En mars et avril 1911, le Strand a publié une aventure inédite de Sherlock Holmes, The Red Circle (L’Aventure du Cercle rouge).
Dans la première partie, Holmes enquête sur le mystérieux locataire des Warren, lequel ne sort jamais de sa chambre et ne communique que par des messages écrits en capitales, donnant des ordres concis.
L’un de ces ordres concernant la Daily Gazette, Holmes consulte les petites annonces de ce quotidien, et découvre au fil des jours plusieurs annonces signées G. semblant établir un mode de communication chiffrée (A=1, B=2), à partir du troisième étage d’un immeuble rouge avec revêtement de pierres blanches, après le crépuscule.
Holmes et Watson se rendent sur les lieux et découvrent un tel immeuble visible de la chambre du locataire. A la nuit tombée un message est effectivement émis à partir d’une des fenêtres du troisième étage, à l’aide d’une bougie dont la flamme est voilée par intermittence. Un éclair, c’est A, puis 20 éclairs, c’est T…
Holmes et Watson lisent ainsi trois fois la séquence ATTENTA, puis le message s’interrompt quelques instants, le temps pour Holmes de déduire qu’il s’agit d’italien, où attenta signifie « attention » (selon lui).
Puis vient le mot PERICOLO, « danger », qui semble devoir être répété de même, mais le message est interrompu après les lettres PERI.
Lors de la seconde partie, publiée en avril 1911, Holmes se rend dans la chambre d’où est parti le message et y découvre un homme tué d’un coup de poignard. La suite est de peu d’intérêt ici…
Car ce qui m’intéresse est qu’en ce même mois d’avril 1911, Je Sais Tout publie la nouvelle inédite Les Jeux du soleil, où Lupin intercepte un message lumineux transmis selon le même code alphabétique (A=1, B=2), émis du troisième étage d’un immeuble voisin. Le message où il est question de danger s'interrompt brutalement, Lupin se rend dans la chambre dont il a été expédié et découvre un homme tué d'un coup de stylet.
Les ressemblances sont troublantes, à tel point qu’on soupçonnerait aisément un plagiat, volontaire ou non, s’il n’y avait cette quasi-simultanéité des parutions. Ici Doyle a l’avantage d’une légère antériorité, mais il est difficile d’imaginer Leblanc avoir eu le besoin d’aller chercher son inspiration outre-Manche, tant sa nouvelle est parfaite, et tant les délais auraient été courts. Son titre était déjà annoncé dans le numéro précédent de Je Sais Tout, en mars, et ce titre fait allusion aux jeux de miroir par lesquels le message est transmis.
La seule explication rationnelle à ce stade serait une entente entre les deux écrivains, lesquels auraient pu par exemple avoir décidé de se mesurer par l’écriture d’une nouvelle basée sur des prémisses données par un tiers. Aucun fait ne permet de corroborer cette idée, et force est également de constater que Doyle ne semble pas avoir ici donné le meilleur de lui-même.
Holmes a besoin de laborieuses lectures avant d’être à même de décoder le message, dans des circonstances peu glorieuses. On peut s’interroger sur la démarche déductive qui l’amène à décréter que ATTENTA est un mot italien. D’une part l’alphabet italien ne connaît pas les lettres J-K, ainsi T en est la 18e lettre et non la 20e, d’autre part attenta serait difficilement le premier mot d’un message d’alarme : le mot ne signifie pas « attention » mais plutôt « (sois) attentive », ce qui va sans dire dans de telles circonstances, et quel besoin de le répéter ?
Comme Lupin se montre plus brillant ! C’est à brûle-pourpoint qu’il comprend qu’un jeu d’éclairs intermittents constitue un code, qu’il devine sur-le-champ, et dont il ne se fatigue pas à déchiffrer le sens trivial, laissant ce soin à Leblanc qui obtient : Surtout il faut fuire le danger, éviter les ataques, n’affronter les forces enemies qu’avec la plus grande prudance, et…
Il lui suffit ensuite d’exactement 12 minutes pour comprendre que ce message concerne le baron Repstein, nous saurons à la fin de la nouvelle qu’un second décodage lui a permis d’obtenir le mot ETNA formé par les quatre fautes d’orthographe du message, Etna étant le cheval du baron, récent vainqueur du Derby d’Epsom.
Un premier écho avec la nouvelle de Doyle est que l’Etna est un volcan italien (sicilien pour être précis), il est plus extraordinaire qu’ETNA soit formé des 4 lettres composant ATTENTA, le mot qui permet à Holmes de décréter que le message est en italien !
Enfin dans les affaires de plagiat la question déterminante est l’anté-riorité, mot dont l’élément clé est le préfixe ante-, « avant », composé des mêmes quatre lettres ETNA.
L’affaire se complique avec l’aventure suivante de Holmes, The Disappearance of lady Frances Carfax, parue dans le Strand en décembre 1911, offrant des points communs avec la nouvelle Les Jeux du soleil, publiée en France en avril. Ces points communs sont moins immédiats que les détails très précis ci-dessus, mais leur contexte les souligne.
Ainsi le baron Repstein est connu de Lupin parce que sa femme la baronne défraie la chronique depuis deux semaines, ayant quitté Paris après avoir volé des bijoux et l’argent de son mari. On la signale en diverses villes d’Europe où elle vend les bijoux, mais il s’agit en fait de la maîtresse du baron qui se fait passer pour elle ; celui-ci avait assassiné sa femme dont le corps est caché dans son coffre-fort, où Lupin va le découvrir.
Lady Frances a disparu pendant un voyage en Europe. Holmes ne parvient qu’à identifier l’homme qui l’a enlevé, sans idée d’où elle peut se trouver, mais des bijoux revendus à un receleur londonien le remettent sur la piste. Elle est bien à Londres, et c’est in extremis que Holmes la sauve, en interrompant un enterrement et en faisant ouvrir le cercueil dans lequel son ravisseur, incapable de tuer de sang-froid, l’avait enfermée, droguée, à côté d’un cadavre « légal ».
Pas question ici de quoi que ce soit de l’ordre du plagiat, les histoires étant fort différentes, mais les points communs restent suffisants pour identifier l’aventure aussi bien dans la geste lupinienne que dans l’holmésienne : une femme de la haute qu’on cherche en Europe alors qu’elle est à Paris ou Londres ; elle est retrouvée, sur un coup de génie du héros, dans un coffre ou un cercueil.
Ici les délais sont assez importants pour qu’il soit imaginable que Doyle ait été informé des ressemblances des Jeux du soleil avec son Cercle rouge, et qu’il ait envisagé d’y répondre avec humour en empruntant quelques éléments de la nouvelle de Leblanc, et en les réarrangeant. Leblanc s’étant signalé par ses anagrammes d’Arsène Lupin dans 813, Luis Perenna et Paul Sernine (P. Sernine qui habite un hôtel du bd Haussmann comme le baron Repstein), un indice pourrait être donné par le nom du criminel qui a enlevé lady Frances (un prénom qui n’est peut-être pas un hasard, et c’est en France qu’elle a été vue en dernier lieu), Henry Peters, anagramme de Her Repsteyn.
Je n’ai pas cherché à savoir si la nouvelle de Leblanc avait été traduite entre-temps, car il y avait évidemment à l’époque des passionnés bilingues de Lupin comme de Holmes, qui n’attendaient pas les traductions pour découvrir les aventures de leurs héros favoris dans Je Sais Tout comme dans le Strand. Si j’ai pu faire aujourd’hui les rapprochements ci-dessus du fait de ma bonne connaissance de l’œuvre de Leblanc, et découvert ensuite la proximité des publications, c’était considérablement plus facile pour quelqu’un qui aurait lu ces nouvelles à quelques jours d’intervalle en avril 1911.
Lorsque je découvre de telles coïncidences dans des œuvres d’auteurs vivants, je m’efforce de les contacter pour avoir leurs réactions.
L’antériorité holmésienne n’a valu que pour la publication en journal, car la nouvelle Les jeux du soleil est parue en 1913 dans le recueil Les Confidences d'Arsène Lupin, tandis qu'il a fallu attendre 1917 pour que The Red Circle soit intégré au recueil His last bow (Son dernier coup d’archet). Et là vient le plus dément : cette même année 1917 est paru en fascicules Le Cercle rouge, novélisation par Leblanc du film américain à épisodes The Red Circle, au titre parfaitement homonyme de la nouvelle de Doyle. L’histoire débute dans une prison, où un détenu s’aperçoit que les signaux lumineux qui apparaissent de façon intermittente sur le mur de sa cellule sont codés, toujours selon le même ordre alphabétique : 2-15-2, c’est son fils Bob qui a réussi à prendre ainsi contact avec lui.
Ce « Cercle rouge » n'a rien à voir avec celui de Doyle, chez lequel il s’agit d’une société secrète napolitaine ; dans le film, c’est une marque dans la main qui trahit une propension héréditaire au crime. Je me base sur la novélisation de Leblanc, mais je suppose qu’il n’a rien inventé, puisque son texte était utilisé par les spectateurs qui avaient manqué des épisodes du film. Il est ainsi fortement improbable qu’il ait imaginé l’épisode du message codé, lui permettant de signer un Cercle rouge où ce sont les « jeux du soleil » qui transmettent ce message, car c’est aussi un miroir qui est utilisé.
C’est si fantastique que je renonce à toute hypothèse raisonnable, me bornant à constater que ce n’est pas avec cette novélisation que Leblanc a accru ses chances d’obtenir la reconnaissance littéraire qu’il désirait.
Ainsi nous avons un Cercle rouge signé Doyle, un autre signé Leblanc, lequel a publié le même mois que Le Cercle rouge de Doyle Les Jeux du soleil. Ces trois textes sont à ma connaissance les seuls dans leurs œuvres où apparaissent des messages ainsi codés (j’entends selon ce code précis, car on trouve chez les deux auteurs divers autres cryptogrammes).
Ce code a un précédent littéraire illustre. Au chapitre 20 de La Chartreuse de Parme, Fabrice del Dongo dans sa prison de la tour Farnèse remarque une nuit une lueur paraissant et disparaissant à intervalles rapprochés, qu’il se prend à compter : 9-14-1, …INA, puis viennent les mots PENSA A TE, il comprend qu’il s’agit de sa tante Gina qui lui signale qu’elle pense à lui, il lui répond de même et c’est le début d’échanges qui aboutiront à son évasion.
Il est précisé qu’il s’agit de la 173e nuit de sa captivité, laquelle a débuté le 3 août 1822, ce qui nous mène au 23 janvier 1823, soit exactement le 40e anniversaire de Stendhal, lequel a par ailleurs daté l’avertissement précédant le roman du 23 janvier 1839, son 56e anniversaire.
Je laisse aux stendhalologues le soin de s’interroger sur le fait que les rangs des lettres IN-A, les seuls donnés, permettent également de former la date 23/1, mon problème étant toujours l’affaire Doyle-Leblanc. S’il est certain que le second a lu Stendhal, c’est néanmoins chez le premier qu’apparaissent de plus nettes possibles réminiscences des retrouvailles de Fabrice et de sa tante Gina.
Ainsi nous ne connaissons d’abord l’expéditeur du message que par une initiale, G., celle précisément qu’a ratée Fabrice. Ce G. cache Gennaro, soit « Janvier » en italien, le mois du lien rétabli entre Fabrice et Gina.
Le message est en italien, et le ATTENTA litigieux pourrait receler une belle astuce si Doyle était meilleur en français que Holmes en italien : c’est l’anagramme exacte de TA TANTE (Gina aurait pu transmettre à Fabrice « Ta tante pense à toi »).
J’avoue ne pas trop y croire, et je vois encore moins de possibilités d’allusions dans la nouvelle de Leblanc, à moins que le nom du baron et celui de sa maîtresse, Repstein-Darbel, ne fassent référence à l’auteur de la Chartreuse et à son vrai nom, Stendhal-Beyle. Le docteur Sterndale serait bien plus convaincant ; c’est un personnage important de la précédente enquête de Holmes, L’aventure du pied du diable, publiée en décembre 1910.
Il y a tout de même une curiosité en rapport avec Leblanc. Georges Perec est mort en laissant un roman policier inachevé, « 53 jours », dont les 28 chapitres étaient prévus pour répéter la structure de La Chartreuse de Parme, avec de multiples allusions dans chaque chapitre à l’œuvre de Stendhal. Perec n’étant pas arrivé jusqu’au chapitre 20, nous ne pouvons savoir comment il aurait rendu l’épisode de la communication chiffrée, mais Lupin apparaît ailleurs.
Dans ce roman en abyme, il s’avère que la première partie, 53 jours, est en fait un manuscrit, lequel donnerait des indices pour éclaircir la disparition d’un homme d’affaires. Ce manuscrit 53 jours conte de même la recherche d’indices dans le manuscrit laissé par un auteur policier disparu… Ce manuscrit est lui-même inspiré de différents textes policiers, existants ou non, parmi lesquels une des Confidences d’Arsène Lupin. Il ne s’agit pas des Jeux du soleil, mais de Edith au cou de cygne.
Voilà. Comme il ne faut pas perdre une occasion de se faire de la publicité, je voudrais encore signaler mon roman Sous les pans du bizarre (Seuil, 2000), où le premier pas d’une difficile enquête est l’élucidation par le héros Pierre de Gondol de divers cryptogrammes de lettres, tous anagrammes. Il découvrira que ce sont les rangs de ces lettres qui sont importants, et non les mots proposés, ce qui est en quelque sorte le renversement des situations initiées par Fabrice del Dongo, où ce sont les nombres qui conduisent à des mots.
On pourrait en conclure que j’ai utilisé le fait que le nom « de Gondol » est l’anagramme de « del Dongo », d’autant que l’un de mes personnages se nomme Irène Lapnus, or il n’en est rien. Lorsque j’ai écrit le roman, le héros imaginé par JB Pouy avait pour nom Albert Fnak, et ce sont des démêlés avec la Fnac qui ont imposé ensuite un changement de nom, le choix de Pierre de Gondol n’ayant de rapport ni avec del Dongo ni avec mon intrigue.
Il y a un léger point commun entre The Red Circle de Doyle et le film américain homonyme, les USA, car c’est à New York que s’est noué le drame qui a conduit un couple d’immigrants italiens à chercher refuge à Londres, après avoir refusé de se faire les complices des agissements du Cercle rouge. Le film se passe aussi aux USA, mais à Los Angeles.
La curiosité est qu’il y a depuis peu un restaurant de New York nommé Le Cercle Rouge, en français, sur West Broadway. Ce restaurant ne doit rien ni à Doyle ni à Leblanc, mais à la popularité outre-Atlantique du film homonyme de Melville, dont un remake est annoncé par John Woo. Des affiches françaises décorent ce restaurant.
C’est le site gayot.com qui m’en a appris l’existence, Gayot qui semble être là-bas un équivalent de nos Gault-Millau, homonyme de Paul Gayot, l’un de nos membres, éminent lupinologue, tout aussi éminent holmésologue.
http://www.gayot.com/restaurantpages/NewYorkInfo.php?tag=NYRES051210
Le Cercle Rouge de JP Melville (1970) n’a rien à voir non plus avec Doyle ou Leblanc. Son titre est explicité par une citation en exergue du film, attribuée à Krishna :
Quand des hommes, même s'ils s'ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d'entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents. Au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge.
C’est plutôt obscur (d’ailleurs krishna signifie « noir » en sanscrit), mais cette phrase s’appliquerait finalement assez bien à Leblanc et Doyle, qui se sont effectivement rencontrés dans Le Cercle rouge.
Lacassin habite au vingt-et-na
Enfin une dernière curiosité. J’utilise essentiellement pour Arsène comme pour Sherlock les éditions établies par Francis Lacassin pour la collection Bouquins.
La nouvelle Les Jeux du soleil figure dans le volume un, et j’y trouve une coquille surprenante, sachant que le mot clé Etna est obtenu par les fautes d’orthographe du message doublement chiffré, le « t » étant donné par « ataques » :
« Et maintenant, petit frère, atention ! » (page 290, 9e ligne à partir du bas)
Ceci se double du fait que c’est précisément attenta, « attention », qui est le premier mot déchiffré par Holmes dans Le Cercle rouge, où je trouve aussi une coquille :
« J’imagine que cette dama souhaite sans doute nous donner tous les renseignements dont nous avons besoin. » (page 577, « dama » premier mot ligne 20)
Ce sont les seules coquilles que j’ai repérées dans ces deux nouvelles, et celle-ci peut encore trouver sens puisque Holmes a établi précédemment que le « a » de « attenta » était la désinence féminine en italien.
A priori Lacassin n’est pas responsable de ces coquilles, car « attention » est orthographié correctement dans le texte de l’édition antérieure Rencontres, également établi par ses soins. Quoi qu’il en soit, quelques coups d’œil m’ont révélé d’autres coquilles, par exemple « dessinnées » dans la nouvelle suivante (page 597). Il n’est pas impossible que l’ensemble de ces coquilles forme un message secret…
De quoi inciter à lire et relire nos auteurs favoris.
Ultime curiosité, apprise après la transmission de ce texte au responsable de L’Aiguille, Hervé Lechat, lequel a découvert que The Red Circle n’était pas le titre d’abord prévu par Doyle, dont le manuscrit permet de déchiffrer sous une rature The Bloomsbury Lodger, soit Le logeur de Bloomsbury (quartier de Londres).

C’est le rappel d’un titre de Leblanc qui m’avait conduit à lire la nouvelle de Doyle avec un peu d’attention, ainsi je ne crois pas que cette étude aurait vu le jour si elle était parue sous ce premier titre.
C’est par ailleurs au dernier moment que j’ai décidé de faire apparaître les mots « cercle rouge » dans mon propre titre. Je privilégiais la coïncidence sur les lettres ETNA et cette étude portait le titre incomplet Une …ANTE affaire pendant sont écriture. N’ayant pas trouvé d’adjectif satisfaisant, j’ai finalement opté pour Une étude en cercle rouge, parodie de la première aventure de Holmes, juste avant de l’envoyer à Hervé qui m’a signalé en retour la rature de Doyle.
Le hasard fait des miracles, comme dit Lupin-Barnett.