– Puis-je avoir accès au coffre 9 de la travée 16 ?
La demande de l’élégant sexagénaire n’embarrasse pas la responsable
de l’accueil du Crédit Lyonnais, boulevard des Italiens. Après un bref
questionnaire – « il s’agit bien d’un de ces vieux coffres… » –, il
ne s’écoule que quelques minutes avant qu’une employée n’escorte l’homme au
long de couloirs et escaliers dont la vétusté contraste avec la sophistication
des dispositifs de surveillance électronique jalonnant le parcours. Quelques
remaniements ont dû avoir lieu, puisque le coffre occupe désormais un coin
d’une petite salle d’un énième sous-sol, à côté de coffres dépareillés.
L’employée lui remet la clé, puis s’assure, en retrait, que l’homme manipule
avec sûreté les molettes pour former la combinaison du premier coup. A-t-il bien
deviné ? Il ressent quelque appréhension, n’ayant perçu aucun déclic
révélateur une fois les cinq boutons positionnés. Il ne reste plus qu’à
introduire la clé… et le pêne se libère. L’employée le laisse seul dès le
coffre ouvert, lequel ne contient qu’une mince liasse de feuillets manuscrits…
Paris, août 1939,
Il eût été plaisant d’avoir été le nègre de Leblanc, il est plus juste de considérer que Maurice fut pour moi un indispensable prête-nom. Si cet arrangement secret nous avait convenu jusqu’à ce jour, les circonstances présentes me contraignent à dévoiler une vérité qui ne sera cependant accessible qu’à ceux qui auront su trouver le chiffre de ce coffre anonyme.
Ceux-là sauront évidemment mon nom, Innocento d’Alpurese, issu d’une des plus vieilles familles de Palerme mais depuis toujours Français selon le cœur et l’état civil Le Tout-Paris me connaît mieux sous le nom Inn d’Alpurèse, un diminutif que l’on dit inspiré par la qualité de ma table – dont tout le mérite revient à mon chef Raoul – mais qu’on me donnait déjà dès 1905, alors que mon train de vie était assurément bien plus modeste que ce qu’il est devenu.
Chacun sait quel a été mon rôle depuis le Guerre, les diverses hautes fonctions que j’ai occupées, fonctions évidemment peu compatibles avec mon goût pour les « histoires de police », comme on disait jadis avec dédain. Il était encore plus inconcevable d’en écrire, et j’ai caché ce vice comme la plus honteuse des lèpres lors de mes débuts dans la Carrière. La rencontre avec Maurice, l’amitié qui s’en est suivie, m’ont permis de trouver un exutoire anonyme à mon désir secret.
Maurice, alors âgé de quarante ans, semblait bien plus vieux tant il se désespérait de l’insuccès de son œuvre, à tel point qu’il songeait très sérieusement – quelle ironie ! – à abandonner définitivement la littérature pour entrer en politique. Sans cette désaffection affichée, je n’aurais pas osé lui demander ce que je considérais alors comme un immense service, publier sous son nom l’une de mes petites fantaisies. Il accepta, non sans avoir d’abord lu la chose, et il parut donc en juillet L’Arrestation d’Arsène Lupin, dont le succès nous surprit tous les deux. Très vite le nom d’Arsène Lupin fut sur toutes les lèvres, à ma grande terreur puisque j’avais baptisé mon personnage d’une anagramme de mon propre nom, Inn d’Alpurèse, en en oubliant la parfois encombrante particule.
Cette peur d’être découvert devint bientôt un frisson nécessaire. S’il eût été possible d’expliquer l’anagramme par notre relation, je m’enhardis au point de risquer des allusions plus intimes, comme des références à ma Sicile natale. Enfin je me risquai à utiliser un procédé qui m’eût inévitablement accusé s’il avait été percé à jour, ce qui ne fût jamais le cas, malgré les plus folles imprudences de ma part.
J’ai depuis l’enfance une singulière marotte, connue de mes intimes. Il s’agit de confronter chaque lettre d’un nom avec son rang dans l’alphabet (A=1, B=2, …, Z=26), puis d’en effectuer la somme. Je sais combien ces jeux peuvent paraître puérils à certains, mais ce procédé m’a permis de m’imaginer une glorieuse destinée – ne s’est-elle pas réalisée ? – lorsque j’ai découvert que la somme correspondant à mon nom, INNOCENTO D ALPURESE = 210, évoquait ma date de naissance, le 2 décembre (Xbre, 10bre) 1875. Curieusement, et c’est une raison qui m’a poussé à associer mon destin à celui de Maurice, la même relation apparaît pour MAURICE LEBLANC = 119, né le 11 novembre (9bre) 1864.
Toutes mes œuvres d’avant la Guerre ont ainsi fait intervenir la valeur 134 correspondant à ARSENE LUPIN. J’ai débuté par une astuce qui devint une règle pour tous les cryptogrammes ultérieurs : chaque cryptogramme trouve une solution explicitée dans le texte, mais présente aussi un sens caché accessible à tout lecteur attentif au moindre détail du récit. C’est Sherlock Holmès qui résout le premier cryptogramme dans ma nouvelle de 1906 Arsène Lupin contre Sherlock Holmès, « Thibermesnil 2-6-12 ». Holmès découvre qu’il s’agit des lettres 2, 6 et 12 de Thibermesnil, soit HRL, mobiles sur une sculpture, alors que Lupin avait précédemment raillé : « 2 fois 6 font 12, la belle affaire ! » Il fallait prendre cette galéjade à la lettre, pour découvrir que Thibermesnil se répartissait effectivement en 2 groupes de 6 lettres :
THIBER = 62 = ARSENE
MESNIL = 72 = LUPIN
La présence de Holmès n’étais pas innocente, puisqu’il s’agissait du personnage créé par Arthur Conan Doyle, A.C.D., 1.3.4. ! Incidemment, le gentleman d’outre-Manche s’offusqua du rôle peu glorieux que j’assignais à son héros ; Maurice fut convoqué en toute hâte par son éditeur et dut, sans pouvoir me consulter, choisir un autre nom au détective anglais ridiculisé par Lupin, ils s’accordèrent sur Herlock Sholmès. Détail amusant, la nouvelle précédente reparut en recueil avec ce nouveau nom, et HRL sont les lettres 1-3-4 de HERLOCK…
C’est encore Herlock qui découvre le secret du 134 avenue Henri-Martin dans mon premier roman, La Dame blonde, en 1907. Personne ne semble s’être étonné d’un numéro aussi élevé dans une avenue qui n’en compte que 80, avenue qui n’a encore pas été choisie au hasard puisque ses initiales H-M correspondent à 8-13, mais j’y reviendrai.
C’est toujours Sholmès qui résout le cryptogramme « CDEHNOPRZ 237 » dans La Lampe juive, longue nouvelle écrite pour compléter le court roman précédent. CDEHNOPRZ = 109 = INNOCENTO, et il fallait se souvenir ici de « Thibermesnil 2-6-12 » pour additionner les lettres 2-3-7, soit CDEHNOPRZ + DEP = 134. La bonne solution, « Répondez Echo » (rubrique 237) donne encore (en écho !) la valeur 134.
BEAUTRELET dans L’Aiguille creuse est encore un « 109 », et son « innocence » est explicitement énoncée. Le sens caché du cryptogramme faisait allusion à un épisode très intime de ma vie sentimentale d’alors, je n’y insisterai pas. J’assène avec un formidable culot que la page 134 de l’édition Gibson de la chronique saxonne accréditerait mon « aiguille creuse », de même qu’un passage des Commentaires de César.
Le cryptogramme de L’Aiguille creuse utilisait un codage numérique de certaines lettres, des seules voyelles ; j’eus recours explicitement dans Les Jeux du soleil, première nouvelle des Confidences d’Arsène Lupin, au codage tel que je l’employais moi-même, avec une astuce suprême : le premier mot décodé par Leblanc lui-même, guidé par Lupin, SURTOUT, correspondait aux nombres 19-21-18-20-15-21-20, de somme 134 ! Si je me suis joué ici de Maurice, auquel je n’ai jamais révélé ces astuces, le rôle constamment mis en avant de Leblanc confident de Lupin représentait pour nous un souci d’honnêteté. Si les lecteurs ne voyaient qu’un artifice d’écriture dans ce rôle de biographe servile, Maurice dans toutes ses interviews a toujours humblement assuré n’avoir été que l’ombre de Lupin.
Dans Le Bouchon de cristal, en 1912, j’ai encore eu recours au 134 pour une adresse, celle des sœurs Rousselot domiciliées au 134 bis rue du Bac. Si la rue du Bac offre une longueur suffisante, elle n’a néanmoins pas de n° 134 bis, et qui aurait la curiosité de la parcourir découvrirait que cet hypothétique numéro ferait partie des locaux de la Congrégation des Filles de la Charité, là même où les sœurs Catherine Labouré et Justine Bisqueyburu eurent des visions de la Vierge en 1830 et 1840. Le mécréant que j’étais – que je suis toujours, mais je ne me permettrais plus aujourd’hui de tels enfantillages – s’est livré à une facétie quelque peu grivoise en montrant Lupin se recommander des « sœurs » Adélaïde et Euphrasie auprès de Daubrecq torturé dans la « Tour des Amants » (après ma « Grotte des Demoiselles » !), Daubrecq qui parvient à articuler « Marie, Marie… » avant de défaillir. Il s’agissait en fait d’un paquet « intact » de Maryland, allusion immédiate à La Lettre volée et à Edgar Poe mort dans le Maryland – allusion plus discrète à sa femme Virginia qui, paraît-il, n’a jamais démérité de son prénom…
Il y a enfin mon œuvre majeure, « 813 », où j’ai multiplié les imprudences, d’abord en donnant des identités anagrammatiques à Arsène Lupin, « Paul Sernine » et « Luis Perenna ». L’énigme titre est inspirée par une curieuse propriété de mon nom, du diminutif sous lequel on me connaît plutôt, dont les trois éléments en 3-1-8 lettres ont pour valeur une permutation de 3-1-8 : INN D ALPURESE = 138. L’étiquette « 813 » apparaît pour la première fois à côté d’un miroir, et ce nombre n’a pas du tout été choisi au hasard, car HUIT CENT TREIZE = 183, autre permutation de 1-3-8 ; Lupin découvrira dans le roman que ce sont ces chiffres qui importent, non leur ordre.
J’étais si fier de cette « grande combinaison » 138 que j’ai voulu la magnifier par une intrigue de niveau international, et c’est ainsi que j’ai repris certains aspects de la célèbre affaire Gaspard Hauser, en la transposant du duché de Bade à celui des Deux-Ponts, car GASPARD HAUSER = DEUX PONTS = 138. Outre d’évidentes similitudes générales on reconnaîtra des détails très précis : « l’homme noir », le mystérieux LM, guette dans l’ombre et tue de son stylet, tandis que l’homme en noir au poignard qui poursuivait Gaspard Hauser signait, en écriture spéculaire, des initiales ML ; Gérard Baupré endosse l’identité de l’héritier des Deux-Ponts le 30 avril 1912, tandis que Gaspard Hauser, prétendu fils de Stéphanie de Bade, était né le 30 avril 1912. Je trouvais très amusant que les initiales ML soient également celle de Maurice, aussi j’ai imaginé un autre personnage d’initiales ML, qui s’avère cacher Lupin : MONSIEUR LENORMAND = 210 = INNOCENTO D ALPURESE.
Tous ces jeux numériques ont été faits à l’insu de Maurice, qui n’était guère à l’aise avec les chiffres. Maurice a d’abord accepté de bonne grâce sa nouvelle célébrité, laquelle lui a permis de changer son train de vie, de divorcer pour épouser celle qu’il aimait. Cette notoriété lui a encore permis d’espérer acquérir une réelle reconnaissance littéraire, pour sa propre œuvre, et il n’a cessé de s’essayer à de nouveaux genres, en espérant éclipser Arsène Lupin. Il faut bien reconnaître que toutes ces tentatives ont été des échecs, alors que Maurice avait un réel talent, mais le public était obnubilé par le nom d’Arsène Lupin, au-delà de toute raison. Je tiens ainsi L’Eclat d’obus pour un excellent roman, au moins égal à mes propres titres, et je sais quel affront a subi Maurice lorsque son éditeur n’a accepté de le rééditer que s’il y faisait apparaître Lupin.
Pour lui montrer à quel point la reconnaissance publique était chose futile, j’ai écrit Les Huit coups de l’horloge, les aventures d’un prétendu ami de Lupin, Serge Rénine, que « Leblanc » dans une préface juge si proche de Lupin qu’il lui semble impossible de ne pas l’identifier à lui. Ces quelques mots suffirent à assurer le succès du volume, alors que le personnage de Rénine, pondéré, vieillissant, répugnant à toute action, n’a à l’évidence rien à voir avec le pétillant Lupin, si ce n’est par un certain goût pour les jolies femmes, mais ceci n’a rien d’exceptionnel ! En fait je me suis largement inspiré de mon ami Maurice lui-même pour créer cet « ami » de Lupin, ce que l’on pouvait vérifier : SERGE RENINE = 119 = MAURICE LEBLANC. C’est par ailleurs l’anagramme de « nègre serein », ce qui me désignait parfaitement : d’une part j’étais un personnage public de stature internationale, respecté de tous ; d’autre part j’étais dans l’ombre le créateur d’Arsène Lupin, le héros dont la popularité était aussi devenue internationale…
J’ai permis à Maurice d’écrire une aventure de Lupin – je ne dirai pas laquelle – qui a eu un succès comparable aux miennes. En revanche, j’ai écrit un roman sans Lupin signé Leblanc, qui a été reçu avec la même indifférence que ses autres textes. Le preuve était faite que le public ne plébiscitait ni Maurice Leblanc, ni Inn d’Alpurèse, mais le seul nom d’Arsène Lupin, miraculeux sésame par lequel n’importe qui eût pu faire passer n’importe quoi. Ce roman était La Vie extravagante de Balthazar, dans lequel je me suis plu à dépeindre de façon codée les dessous de la diplomatie européenne.
Cette ingénuité du grand public oubliée, je pense néanmoins avoir contribué par la qualité de mon œuvre à permettre une meilleure considération du genre policier, si bien que des écrivains de premier plan n’hésitent plus aujourd’hui à s’y risquer. Encore la profondeur de mon œuvre est-elle toujours insoupçonnée. Après les petits jeux sur mon nom décrits plus haut, je me suis livré dans mes ouvrages suivants à des exercices d’une telle complexité qu’il me fallait parfois des mois d’épuisants calculs avant de pouvoir écrire la moindre ligne. On s’étonnera de ce que j’ai pu déployer une telle énergie en marge de mes lourdes charges officielles. Il me faut laisser ici de côté toute humilité pour assurer que des facultés intellectuelles hors du commun m’ont permis de mener ces deux activités de front. J’ai toujours eu la conscience la plus aiguë de mes responsabilités, et les seules accusations de légèreté que je puisse accepter seraient celles portant sur la face cachée de ma vie. Sinon, je n’ai négligé aucun effort pour avoir à chaque instant la vision la plus juste de l’évolution de la situation internationale, et l’avenir montrera la pertinence de ma gestion pondérée des crises, au détriment des mauvais augures de force et de violence.
J’ai longtemps attendu le lecteur perspicace qui m’aurait percé à jour. J’ai imaginé u jeune homme exubérant, un professeur myope à la retraite, une rosière intimidée, et puis j’ai cessé d’attendre ; mes nouvelles œuvres ne faisaient plus directement référence à mon nom, j’imaginais une sorte de prescription pour les anciennes. C’est évidemment au moment où toute crainte – ou tout espoir – d’être démasqué m’avait abandonné que l’inimaginable s’est produit, qu’une toute jeune fille a pu m’approcher, lors d’une réception à l’ambassade des Etats-Unis, pour me murmurer : « Monsieur 134 ? ou puis-je vous appeler Arsène ? »
Cette enfant dont le français n’était pas la langue maternelle avait réussi là où les compatriotes de Descartes étaient restés aveugles. Peut-être a-t-elle bénéficié d’un léger avantage, disposant de l’édition anglaise des romans de Richardson en 19 volumes ? Elle a ainsi eu d’emblée la puce à l’oreille en découvrant les prétendus 18 tomes de cette édition dans ma Lettre d’amour du roi George, la seconde aventure du recueil L’Agence Barnett et Cie. Les miracles du hasard ont voulu qu’elle se sentît particulièrement concernée par le nombre 14 – et donc par cette lettre n° 14 cachée dans le 14e tome de Richardson – et que cette lettre d’amour fût en anglais une LOVE LETTER = 134, égarée entre les 13 et 4 tomes restants. Un peu d’attention a fait le reste, alors que je n’avais nullement pensé à cette lecture, mon idée originelle ayant été de faire ressortir les « lettres » 1-13 et 15-18, soit AM OR, sans « N » ; les romans anglais figuraient pour évoquer, à partir de cet AMOR-N, anagramme de ROMAN, la remarquable transposition LOVE-N, anagramme de NOVEL (love, « amour » ; novel, « roman »).
Cette enfant, j’ai osé l’aimer comme une femme. Je n’en ai nulle honte ; les coïncidences unissant son nom à celui de mon héros – et donc au mien – sont telles que je l’ai imaginée prédestinée à être mienne. Je n’essaierai pas d’expliquer ce mystère, je ne peux que le constater.
Nos vies publiques respectives ne nous ont permis que quelques rares moments de bonheur, couronnés toutefois par un accomplissement inespéré. Un mois après mon 62e anniversaire, le second jour d’une année au millésime éminemment favorable, l’enfant devenue femme m’a offert le merveilleux cadeau dont je n’osais plus rêver, un fils.
J’ai voulu célébrer notre amour dans un dernier roman, Les dix milliards de Lupin, dont j’ai donné le manuscrit à Maurice en octobre dernier. Celle que j’appellerai ici N.O., selon une clé que nous sommes seuls à connaître, m’y a imposé certaines règles, comme d’utiliser, cette fois sciemment, le jeu par lequel elle m’avait démasqué, en y faisant apparaître un partage numérique de 134 correspondant au découpage réel de mon nom, et non à celui d’Arsène Lupin. J’ai ainsi imaginé cette fortune, telle que DIX = 37 = INN et MILLIARDS = 97 = ALPURESE, convoyée dans un épisode important par 18 camions, en fait 13 + 4 puisque le camion n° 14 transporte la dot de la femme du banquier Isaac Angelmann. Ce n’est pas par hasard si ce dernier possède mes initiales, ni si celles de Dix Milliards soient encore les lettres de rangs fatidiques 4 et 13. Quant aux « camions », ils deviendraient selon le code de L’Aiguille creuse des « .1.34.. ». Par un de ces miracles du hasard que je commence à voir comme coutumiers, mon titre a même valeur que le titre anglais de la nouvelle dans laquelle N.O. m’a démasqué :
LES DIX MILLIARDS DE LUPIN = 251 = KING GEORGE’S LOVE LETTER
Le roman est paru en feuilleton dans L’Auto au début de l’année. Je n’ai pu le suivre alors, la situation internationale ayant été ce que l’on sait. J’attendais la parution en volume, laquelle suit ordinairement de peu le dernier épisode du feuilleton. Ne voyant rien venir, je me suis résigné, de retour à Paris après avoir une fois de plus contribué à sauver la paix mondiale, à consulter les numéros du quotidien pour découvrir un effroyable pataquès. Mon titre était devenu Les Milliards d’Arsène Lupin, ce qui ne constitue qu’un désagrément minime par rapport au contenu. Les feuillets de mon manuscrit semblent avoir été redistribués au petit bonheur, une main malhabile ayant tenté de relier tant bien que mal chaque feuillet au suivant, sans se soucier de l’incohérence de l’ensemble. J’ai écrit plusieurs fois à Etretat, exigeant une prompte rencontre avec Maurice, jusqu’à ce que je reçusse un mot d’un M. Barrey, son secrétaire sans doute, m’informant que M. Leblanc avait été victime d’une attaque en décembre dernier, qu’il ne pouvait recevoir de visites, que son état allait s’amenuisant…
Je ne pouvais me résoudre à ne rien faire. La mort de Maurice me condamnerait à jamais au silence, et notre arrangement m’interdisait de révéler quoi que ce soit sans son assentiment. J’ai donc résolu de confier la vérité à ce coffre qui ne sera ouvert que dans 99 ans, selon mes instructions, mais auquel pourront par ailleurs accéder les lecteurs qui auront su interpréter comme il se doit quelques clés de mon œuvre.
Je ne sais si mon manuscrit original pourra être reconstitué. Voici pour y aider quelques indications essentielles. Le personnage de Maffiano n’a absolument rien de négatif, bien au contraire – comment aurais-je pu donner si vile image d’un Sicilien ? En fait Maffiano est Lupin – ou moi-même – rajeuni, transfiguré par l’amour de Patricia, tandis que Velmont représente le vieux Lupin, blasé, veillant sur ses milliards – ou le diplomate refusant d’abandonner ses responsabilités. Il ne pouvait évidemment y avoir de rencontre physique entre ces deux hommes qui ne sont qu’un, ce que n’a pas vu celui qui a massacré mon texte et qui a dû comprendre au premier degré leur rivalité. De même les circonstances m’ont amené – sans parler de mon activité littéraire – à vivre deux vies bien distinctes, celle parfaitement réglée du diplomate et celle de l’amant passionné de la plus merveilleuse des femmes.
MA FF IA NO se découpe en quatre paires d’initiales. La Maffia de Maffiano se référant explicitement à Mac Allermy et Frederic Fildes, le lecteur pourrait être tenté de faire correspondre IA à Isaac Angelmann alors que j’ai accolé ici mes initiales à celles de mon ange NO. De fait Angelmann représente bien un aspect de moi-même, avec un jeu polyglotte : c’est en allemand le « pêcheur » (on sait que la pêche est mon sport de prédilection) tandis que sinner dans Paule Sinner, l’anagramme servant de signe de reconnaissance de la Maffia, signifie en anglais « pécheur » ; on y trouve en outre les lettres de mon prénom dans l’ordre.
Le jeu sublime que j’avais prévu pour clore l’aventure est resté perceptible, bien qu’il soit impossible d’en saisir tout le sens. Patricia, pour réunifier les personnalités dissociées de Maffiano et Velmont, livre les dix milliards à Angelmann (NO a de même tenté de me faire abandonner toute fonction officielle). Velmont récupère ses milliards, mais pardonne et laisse à Angelmann non seulement le camion n° 14, contenant la dot de sa femme, mais aussi le camion n° 15 ; il faut ici se rappeler du jeu de La lettre d’amour du roi George et comprendre les camions N et O… Lupin bénit ainsi l’union entre IA et NO, mais la réduit à la portion congrue, à l’image de notre amour. Le mariage de Patricia avec Mac Allermy junior correspond au sacrifice réel auquel il nous a fallu consentir, un enfant doit avoir un père…
J’avais prévu quelques jolies combinaisons numériques, notamment sur le nom PATRICIA JOHNSTON = 192, 16 lettres de valeur 16 fois 12. Ce 12 correspond pour moi à la date du 2 janvier à l’américaine, le 1/2. Il y a encore dans son nom deux fois les lettres NO, si bien qu’il reste PATRICIA JHST = 134. Alors que j’avais choisi le prénom en fonction des jeux numériques désirés, et des initiales PJ signifiant son exploit digne des plus fins limiers, la femme que j’aime m’a fait remarquer que Patricia content deux fois mes propres initiales !
Au-delà de l’alliance entre nos initiales, on trouve encore MAFFIANO = 65, évoquant les 6-5 lettres d’Arsène Lupin qui structurent ce livre en 11 chapitres. Maffiano est encore Le Sauvage, THE ROUGH = 102, toujours le 2 janvier à l’américaine. C’est en 1938, 19 fois 102, qu’elle m’a donné à 19 ans ce suprême cadeau le 01/02. 102 est aussi une permutation de la valeur de mon nom complet, 210, mais je n’ai pu devenir The Rough, je suis resté le sage Innocento d’Alpurèse : l’Etat a sa raison passant celles du cœur.
Le 13 août 1939
I.d’A.
Sous ce paraphe l’homme découvre deux inscriptions, de deux mains
et deux encres différentes :
LU : Peer 44
Irène 89
Son esprit a aisément complété ces identités : le colonel Peer
Linnaus, le génial espion dont le rôle a été primordial lors des opérations
d’intoxication des Allemands préparatoires au jour J ; Irène, l’égérie de
celui que l’on n’appelle plus que l’éxégète, Tomieslav Lapnus, dont on a
découvert après la mort l’œuvre vertigineuse. Un peu de déception de n’être pas
le premier, mais il n’y a pas à rougir d’arriver après de tels noms. « Tel
Peer, tel fils » se dit-il en apposant ses initiales à la suite :
N.O. 01
Doit-on rappeler la fin tragique du diplomate, trois semaines après
cette confession ? Après une ultime tentative de négociation à Varsovie,
l’avion qui emmenait Inn d’Alpurèse en Suède fut abattu par la Luftwaffe le 3
septembre 39. Maurice Leblanc ne se remit jamais de son attaque et ne put donc
corriger Les milliards d’Arsène Lupin. Après sa mort, en novembre
41, il y en eut une édition limitée conforme au texte paru dans L’Auto,
puis les ayants-droit refusèrent toute réédition de ce texte évidemment
défectueux. L’interdiction fut cependant levée pour l’Intégrale Lupin dans la
collection Bouquins en 86.
L’élégant personnage replace les feuillets tels qu’il les a
trouvés, referme le coffre, brouille la combinaison, puis sort remettre la clé
à la responsable qui le gratifie d’un sourire de commande :
– La pêche a-t-elle été bonne, monsieur ?
– Je n’ai aperçu qu’une petite ablette, et elle n’a pas mordu…
Son second sourire n’a rien de factice.