Article publié dans L’Aiguille Preuve n° 10
(2008) avec des compléments inédits
La Victoire d’Arsène Paterne
Mon ami Chris m’a signalé un curieux passage du 6e chapitre du Triangle d’or, Sept heures dix-neuf, où cette heure d’un mystérieux appel téléphonique intrigue le capitaine Patrice Belval, premier héros de cette aventure où Arsène Lupin n’apparaît que tardivement :
« Ses yeux s’étaient fixés sur une grande horloge (…) qui marquait sept heures dix-neuf, et il répétait machinalement ces chiffres en leur attribuant une valeur documentaire. »
Mon ami a trouvé très bizarre ces derniers mots, moi de même d’ailleurs, et il a eu l’idée de transformer 7:19 en 19/7, soit le 19 juillet, qui est la Saint-Arsène, tiens donc…
Le chapitre suivant étant intitulé Midi vingt-trois, il m’a paru pertinent de voir quel était le saint du jour, soit le 23/12, et c’est Sainte Victoire. Victoire, nourrice de Lupin, est probablement l’un des personnages de la saga lupinienne les plus présents dans l’œuvre, avec l’inspecteur Ganimard. Elle n’apparaît pas dans Le Triangle d’or, mais sa seconde partie est intitulée La Victoire d’Arsène Lupin.
La gématrie lupinienne, telle qu’elle est exposée dans Les jeux du soleil, A=1, B=2, etc., donne
ARSENE = 62 (1+18+19+5+14+5)
VICTOIRE = 101 (22+9+3+15+9+18+5)
Le triangle d’or souffle le nombre d’or, soit la quantité algébrique (1+√5)/2 = 1,618… supposée être un parangon d’harmonie. La section d’or de 101 serait
101 / 1,618 = 62,42…
qu’il convient d’arrondir à 62, puisque la gématrie ne permet d’obtenir que des valeurs entières, ce qui permet de constater que « Arsène » correspond idéalement à la section d’or de « Victoire ».
Il existe un « triangle d’or », ou existera puisqu’il n’est appelé de ce nom que dans un ouvrage postérieur à celui de Leblanc, Le Nombre d’or de Dom Néroman (1945), mais notre auteur favori nous a habitués aux presciences les plus hardies, par exemple avec son « Superboche » prétendant à la domination du monde sous le signe de la croix gammée (L’île aux 30 cercueils).
Pour Dom Luis, pardon, Néroman, le triangle d’or est
le seul triangle rectangle dont les côtés soient en progression géométrique,
telle que a/b=b/c. Il est simple de démontrer que le rapport a/c équivaut au
nombre d’or, et le rapport a/b (ou b/c) à sa racine carrée.

Néroman s’intéresse aux triplets de nombres entiers pouvant s’approcher du triangle d’or, comme 89-70-55, avec 89/55 = 1,618… et √89*55 = 69,96…, très proche de 70.
Saint-Arsène et Sainte-Victoire ayant donné les nombres 62 et 101, le nombre complémentaire serait √101*62, soit 79,13…, proche de l’entier 79, si bien que le triangle de côtés 101-79-62 serait effectivement proche du triangle d’or idéal.
S’il y a bien une « image dans le tapis », le motif effectif d’un triangle d’or de nombres entiers, il doit alors exister un prénom de valeur 79 dont le saint patron est fêté un jour significatif dans le cadre du Triangle d’or, or ce prénom existe, Paterne, fêté le 15 avril pour le saint le plus connu, l’évêque de Vannes, mais il existe aussi un Paterne d'Avranches, fêté le 16 avril.
La date clé du Triangle d’or est le 14 avril, le 14 avril 1915 où se répète le drame du 14 avril 1895, mais en 1915 Lupin arrive à point dans l’après-midi du 14 pour sauver Patrice et Coralie, et il consacre les deux jours suivants à éclaircir la formidable énigme des deux drames, et accessoirement à découvrir le « triangle d’or », qui est d’ailleurs un triangle rectangle puisqu’il s’agit d’un tas de sable adossé à un mur qu’on peut supposer orthogonal au quai de la Seine formant sa base.
Lupin a découvert la vérité le 15 avril, la Saint-Paterne officielle du calendrier, mais, « en bon homme de théâtre », comme il le dit lui-même, il estime avoir besoin d’un cinquième acte et remet au lendemain sa divulgation, soit la Saint-Paterne d'Avranches, que le normand Leblanc avait quelque chance de connaître. C’est donc le 16 avril que l’or (de numéro atomique 79) est découvert dans son triangle, mais le 15 avril survient une révélation en étroit rapport avec l’étymologie de Paterne, venant du latin Pater, « père », comme Patrice, comme patron. Le vieux Siméon n’est autre que le propre père de Patrice, Armand Belval (mais que sa maîtresse morte le 14 avril 1895 appelait Patrice).
Ce sont des calendriers de l’époque lupinienne qui donnent pour le 23 décembre la Ste-Victoire, les calendriers actuels donnent plutôt Armand… Il faut savoir qu’il y a beaucoup plus de saints que de jours dans l’année, aussi les saints usuels du calendrier sont soumis à divers accommodements, essentiellement au gré de la vogue des prénoms.
Toujours est-il que le prétexte très discutable d’un triangle d’or numérique m’a amené à cette découverte d’un motif, un pattern en anglais, autour du patron Paterne, et Lupin est aussi appelé Le Patron par ses hommes. La Saint-Paterne est aussi curieusement présente dans la nouvelle Le signe de l’ombre, où les héritiers du fermier général d’Ernemont se réunissent tous les 15 avril dans sa propriété de la rue Raynouard, date où leur ancêtre aurait caché son trésor avant d’être arrêté et guillotiné. Il y a un rapport immédiat avec Le Triangle d’or, où la propriété d’Essarès est aussi située rue Raynouard, de plus côté Seine, à trois ou quatre cent mètres de son début, soit à l’emplacement exact de l’hôtel de la princesse de Lamballe, également exécutée sous la Terreur… A l’époque de Leblanc, l’hôtel était devenu la clinique du docteur Blanche…
Cette Confidence livrée par Leblanc en 1911, se rapportant à une vieille aventure de Lupin, a un autre écho avec « 813 », publié en 1910 et se passant en 1912, où Lupin présente sa fille Geneviève d’Ernemont. Les lupinologues ont hésité à identifier Geneviève avec la fillette d’Ernemont qui apparaît dans la nouvelle, mais la Saint-Paterne pourrait confirmer cette paternité, ainsi que la précision de l’écriture de Leblanc, qui n’aurait donc pas par inadvertance repris juste après « 813 » le nom d’Ernemont.
Il faut se souvenir encore que « 813 » débute un 16 avril, en se référant à la veille où Kesselbach a déposé au Crédit Lyonnais un paquet qui intéresse Lupin. J’ai examiné ailleurs l’hypothèse que Leblanc ait exploité principalement l’éclipse annulaire du 17 avril 1912, mais ceci n’exclut pas une utilisation de la Saint-Paterne dans ce roman où apparaît pour la première fois Arsène en tant que papa, et où une question centrale est la filiation de Pierre Leduc.
De même le 15 avril ne semble pas être la date prédominante du Triangle d’or, où l’action semble se concentrer sur la répétition en 1915 du drame du 14 avril 1895. J’ai montré ailleurs[1] combien il semblait significatif que ce 14 avril ait été un dimanche de Pâques, jour où Armand Belval est miraculeusement ressuscité après avoir été déclaré mort. Il se cache sous l’identité de Siméon Diodokis, mais est définitivement assassiné par Essarès un autre dimanche de Pâques, le 4 avril 1915 à 7h19. Pourtant « Diodokis » va ressusciter à nouveau, puisque Essarès va juger bon, à 12h23, d’utiliser son cadavre pour faire croire à sa mort, tandis qu’il jouera désormais le rôle de Diodokis…
Il semble donc toujours périlleux de s’arrêter à une lecture univoque du texte leblanchien, et le cas du 15 avril suggère qu’une hypothèse quelconque doit s’appuyer sur plusieurs œuvres pour mériter une certaine considération.
Ce n’est que depuis peu que je m’intéresse au nombre d’or, qui ne faisait pas partie de mes préoccupations lupinologiques premières, et c’est peut-être pourquoi je ne vois qu’un autre cas de gématrie dorée dans la saga lupinienne, mais ce cas est important puisqu’il concerne le roman suivant Le Triangle d’or, L’Ile aux 30 cercueils, où la relation dorée touche encore un père et sa fille, Antoine et Véronique d’Hergemont (ce qui ressemble à Ernemont, et une autre aventure, La Femme aux deux sourires, concerne les filles du marquis d’Erlemont). Comme dans le Triangle d’or où Patrice entend au téléphone son père, présumé mort 20 ans avant, au moment même où il est assassiné pour de bon, Véronique retrouve son père Antoine, disparu voici 14 ans, au moment même où il est assassiné sous ses yeux.
VERONIQUE = 126 (22+5+18+15+14+9+17+21+5)
ANTOINE = 78 (1+14+20+15+9+14+5)
126/78 = 1,615… (le nombre d’or est 1,618…)
Il y a de plus une certaine ressemblance entre ces prénoms et la paire Victoire/Arsène (= 101/62 = 1,629…), ressemblance qui va plus loin que l’identité des initiales car, étymologiquement, Véronique serait identique au grec bere nikê, « qui apporte la victoire ».
En consultant mes notes, je retrouve un cas où j’ai entrevu une possibilité de gématrie dorée, dans le seul autre roman où, comme dans Le Triangle d’or, l’enjeu principal est une fortune en or, La Barre-y-va. C’est le nom du domaine où serait caché le secret d’un prétendu alchimiste, secret convoité par de mystérieux personnages que Lupin parvient à démasquer au chapitre 12, les serviteurs Arnold et Charlotte, qu’on ignorait être mari et femme. Leurs valeurs sont 64 et 102, dont le rapport 1,594 est proche du nombre d’or. En reprenant ce cas, j’ai eu l’idée de recalculer ces noms selon l’alphabet latin de 23 lettres (i=j ; u=v=w), puisqu’il s’agit ici d’or romain, et les valeurs obtenues 60 et 97 donnent l’excellente approximation 1,617. De plus 97 est encore selon ce mode de calcul la valeur du nom du domaine doré, La Barre-y-va, également titre du livre.
Je m’intéresse à ce « monsieur Arnold » qui peut donner l’anagramme « Raimond Rousnel », évoquant Raymond Roussel, mystérieux écrivain contemporain de Leblanc qu’on a associé au non moins mystérieux alchimiste Fulcanelli. Roussel entretenait une compagne officielle du nom de Charlotte, qu’il avait installée rue Pierre-Charon, la rue où commence Le Triangle d’or (et rue située à l’intérieur de ce qu’on appelle aujourd’hui Triangle d’or, le quartier ultrachic délimité par les avenues Champs-Elysées, Montaigne et George V.)
Le 23 décembre est encore la Saint-Dagobert, or
DAGOBERT = 72,
ainsi les 19 juillet et 23 décembre mènent à
ARSENE-DAGOBERT = 62-72 = ARSENE-LUPIN
J’étudie de multiples autres cas de ce type ici.
Paterne est l’anagramme de « trépané » ; Patrice est précisément trépané, et c’est au cours de sa convalescence qu’il est tombé amoureux de son infirmière, Coralie. A remarquer en rapport avec ce qui précède que Dagobert est mort le crâne fendu (le 23 décembre 679).
LE TRIANGLE D’OR = 17 + 86 + 4 + 33 = 140
La section d’or entière de 140 est 86, valeur de
TRIANGLE. Le titre peut être référencé ainsi : Triangle d’or (Le)
Mais attendu que « le » apparaît aussi à la fin de « triangle », on peut aussi procéder au découpage en 8+5 lettres (Fibonacci) :
LETRIANG LEDOR = 86 + 54 = 140
86 est également la valeur de deux des principaux protagonistes :
ESSARES = DIODOKIS = 86
Essarès détient le secret du Triangle, et se cache sous l’identité de Diodokis.
Mais Diodokis cachait lui-même Armand Belval, qu’Essarès croyait avoir tué 20 ans plus tôt, et qui Belval-Diodokis grimé avait gagné la confiance d’Essarès. Il y a donc une situation terriblement complexe, avec deux personnes se partageant trois identités, et il s’agit bien d’un triangle d’or puisqu’en vertu des propriétés des séries de Fibonacci on a au départ
BELVAL = 54, ESSARES = 86 = 54 x φ, puis
ESSARES = 86, DIODOKIS-BELVAL = 140 = 86 x φ, puis
ESSARES-DIODOKIS-BELVAL = 226 = 140 x φ.
J’indiquais que la propriété d’Essarès avait toutes les caractéristiques de l’Hôtel de Lamballe, devenu la clinique du docteur Blanche. Ceci avait déjà été vu par les pataphysiciens (n° 10 des Monitoires du Cymbalum, 1988). J’ai appris peu après l’achèvement de l’article que la fondation Le Corbusier se situe 8 square du Docteur Blanche, non loin de là. Le Corbusier a voulu imposer avec son Modulor un système de mesures entièrement basé sur le nombre d’or. Il s’agit de la Série Rouge et de la Série Bleue, dans laquelle on a les mesures 54-86-140-226 cm, les nombres qui viennent d’être vus.
« 813 » débute le 16 avril (1912) : Kesselbach téléphone à M. Lenormand, qui est déjà venu le voir la veille dans sa suite 415 du Palace-Hôtel. La veille, c’était donc le 15/4, ou 4/15 à l’anglaise, ainsi le premier événement important du livre s’est passé un 4/15 dans la suite 415.
Au chapitre La grande combinaison de Lupin, dans « 813 » toujours, apparaît cette phrase :
Le 13 août,
comme il était assis en face des deux avocats, son attention fut attirée par un
journal qui enveloppait certains papiers de Me Quimbel. Comme titre, en gros
caractères : « 813 ».
813 le 8/13 après 415 le 4/15…
Je recommande en lecture complémentaire ce post
sur mon blog