sa répétition de 37 ou d'un de ses multiples, à laquelle, au dernier chaînon, on ajoutera l'unité.

En découvrant ceci, j'ai eu l'impression d'avoir décodé un message chiffré. Par la suite, les nombres 27 et 37 me réservèrent des surprises.

L'unité divisée par 27 donne 1 : 27 = 0,037037037037...

L'unité divisée par 37 donne 1 : 37 = 0,027027027027...

Tous les multiples de 27 jusqu'à 999 subissent une permutation de leurs chiffres sans ordre. Exemple : 027, 270, 702 ou 567, 675, 756.

Tous les multiples de 37 jusqu'à 999 subissent une permutation de leurs chiffres d'une manière ordonnée. La différence entre les deux permutants est de 333.

L'étude des tableaux vous permettra de le comprendre:

 

027 054 081 108 135 162 189 216 243 270 297 324

351 378 405 432 459 486 513 540 567 594 621 648

675 702 729 756 783 810 837 864 891 918 945 972

999

 

37  370 703

74  407 740

111 444 777

148 481 814

185 518 851

222 555 888

259 592 925

296 629 962

333 666 999

 

On pourrait penser que ces nappes d'échos sont intentionnelles, mais elles ne sont que le produit de l'harmonie qui est intrinsèque aux jeux des nombres entre eux.

Je n'étais donc pas dans l'accidentel. Mon 200 016 appartenait bien à une construction précise, à laquelle, je dois rendre hommage. Pour conclure mon parcours du décodage de l'apparition, sur ma calculette, de 200 016, j'irai à Thoard dans les Alpes-de-Haute-Provence écrire le fin mot de l'histoire. Je m'y rendrai le 26 novembre 2002, c'est-à-dire 216 jours après m'être rendu à Thouars dans les Deux-Sèvres. Si vous avez le réflexe de lever le pied, vous m'y trouverez.

Une nouvelle fois, pour rester dans ma ligne de mire, je calligraphierai sur un rouleau de papier les 26 variations de la multiplication de 216 par les séquences qu'organisent 37 et ses multiples jusqu'à 962. Les opérations iront donc de 216 x 037 037 038 = 8 000 000 208 à 216 x 962 962 963 = 208 000 000 008.

Et j'arriverai au bout du rouleau de ce parcours, soulagé d'avoir mis un terme à ma sollicitation de l'infini.

 

                                                                       Jean-Pierre Le Goff

 

Aller à Thoiry

 

Accompagné de Rémi Schulz, je suis allé à Thoard, dans le département des Alpes-de-Haute-Provence, le 26 novembre 2002, dévider mon ruban de nombres comme je le décrivais dans un papier précédent.

Le lendemain, Rémi me conduisit au train à Aix-en-Provence. Nous passâmes par de petites routes. A brûle-pourpoint, il évoqua le nombre d’or.

Je ne sais combien de temps plus tard, un quart d’heure ? Une demi-heure ? sur le bas-côté de la route, je vis un panneau sur lequel il était écrit en bleu : NOMBRE D’OR. Rémi fit demi-tour et nous vînmes au pied du panneau.

Il y a quelque chose de profondément surprenant lorsque l’on découvre une inscription qui, à première vue, n’avait pas lieu d’être et qui nomme un sujet peu courant auquel on a déjà prêté une attention particulière, surtout lorsque peu de temps auparavant le mot fut évoqué. L’évocation apparaît alors comme un appel.

Le panneau portait sur chacune de ses faces la mention : NOMBRE D’OR. C’était en réalité un palimpseste car, sous une couche de peinture blanche, pouvait se lire, des deux côtés : Vente directe de laine d’Aujour – Ayguelune. Nous repartîmes très vite et ne purent, de ce fait, explorer les alentours, j’avais un train à prendre.

Le mot Ayguelune m’avait frappé. Arrivé à Paris, je fis une recherche sur la toile. Une seule réponse se manifesta à la frappe du mot. Elle renvoyait à un site qui associait une personne nommée Nathaël Moreau à la production de laine mohair à Ayguelune en Provence.

Il était probable que le lieu du panneau NOMBRE D’OR se confondait avec Ayguelune et que Nathaël Moreau y était donc lié. Je trouvais son nom sur un autre site, où il était présenté comme conteur. En espérant que ce nom correspondait à la même personne, je lui écrivis, par l’intermédiaire du site, une lettre dans laquelle je lui demandais l’origine de l’appellation Ayguelune.

Une poignée de jours plus tard, Nathaël Moreau me répondit, par téléphone, en me disant que Ayguelune était bien l’endroit situé entre Valensole et Gréoux-les-Bains. Il supposait que c’était les nouveaux propriétaires du lieu qui lui avait maintenant attribué le nom de NOMBRE D’OR, car il se souvenait d’avoir raconté aux acheteurs, qu’il avait remarqué que le terrain se trouvait en rapport de nombre d’or avec le château cathare de Gréoux. En se rendant la première fois sur le terrain qu’il achetait pour construire la maison, la rosée était si abondante qu’il avait souhaité baptiser l’endroit du nom d’Ayguelune.

La chaîne des mots que nous avions se composait déjà de trois noms : Nombre d’or, Ayguelune et Moreau. De son côté, Rémi interrogea la toile en tapant : Moreau + Nombre d’or. Il sortit un quatrième mot : Thoiry.

A Thoiry, dans le département des Yvelines, il y a un château dont le site, http://www.thoiry.tm.fr/thfajard.htm , sur lequel tomba Rémi, lie Moreau (certes, ce n’est pas Nathaël) et nombre d’or sur deux paragraphes :

Dès le XVIe siècle, l’ordonnancement des jardins était conçu dans le souci de valoriser les proportions architecturales du château de l’alchimiste Raoul Moreau. Si les terrasses agrémentées de parterres finement dessinés et fleuris, donnaient son assise au bâtiment, les grandes allées en patte d’oie mettaient en valeur la transparence des pièces du rez-de-chaussée située dans l’axe de la course du Soleil.

Terrasses et allées centrales serviront de base, 150 ans plus tard, à un renouvellement des formes connues sous le nom de jardin dit à la française. N’ignorant rien des divines proportions et des règles du nombre d’or utilisées par Philibert de l’Orme pour le château, Claude Desgot, neveu et associé de Le Nôtre, l’habile paysagiste de Thoiry, s’en inspira pour aménager jardins et perspectives, prolongeant ainsi l’œuvre de l’architecte. Ce diable d’homme sut même créer une parfaite illusion d’optique. Ainsi, lorsque le promeneur quitte le château pour rejoindre l’allée centrale, il a l’impression que le fond du jardin s’éloigne au fur et à mesure qu’il avance car les arbres furent plantés de manière à inverser les perspectives.

Il apparut alors, qu’après être allé à Thoard, j’irai à Thoiry. L’aléa était de bonne figure. Deux mots, Thoard et Thoiry, entouraient maintenant : Nombre d’or, Ayguelune et Moreau. Moreau, dont on peut remarquer qu’il contient le mot or, ainsi que les voyelles Au (symbole chimique de l’or.)

Quant aux relations solaires du château, j’ai appris sur d’autres sites que le 21 juin, au solstice d’été, de l’extrémité du parterre S.O., on voit le soleil se lever dans la transparence du vestibule central du château et se refléter dans l’eau du bassin. Le 21 décembre, au solstice d’hiver, vu du jardin N.E., le soleil se couche aussi dans le vestibule et met le feu aux fenêtres qui deviennent miroirs.

Je demanderai l’autorisation de prendre des photos du soleil à ces deux portes de l’année, peut-être me sera-t-elle donnée ? En attendant, je peux toujours me rendre au château pour au moins parcourir, dans les deux sens, cette perspective inversée que la plantation des arbres institue.

Vous n’êtes pas venus à Thoard, peut-être viendrez-vous à Thoiry le samedi 29 mars 2003 ? Prévenez-moi.

 

                                                                                 Jean-Pierre Le Goff