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Le Sultan Rouge

 

 

C’était l’époque de la lutte effroyable qu’il entreprit contre le Sultan rouge, lutte qui se termina par l’effondrement du despote.

Maurice Leblanc, Le Signe de l’ombre

      

        

– Lupin, vous avez évoqué à plusieurs reprises l’affaire du Sultan Rouge, j’ai cru comprendre à quel point elle vous tenait à cœur, et pourtant vous n’en avez jamais dit beaucoup plus…

Arsène Lupin resta quelques instants silencieux. Il alluma une cigarette et tita quelques bouffées énergiques avant de daigner répondre :

– Le Sultan Rouge ! Quelle aventure, oui, mais je ne vous l’ai jamais racontée car vous ne pourriez la communiquer à vos lecteurs, elle contient certains détails passant par trop la bienséance. Par ailleurs elle m’obligerait à quelques révélations peu souhaitables concernant la politique au Moyen-orient…

– Mon cher Lupin, s’il y a quelque aventure galante là-dessous, j’ai confiance en votre art de la litote et de l’ellipse pour en gommer tout côté scabreux. Quant à votre rôle international, le monde et la France en particulier commencent à savoir à quel point ils vous sont redevables sur tant de plans. Et avec le recul du temps…

– Du recul, si vous saviez. Ecoutez, je veux bien satisfaire votre curiosité, mais vous verrez que vous ne pourrez publier ça.

        

*

 

C’était au temps de l’affaire d’Aden. Vous vous souvenez de cette frégate anglaise qui tomba aux mains des pirates en mer Rouge, du massacre qui s’ensuivit. Ce que personne, ou presque, n’a su, c’est que, conformément aux usages de ces gens, les femmes ont été épargnées pour être vendues comme esclaves. Parmi elles il y avait la fille de lord W***, âgée d’à peine quatorze ans, et l’on apprit qu’elle avait échoué au harem du forban le plus abject de cette région, le sultan d’Albyad, Zorim Alezblaz, surnommé le Sultan Rouge à la suite de ses innommables cruautés accumulées pendant un règne pourtant bref.

Lord W*** joua de toute son influence, mais rien ne put ébranler l’Amirauté. Le rapt et l’esclavage faisaient partie des mœurs orientales, et toute action les remettant en cause aurait ruiné une politique qui consistait à flatter les petits potentats locaux en espérant se les allier. On signifia à lord W*** que l’Angleterre ne pouvait rien pour sa fille, mais qu’on ne s’opposerait as à une initiative individuelle.

Il fallait quelqu’un qui n’eût rien à voir avec l’Angleterre et pas froid aux yeux. Bref,  on me contacta, le sort de la gamine m’émut, j’acceptai de partir séance tenante. On me donna carte blanche, un interprète, et une bonne somme en piastres et en or. Dans ces contrées il n’est guère de problèmes que quelques bakchichs judicieusement octroyés ne puissent résoudre.

Je passe sur les préparatifs et les péripéties du voyage. La petite miss n’était pas en danger immédiat, le rituel de préparation des épouses du Sultan étant assez long, mais fallait tout de même pas lambiner : trois semaines plus tard nous débarquions à Albyad. Les européens y sont rares, par conséquent suspects, aussi j’étais devenu le pèlerin éthiopien Nipulen-Esra, sourd-muet. Une bonne couche de fond de teint, un crêpage de cheveux, et j’étais aussi noir que le fameux Maure à Venise. Nous arrivâmes donc un soir à Albyad, où nous n’eûmes qu’une hâte, récupérer du dur voyage par une bonne nuit dans la meilleure auberge de la ville.

 Je fus réveillé le lendemain par une meute de sbires qui s’empara de moi sans ménagements. Garrotté, roué de coups, je repris conscience dans un cachot infect où j’attendis plusieurs heures, mes liens m’interdisant tout mouvement. Ce fut presque un soulagement lorsque les sbires revinrent pour me traîner brutalement jusqu’à une place ensoleillée, où je fus jeté aux pieds de deux notables enturbannés.

Je n’eus pas de peine à deviner le Sultan Rouge lui-même dans le petit personnage en burnous rouge galonné d’or, à la barbiche noir de jais qu’il grattait furieusement en me toisant de ses yeux cruels. Il s’adressa à moi dans un français parfait, sans le moindre accent :

– Je voulais te montrer les préparatifs des festivités qui seront données demain en ton honneur, Nipulen-Esra.

Il fit un geste vers le centre de la place, et les sbires me firent pivoter pour me mettre face à l’infâme outil de torture de ces barbares orientaux, le pal. Je n’insiste pas dans la description de l’atroce chose, dont l’horreur dépasse l’imagination civilisée, mais un détail était intrigant.

Le pal proprement dit était surélevé, pour que la populace puisse ne rien perdre du supplice, fixé à un socle sur lequel un artisan était en train de peindre, avec des couleurs vives, une fresque de bouches souriantes et d’yeux réjouis.

– Sans doute te demandes-tu la raison de cette plaisante ornementation ?

Je me demandais surtout comment sortir de ce cauchemar, mais je n’avais aucun moyen d’éluder l’explication triomphale du Sultan Rouge :

– Eh bien, monsieur l’amateur d’anagrammes, c’est « un pal serein » qui déchirera les entrailles du pèlerin Nipulen-Esra, autrement dit Arsène Lupin. Vous avez commis une grave erreur en choisissant pour nom l’inverse du vôtre. Il est vrai que vous ignoriez que depuis fort longtemps, à l’instar de la cour russe, le français est la langue du conseil d’Albyad. De plus, mon vizir Aldeemar et moi-même sommes de fervents lecteurs de vos exploits, que nous lisons évidemment en français. Mais notre langue maternelle est l’arabe, qui s’écrit de droite à gauche, et lorsque nous rencontrons un mot que nous ne comprenons pas, comme un nom propre, notre instinct nous pousse à tenter de l’interpréter selon notre sens de lecture usuel, ainsi « Nipul Enesra » a même valeur pour nous que « Arsène Lupin ».

Ce n’était plus la peine de feindre. Je vous ai maudit à cet instant, mon ami, pour la publicité que vous m’avez faite dans vos livres, mais le mal était fait, et j’essayai d’amadouer l’ignoble Sultan.

– Bravo, croyez que j’applaudirais des deux mains si je le pouvais. Mais j’ignorais que l’usage de l’anagramme était interdit au sultanat d’Albyad, et…

– Impudent ! Crois-tu que je ne sache pas pourquoi tu es là ? Depuis que ma nouvelle fiancée se prépare à nos noces, j’ai ordonné à mon vizir de surveiller de près tous les nouveaux venus. Il est vrai que j’attendais plutôt l’ami Herlock Sholmès, mais tant pis pour toi. La loi du sérail est intangible, la torture et la mort pour quiconque ose ne serait-ce qu’un œil sur une femme du sultan. Je suis peiné de devoir mettre un terme à tes aventures, mais le moindre manquement à la règle ouvrirait la porte à toutes les errances. Et ds-toi bien que le pal n’est que la conclusion de la cérémonie. Mon bourreau s’occupera d’abord de toi…

Je passe encore sur le menu des réjouissances prévues par l’odieux individu. Je fus ramené au cachot, où on me jeta encore sans me détacher.

J’étais dans un désespoir tel que je n’en ai jamais connu. Vous savez que je cache dans mes vêtements toute une trousse de première urgence, notamment du poison. J’étais prêt à cette délivrance-là, mais, si ces gens ne mangent pas de porc, ils s’y entendent néanmoins dans l’art du saucissonnage, et même cette lâcheté m’était interdite.

Il semble n’exister aucune limite à l’abomination, et je fus tiré de ma prostration par d’épouvantables cris. On torturait quelqu’un dans cette prison, sans doute le malheureux interprète qui avait été arrêté avec moi. Pauvre garçon, dont je dus partager les interminables souffrances, les râles inhumains. J’essayais de ne pas imaginer les tourments qui lui étaient infligés, je les ressentais malgré tout dans ma propre chair… Le silence se fit enfin, et je n’osais prier pour l’âme du malheureux, victime de ma témérité.

Il faisait encore jour lorsque la porte de mon cachot fut déverrouillée. La sinistre paire d’enturbannés venait s’inquiéter de mon sort.

– J’espère que vous n’avez pas été dérangé, monsieur Lupin, j’ai fait punir un esclave qui m’avait manqué de respect. Des bricoles. Rassurez-vous, votre traitement sera plus substantiel. A moins que… Mon vizir m’a suggéré quelque chose… mais expliquez-lui vous-même, Aldeemar.

– Vous voyez, monsieur Lupin, nous connaissons votre réputation, nous savons que vous êtes un as, un expert dans l’art de déchiffrer les énigmes séculaires… Nous avons un problème de ce genre ici, et j’ai conseillé au sultan de vous permettre d’exercer votre talent, puisque le destin vous a amené ici.

Mes actions remontaient en flèche, semblait-il, et je me demandais même s’il n’y avait pas eu une bonne part de comédie dans les menaces précédentes. Je restai silencieux, invitant du regard Aldeemar à poursuivre.

– L’ancêtre du sultan, Abdul Alezblaz, avait accumulé une immense fortune en épuisant la mine de diamants d’Albyad. Nulle trace de ces diamants ne fut retrouvée à sa mort, en 1802 selon votre calendrier. Il a laissé une rubayat, un quatrain qui contient probablement le clé de l’emplacement du trésor, mais personne, jusqu’ici, n’a réussi à le déchiffrer.

– Il fallait demander à Lupin, poliment…

– Tais-toi, chien ! (Zorim s’était empourpré) Ce quatrain n’a jusqu’ici été connu que des Alezblaz, et tu vas être le premier infidèle à l’entendre. Tu y réfléchiras cette nuit, et si tu ne trouves rien, demain ce sera la torture et la mort :

Point n’est mort qui peut éternellement gésir

Au long de toutes les semaines de l’année.

Le jour n’est pas la nuit, le puissant n’est pas faible,

Mais par où vient la vie peut arriver la mort.

– Pas vraiment limpide, hein ! ? Mais pour moi c’est de la gnognotte. Si vous acceptez mes conditions, je vous dévoilerai l’endroit exact dans trois jours à midi, c’est-à-dire le 15 du mois de Rabi.

– Comment avez-vous pu deviner ça, Lupin ? Avouez que vous connaissiez déjà cette date, que vous bluffez…

Le vizir intervint :

– Oui, c’est quelque chose qui se sait par ici. On ne sait plus d’où ça vient, mais il est dit que c’est le quatrième mois, au quinzième jour, que sera découvert le trésor, et chaque année cette date voit des nuées de chercheurs retourner toutes les pierres, sans grande chance de réussite puisque ceux-là n’ont pas le quatrain. Mais tout le monde sait ça à Albyad, avouez qu’on vous en a parlé.

– Pas du tout, rappelez-vous que vous m’avez arrêté dès mon arrivée. Je peux encore vous dire que votre ancêtre Abdul doit être enterré dans un caveau ou un monument assez particulier, et que cet endroit est au cœur de l’énigme.

– Là, vous marquez un point, monsieur Lupin. Oui, mon aïeul s’est fait bâtir le mausolée où il repose, et il se dit dans ma famille que ce mausolée recèle le trésor. Vous avez parlé de conditions, je suis prêt à les entendre.

– Voilà. Vous libérez immédiatement miss W*** avec mon interprète qui reviendra m’assurer de sa sécurité. Je vous révèle la cache le 15 et vous nous accordez la liberté.

– Et si tu bluffes je l’ai dans le baba, comme vous dites. Voici mes conditions à moi. Tu me trouves les diamants le 15, et je te jure sur le Coran que tu pourras filer avec l’Anglaise. Doutes-tu de ma parole, Lupin ?

– Non, Zorim, j’accepte, à condition d’être détaché et que mon interprète me rejoigne. Je voudrais aussi l’original du quatrain, en arabe.

– Quel besoin en as-tu, si tu connais la cache ?

– Je ne connais pas la cache exacte, puisque j’ignore tout de ce mausolée. Je comprends l’esprit du quatrain, et je ne doute pas de résoudre totalement l’énigme le moment venu, mais je veux pour cela avoir tous les éléments en main.

Il me considéra un moment avec suspicion, je soutins fermement son regard.

– Soit. Mais si tu as bluffé, je te jure encore que tu souffriras comme jamais personne n’a souffert. Et l’Anglaise et l’interprète partageront ton sort. Es-tu toujours aussi sûr de toi ?

– Je le suis, lui dis-je, les yeux dans les yeux.

 

*

 

Je ne pus retenir mon admiration.

– Lupin, j’a beau connaître mieux que quiconque vos exceptionnelles qualités, je reste toujours ébahi devant vos exploits. Comment ? On examine depuis plus de cent ans ce texte abscons sous toutes les coutures, et vous, il vous suffit de quelques secondes pour en pénétrer le sens !

– Mais je ne savais rien, ces vers m’étaient totalement obscurs ! Cependant il fallait gagner du temps, et donc bluffer, avec tout de même quelques cartes en main. J’avais profité du long voyage pour étudier tout ce qui avait été écrit sur Albyad, en particulier le carnet de voyage du capitaine Barton, où j’ai appris cette légende du 15 du quatrième mois, ainsi que la splendeur du mausolée où le fondateur de la dynastie des Alezblaz était embaumé. Un peu de psychologie a fait le reste. Ces gens qui accumulent les obstacles à la transmission de leur fortune font en général tout leur possible pour la conserver le plus près de leurs restes. Rappelez-vous l’affaire de Nerville…

Mais revenons à notre histoire.

 

*

 

J’ai donc été délivré de mes liens, mais hélas aussi complètement dépouillé des vêtements avec lesquels j’étais arrivé, et donc de ma petite trousse de roi de l’évasion. Ma seule chance était de découvrir la clé de l’énigme. Je vous assure qu’au bout des trois jours je pratiquais assez l’arabe pour en remontrer aux docteurs de la Loi – mon interprète Alissim était si fier de ses résultats avec moi qu’il en conçut ensuite une méthode qui connut un grand succès –, néanmoins je n’avais pas avancé d’un iota, ou plutôt d’un , dans l’élucidation du quatrain, lorsque le délai fatidique fut écoulé.

Je fus donc amené au mausolée peu avant midi, les pieds entravés. Ce satané Zorim ne prenait aucun risque. C’était une vaste coupole dont la seule ouverture avait été scellée dès l’installation du corps d’Abdul. Aldeemar me confia que chaque sultan ou presque, depuis, avait commis semblable profanation en espérant découvrir le magot, sans résultat. L’ouverture fut enfin complètement dégagée, et j’entrai avec le Sultan et le vizir, une solide garde restant à l’extérieur.

Il n’y avait qu’une unique salle, bien éclairée par un habile dispositif, sans qu’aucune source de lumière ne fût apparente. La coupole vue de l’extérieur semblait pourtant absolument hermétique, mais j’appris plus tard que de multiples interstices laissaient passer des rais reflétés par autant de miroirs pour donner ce curieux éclairage.

Au centre de la salle trônait le sultan, assis majestueusement sur un fauteuil princier, figé à jamais dans une pause volontaire, selon un art de l’embaumement tel qu’il semblait prêt à se lever pour saluer ses visiteurs. La salle était encombrée par un incroyable capharnaüm :

une bibliothèque entière, dont de grands livres enluminés, ouverts, sur des lutrins ;

des tables garnies de mets de toutes sortes, probablement factices, évidemment, mais néanmoins aussi appétissant que de vraies denrées ;

des divans sur lesquels reposaient trois femmes embaumées dans des postures lascives – j’appris ensuite qu’il s’agissait des favorites du sultan, qui avait ordonné leur exécution sitôt son propre décès survenu ;

divers instruments de musique, prêts à jouer, dont un improbable piano ;

plusieurs animaux naturalisés, dont un crocodile suspendu en l’air, montrant les fines écailles claires de son abdomen…

Abdul ne s’était pas montré chiche à s’assurer de la distraction pour l’éternité à venir, et j’eus d’abord la crainte que ce dispendieux étalage fût la seule raison de la disparition des diamants. Puis je n’eus d’yeux que pour le piano, un instrument d’une munificence probablement inégalée, évidemment réalisé sur commande par le plus habile des facteurs de son temps. Une marqueterie des plus rares essences, incrustée de gemmes diverses…

– La cache est là. Nous devons nous y mettre à trois, il s’agit d’appuyer à la fois sur toutes les touches blanches, en évitant soigneusement les noires, tout en enfonçant en bas la pédale de droite.

Je m’assis d’autorité sur le guéridon, qui faisait lui-même corps avec cet instrument unique. Je plaçai le Sultan à ma droite, le vizir à ma gauche.

– Ça ne va pas, mes pieds entravés ne me permettent pas d’atteindre la pédale, échangeons nos places, Sultan.

Zorim, subjugué, m’obéit. On écouta religieusement mes dernières recommandations, et un, deux, trois… A quatre, nos avant-bras s’abattirent sur les touches d’ivoire pour une horrible cacophonie, le piano s’étant totalement désaccordé depuis belle lurette, mais un épouvantable hurlement rivalisa presque aussitôt avec ce tonitruant fortissimo. Sous le clavier, une trappe dissimulée dans la marqueterie s’était ouverte, il en avait jailli une fine lame qui était venue fouailler avec précision le dessus du milieu du guéridon, c’est-à-dire le bas-ventre du Sultan. Celui-ci comprimait de ses mains l’affreuse blessure d’où sourdait son sang, geignant faiblement, puis il recouvra soudain assez de lucidité pour me fixer d’un œil d’une insondable méchanceté. Sa main sanglante saisit sa dague et il se dressa pour m’en frapper à mort. Je pus intercepter son bras, mais j’avais besoin de toutes mes forces pour contrer ce dernier élan de haine, et le vizir pouvait à tout instant venir au secours de son maître… Au lieu de cela, l’attention d’Aldeemar était tout entière accaparée par la trappe ouverte dans le coffrage du piano, et je sentis le bras de Zorim faiblir, son œil devenir vitreux, jusqu’à ce qu’enfin il s’écroulât sans vie. Aldeemar bouscula sans égards son cadavre pour tirer une cassette qui emplissait exactement le volume de la cache. Il l’ouvrit impatiemment, faisant apparaître les mille feux d’énormes diamants, dont l’ensemble constituait assurément la plus grosse fortune qui fût au monde. Aldeemar se mit à rire aux larmes, en me bourrant de grandes tapes fraternelles, puis retrouva assez de calme pour me libérer de toute entrave.

En quittant le mausolée, je crus déceler dans le regard de verre du sultan Abdul une ironie que je n’y avais pas perçue de prime abord.

La suite n’a guère d’intérêt. Un vizir normalement constitué rêve de devenir un sultan à la longue, Aldeemar ne faisait pas exception à cette règle. Guignant depuis quelque temps la suprême place, s’étant gagné diverses complicités, il sut profiter de l’occasion. Il se proclama nouveau sultan sous de nom Alhaman Ivel, ce qui signifie quelque chose comme « celui qui compte les périodes », allusion dans cette langue elliptique au déchiffrement du cryptogramme. Je vous rappelle que mon rôle dans cette affaire n’a jamais été connu. Pour écarter toute velléité de résurgence de la dynastie Alezblaz, Aldeemar fit égorger les enfants mâles de Zorim. Il me fit rendre les sommes qui avaient été confisquées lors de mon arrestation, y ajouta élégamment quelques diamants, puis miss W***, Alissim et votre serviteur quittèrent sans regret Albyad.

L’histoire connut un curieux épilogue. Quelques années plus tard, miss W*** fut mariée à un membre du Parlement, et on dit que celui-ci se trouva si enthousiasmé par les leçons inculquées à la jeune Anglaise au sérail d’Albyad qu’il proposa à ses pairs de voter une loi instaurant un séjour en Orient pour parachever l’éducation des sujettes de Sa Majesté, loi qui aurait eu quelque chance de passer sans l’influence alors grandissante des suffragettes.

 

*

 

– Mais le cryptogramme, Lupin ! Comment avez-vous pu l’élucider ?

– Oui, j’oubliais. Un enfantillage, en vérité, que n’importe quel amateur de musique aurait pu résoudre. Mon travail forcené au cours de ces trois jours n’avait tout de même pas été complètement inutile. J’avais ainsi remarqué en étudiant le quatrain en arabe que son premier vers avait 4 mots, tandis que les trois autres vers totalisaient 15 mots, les nombres mêmes du leitmotiv complémentaire : le 4e mois, le 15 du mois. Ceci vérifiait mon premier sentiment : le premier vers désignait le mausolée, les suivants la marche à suivre à l’intérieur du mausolée, dont je ne savais rien. Le temps semblait omniprésent, avec ces jours, semaines, mois, années, mais de quelle manière intervenait-il ? Comme je ne voyais aucune particularité au 15 du 4e mois, je tentai de trouver d’autres sens aux nombres 4 et 15. Par exemple j’eus l’idée, comme dans l’affaire du baron Repstein que nous résolûmes jadis ensemble, d’examiner les lettres de rangs correspondant dans notre alphabet, puisque les sultans Alezblaz parlaient français : D-O, ça ne me disait rien, mais la vue du piano fut une révélation. Toutes les semaines de l’année : il y a 52 semaines dans l’année, comme il y a 52 touches blanches au clavier d’un piano, dont la plus aiguë est un do. Le jour, pas la nuit : il fallait s’occuper des touches blanches, à l’exclusion des noires. Puissant, pas faible : piano est le raccourci du pianoforte, l’instrument à cordes frappées permettant de jouer aussi bien piano, doucement, que forte, et, en l’occurrence, cela signifiait qu’il fallait enfoncer la pédale de résonance.

– Tout de même, vous ne m’ôterez pas de l’idée qu’il fallait être né Lupin pour saisir tout ça. Enfin, ne me dites pas que vous aviez aussi prévu le piège diabolique qui a failli vous frapper. J’en ai frémi rétrospectivement…

– Mais si, bien sûr, et toute la difficulté de l’affaire consistait à être assez rapide pour empêcher le Sultan de réfléchir. Si j’avais marqué la moindre hésitation, il eût fallu donner des explications, en venir au dernier vers si inquiétant. Par où vient la vie : j’espère ne pas avoir besoin maintenant d’en préciser le sens… Le guéridon fixé au châssis du piano m’a indiqué que le piège menaçait celui qui s’y assiérait. Sans doute aurais-je pu y installer directement Zorim, mais j’ai préféré éviter tout risque en procédant comme je l’ai fait. J’aurais certes pu signaler le piège, en espérant qu’il saurait respecter sa parole, mais, outre toutes ses turpitudes, le Sultan Rouge avait commis un crime impardonnable à mes yeux, celui de lèse-Arsène, et, bien que je n’eusse jamais tué que pour sauver d’autres vies, la mort de cette canaille sanguinaire n’a jamais pesé sur ma conscience. Et puis, il n’avait qu’à pas être si bête, après tout, il lui aurait suffi de remarquer que ce piano était un demi-q…

– Lupin, l’interrompis-je vivement, comment osez-vous ?

– Oui, pardon, mon cher Maurice, mais je sais bien qu’au bout du compte c’est vous, mon biographe, qui savez parfois ne pas m’être fidèle, qui aurez le dernier mot. Je n’imagine d’ailleurs toujours pas que vous pourrez publier cette histoire, que je vous suggère de classer dans vos annales lupiniennes sous la rubrique Les fondements du despotisme.

 

Rémi Schulz

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Cette nouvelle est parue dans Les nouveaux Arsène Lupin (Editions Coprur, 2001), sous le pseudonyme Annette Devi, avec quelques modifications non désirées.

Notamment son titre devenu Le Sultan rouge, alors que je tenais aux majuscules Sultan Rouge, d’une part pour me démarquer du Sultan rouge de Leblanc, d’autre part pour souligner les initiales SR inverses des miennes, reproduisant un jeu que j’imagine M. Leblanc avoir utilisé dans « 813 », en opposant Lupin au diabolique criminel LM.

Elle a été rééditée conformément au texte original dans L’Aiguille Preuve, n° 8, 2006.

Divers éléments de la nouvelle sont empruntés à l’œuvre de Leblanc, mais l’idée « fondamentale » vient du récit W de Georges Perec, dont un personnage secondaire est un certain Angus Pilgrim, soit Angus Pèlerin, anagramme d’ARSENE LUPIN (+G). Il m’a semblé que ce n’était pas un hasard, Perec se référant souvent, explicitement ou non, à Lupin. La séquence particulière de cette anagramme m’a fait imaginer le pèlerin Nipulen-Esra, menacé d’être « puni en l’arse » (arse signifie « cul » en anglais) par « un pal serein ».

J’invite à lire La prisonnière de la tour (2007), longue nouvelle ou petit roman où Boris Akounine confronte Lupin à Sherlock Holmes allié à son héros Eraste Fandorine. Au-delà du rare plaisir de retrouver ces personnages dans une histoire finement écrite, j’ai eu un sentiment de déjà-vu, sinon de déjà-écrit, en découvrant quelle était la cache du trésor comme le moyen d’accéder à cette cache, codé comme il se doit dans un cryptogramme.