Retour index général

 aux fausses sceptiques

 

CACA PIPI

 

Si jamais j’ai fait de l’alchimie, c’est de la seule façon qui soit permise aujourd’hui, c’est-à-dire sans le savoir.

Marcel Duchamp

 

Il apparaît chez Roussel des acrostiches complexes, anagrammatiques, approximatifs, polyglottes. Kerbellec a grandement avancé dans cette Cryptanalyse de Roussel (Pauvert, 88), mais n’a pas vu toutes les implications d’un double cas qui semble péremptoire, dans L’Inconsolable, série de 10 tableaux d’un imaginaire carnaval, composé durant l’été 1904 (édité avec Comment j’ai écrit certains de mes livres).

Le 6e tableau montre le collégien de 16 ½ ans Gustave, éconduit par l’actrice Eve, porteur d’un bouquet et d’une pancarte sur laquelle des mots mettent sur la piste

  De la destinataire enviable des fleurs ;  

  On distingue, en tout, deux encres et deux couleurs. 

  Dans le haut, imitant un en-tête de lettre,

  C ette phrase s’étale en or mat : « A remettre

  A près la valse du quatrième tableau

  C ommençant par ce vers : « La brise ride l’eau... »

  A mademoiselle Eve, au théâtre des Bouffes. »

  P lus bas on lit en beau rouge : (16 ½ vers de la lettre à Eve, puis)                    

  I l serre dans sa main droite un gros revolver ;

  P arfois, voulant montrer sa volonté de fer,

  I l pose hardiment le canon sur sa tempe

       

Caca et Pipi seraient donc les deux encres délicatement choisies pour cette missive, et divers indices montrent la validité d’un acrostiche qui pourrait se suffire à lui-même. Ce sont d’abord des allusions directes au procédé, comme l’en-tête de lettre juste avant l’acrostiche, la lettre elle-même écrite à la veille de la première de l’opérette répétée par Eve, enfin la répétition (ca-ca, pi-pi...).

La veine scatologique est, peut-on subodorer, déjà énorme dans le seul passage cité : « La brise ride l’eau... », je n’ose préciser quel genre de valseur (cul en argot) pourrait répéter ce vers solitaire. Et ce n’est pas fini. La lettre est écrite du premier jet, puis Gustave secoue son joujou pour en faire partir le coup, de plus en plus fort, et le canon s’allonge... Enfin un éventail en sort, s’épanouissant vite en forme de rondelle, sur laquelle on peut lire Je crois qu’on cuira dans la salle, puis c’est un autre message qui apparaît, Revolver à répétition (générale). Au moins Roussel a‑t-il évité le « pistolet », qui est aussi un vase d’aisances.

Le joujou dont il est question pourrait compléter caca pipi qui fait partie d’une tétrade enfantine célèbre : Joujou pipi caca dodo qui est dans cet ordre le premier vers d’un Grain de sel (de selles ?) de Charles Cros, poète apprécié de Roussel. Les trois vers précédant CACAP(...)IPI donnent l’acrostiche DOD ; l’O manque assurément, mais ses trois homophones « haut » « eau » « au » apparaissent peu après (Dans le O, « La brise ride l’O », O théâtre).

 

Sans parler de multiples acrostiches séquentiels chez Roussel, parfois explicites (le coq Mopsus de Locus Solus inscrit par ses crachats de sang un acrostiche mystérieux), Kerbellec a mis en évidence d’autres acrostiches chevauchants dans Nouvelles Impressions, comme CESAR qui y chevauche 634 vers de parenthèses.

La scatologie n’est pas non plus une nouveauté chez Roussel, elle sera explicitement redondante dans Nouvelles Impressions, mais c’est encore Kerbellec qui dévoile l’ordure cachée dans l’épisode Lauwerys de Locus Solus, lequel présente plusieurs parallèles avec le tableau Gustave. Prisonnier de bandits calabrais, Gérard Lauwerys a besoin d’encre pour écrire une ultime ode. Il ne peut utiliser son sang, mais les bandits n’ont pas découvert l’écu à la chaise qu’il porte en bracelet à son poignet, l’écu à la chaise percé, probablement, pour être fixé à sa chaînette, et Gérard va utiliser la poudre d’or de l’écu, fixée par l’eau de l’épine, la plus grosse d’une tige de rose.

Auparavant, Gérard a pu faire évader son jeune fils, mais il a dû recourir à un stratagème pour masquer son absence en recouvrant la tête d’un Jésus de pierre d’un bonnet fait de détritus de poires, et en lui donnant couleur humaine grâce à un onguent rose. Sans approfondir cette anecdote sacrilège (Ceci est mon or, Ceci est mon sang ?), il ne semble pas fortuit de découvrir l’acrostiche direct IESUS dans l’épisode Gustave, qui suit après 9 vers l’acrostiche CACAP(...)IPI :

     

  I l recommence plus sèchement et plus fort

  E t le canon s’allonge ; un éventail en sort

  S ’épanouissant vite en forme de rondelle ;

  U ne pensée est peinte en plein centre ; autour d’elle

  S ’étale, comme autour des figures de rois

     

Les 9 vers précédents donnent PUOPEASIA. Papouasie ? Ou Papa Iêsou (génitif du grec Iêsous), « Père de Jésus », en remarquant que IESUS qui arrive exactement à la suite correspond à l’aboutissement jaculatoire du joujou de l’auguste Gustave, doré sinon adoré.

La conjecture est peu sûre, de même la comparaison avec la dernière oeuvre de Roussel, les Documents, où Jésus apparaît en personne dans l’évangile de Klorm que les klormistes doivent copier avec leur propre sang, évangile où il est encore question d’inscriptions d’or.

Si toutes ces pistes sont à creuser, il y a plus immédiat dans le 9e tableau de L’Inconsolable, qui montre un garçon d’hôtel atteint d’un fabuleux coup de soleil sur le nez, tel que quatre couches de peau brûlée pendent de l’organe immonde, chacune montrant distinctement les deux trous des narines.

Un gros rais de soleil, entièrement factice,

                    Se joue à travers ces arcades, …    

donnant une solution explicite à la situation :                 

                             … Contemplez les rais

Où la lumière vient directement s’ébattre;

Multipliez avec justesse deux par quatre...

A présent, aussi bien que moi, vous comprenez

Que sans cesse mes huit jours me pendent au nez.

A propos des initiales rouges GHF dans ce même tableau, acronyme à triple entente, Roussel avertit, La clé réside ailleurs, et un distique me paraît fort proche du vers aux deux encres et deux couleurs, avec lequel il rimerait d’ailleurs :    

  O n perçoit, l’une dans l’autre, quatre épaisseurs,

  R eproduites sur un même patron, et soeurs ;

Juste avant ce distique, on trouve les initiales RDE, juste après EM. Après l’or CACA viendrait l’or MERDE, ce qui paraît d’une logique irrécusable, d’autant que peau est synonyme de derme, et homonyme de pot (CUL en argot) ; bien que Roussel ait assuré que le procédé était absent de L’Inconsolable, n’aurions-nous pas ici une « équation de fesses », pot à merde ®  peau à derme ? Roussel semble insister sur le mot « épaisseurs » qui revient sous la forme frêles épaisseurs, proche de l’oxymore, et la clarté s’obscurcit effectivement par la constatation que EPAISSEURS est l’anagramme de PEAUSSIERS, artisans assemblant morceaux de peaux (notamment pour faire des gants, accessoire récurrent du folk-lore rousselien (suède à capitale des Impressions (cacapipitale ou majus cul ?))). Ces épaisseurs de derme pourraient être confiées à des peaussiers (de merde), ce qui confirme ce que le premier résultat laissait présager, que ces épaisseurs pourraient être des anagrammes forgées en puisant des lettres de part et d’autre de l’OR du distique clé, ces deux lettres correspondant aux trous des narines, mais la solution est loin de s’imposer, faute de règle (de lard (cf l’épisode Luc Egroizard de Locus Solus)) plus précise. En première analyse, OR apparaît aux vers 15-16 de ce 9e tableau, dont les 14 premiers vers fournissent UTPESOUALSA et RDE qui semblent avoir trouvé emploi, ensuite viennent EM puis LLEDCEGADAIMS AEJCRAL, la description du nez du garçon s’achevant à ce 38e vers, mais rien n’assure qu’il faille s’arrêter là, avant, après... En tout cas l’équilibre dans cette première partie du tableau entre consonnes et voyelles, remarquable en soi, permet d’envisager des solutions, mais la recherche ne peut se faire au cas par cas, chaque avancée pouvant être une fausse piste occultant d’autres peaux-cibles.

Toutefois, si MERDE ou DERME est acquis, SALLE ou LA SALLE ensuite rappellerait Je crois qu’on cuira dans la salle, le message du revolver à répétition (le cuir est aussi du derme). Kerbellec a mis en évidence une lecture alchimique de Roussel, avec notamment dans des contextes similaires de fusion 3 anagrammes de VITRIOL, formule qui est elle-même un acronyme. Or une étymologie grecque fait dériver Alchymie de Alas, sel, et Chyo, je cuis : on cuira dans l’alas ? Le jeu latin Sal/Sol (Sel/Soleil) est aussi extrêmement important, comme l’adage Ex stercore aurum, l’or venant de l’ordure, de la merde, avec des possibilités d’assimiler stercus à C(h)ristus. Et Christos est aussi une figure essentielle chez les alchimistes hellénisants, pour qui l’or est Chrysos.

Mes connaissances alchimiques des plus sommaires ne me permettent pas d’explorer plus loin cette piste, mais un point essentiel doit être souligné. Les éléments alchimiques mis en évidence par Kerbellec dans sa Cryptanalyse n’ont pas été accueillis favorablement par l’intelligentsia littéraire, c’est le moins qu’on puisse dire, alors que Kerbellec a eu la sagesse de brider son analyse aux dernières oeuvres de Roussel, à une époque où il est attesté qu’il fréquentait des personnalités liées à l’hermétisme et plus particulièrement à l’alchimie. Ce qui pourrait être acceptable en ces années 20, mais qui n’est donc pas du goût des modernes frileux devant l’ésotérisme, devient extrêmement problématique en cet été 1904 de L’Inconsolable, où Roussel n’est certes plus un bambin, mais où il vit essentiel­lement dans un milieu familial des plus frivoles. Il reste que les acrostiches CACA et MERDE sont bien présents dans ce texte de 1904, et qu’on ne peut guère imaginer que Roussel ait ici fait du prose (CUL en argot) sans le savoir. Une lecture un tant soit peu attentive du poème, au moins de ces 2 tableaux, laisse entrevoir de multiples possibilités qui demanderaient d’importants développements. Je note au moins que L’inconsolable s’achève sur :

                                                       … je montre

Des deux côtés à la fois mon verre de montre.

Le lecteur d’aujourd’hui peut ne pas comprendre ce « verre de montre » qui était en argot d’alors encore le CUL.

Par ailleurs L’inconsolable débute par une courte introduction en 8 vers et demi annonçant le sujet, le carnaval de Nice, avant de passer aux différents tableaux. Ces vers donnent en acrostiche CSADDIESQ, et j’hésitais à en révéler ma lecture DEDICASS Q, « dédicace aux culs », jusqu’à la découverte d’un sympathique précurseur, Dominique Cirier[1], dit « Le Typographe », qui commence un de ses ouvrages par une fantaisiste « Dédiquasse ». Ce qui ne prouve rien, mais permet du moins d’envisager une démarche similaire chez Roussel. Je remarque notamment les derniers vers de cette « dédicass Q »

Ils défilent portant tous une grosse tête

En carton peinte sur leurs épaules ; la plupart

Se dirigent par la bouche grâce à l’écart

Qui laisse voir leurs yeux.

L’ « œil » (de bronze, de Gabès…) est un autre CUL argotique. L’une des œuvres du Cirier sus-nommé est L’œil typographique.

 

J’ai une autre approche des deux vers d’OR, qui évoquent donc la peau brûlée du nez de Gaspard, or « peau » se dit en hébreu ‘or. Je connais ce mot parce qu’une exégèse fréquemment citée identifie la peau des tuniques faites pour couvrir Adam et Eve chassés d’Eden à son homonyme ’or, « lumière » (les apostrophes correspondent ici à des gutturales devenues muettes en hébreu actuel). Or ce tableau est centré sur les jeux de lumière, ’or, dans les trous de la peau, ‘or, du nez de Gaspard, et « trou » est en hébreu hor, les deux mêmes lettres or précédées d’une autre gutturale (de fait ce mot a probablement la même origine que « lumière » (une lumière est aussi un trou en français (mais rarement celui auquel on pense ici (cependant LUC (lux) = CUL)))).

Sans tenter d’expliquer l’apparition des traductions de ces 3 mots hébreux presque homonymes chez Roussel qui est loin d’être un judéophile avéré, je ne peux que signaler la présence chez lui d’acrostiches dans le rapport le plus immédiat avec le contexte, ainsi que 3 acrostiches de PEAU dans ce texte, en anagramme dans l’épisode du nez de Gaspard comme dans celui du revolver à répétition (générale), et dans l’ordre exact dans le 5e tableau.

Au milieu exact des 212 vers à tirer du nez du 9e tableau figurent les vers 106-107 :

Est mon nez que je sais renversant, ostensible ;

Au client riche à gros pourboire, mais narquois, ...

Les deux qualificatifs du nez sont peu immédiats, à moins de les Renverser pour obtenir un Ostensible OR. Ces deux mots finauds de la première partie sont suivis des deux lettres Au, symbole chimique de l’or, double lecture au centre du tableau rappelant le distique OR au centre de la tirade du nez. Quant à la rime avec narquois, elle est particulièrement riche et touche sa sible en faisant carquois.

Après le déluge

J’ai remarqué CACA PIPI assez vite dans mes lectures rousseliennes, sans en mesurer toute la portée. La suite vint en juillet 99, en reprenant Roussel sollicité par mes Pans en début de rédaction. La découverte de l’OR au milieu de la MERDE fut un tel choc que le roman fut interrompu pendant un bon mois. Et puis il fallut bien admettre que si la clé du Grand Œuvre était cachée dans ces vers, j’étais bien incapable de la découvrir seul.

Que peut-on seul, sans aide ? comme le clame l’universel Roussel dans les vers cités au début des Pans, offrant l’acrostiche BCD. Dans la première version de Caca Pipi datée du 20/7/99, je n’avais pas vu qu’« épaisseurs » était l’anagramme de « peaussiers », ce qui est excusable, ni que « merde » donnait « derme », ce qui semble pourtant évident dans le cultexte. Je ne sais plus si c’est le jour même ou le lendemain, une amie a passé à ma compagne une revue Femme actuelle, qui proposait dans ses jeux d’été des anagrammes croisées, et c’est là que je découvris « peaussiers ». Derme alors !

Cette amie est la mère de la petite Margaux, une des dédicataires des Pans, qui m’aida aussi de tous ses 14 mois, en tournant les pages du Clavier bien tempéré sur mon pupitre. Elle le laissa ouvert à la fin de la dernière et 24e fugue, où Bach a clos l’œuvre par S.D.G., Soli Deo Gloria ; j’étais un peu ennuyé de ne connaître aucun exemple précis de cette signature, citée à propos des initiales SD débutant les deux derniers vers des Nouvelles Impressions, et je fus conforté par cette coïncidence.

Combien davantage je l’aurais été si j’avais su voir sous le bon angle les vers 50-56 du 9e tableau, pourtant déjà scrutés :

On lit en l’air : « Ce thé de premier ordre embaume ;

Son parfum rappelle un peu la bouche d’égout

Et peut lutter quant au charme avec son bon goût ;

On l’a coûteusement fait en versant la reine

Des eaux de table, j’ai dénommé l’eau de Seine ;

Il apporte avec lui fraîcheur et santé. »

L’écriteau tient sur un mince piquet, planté (…)

Que mes lectures de CACAPIPI autour de la lettre d’Eve ou d’OR au milieu de MERDE aient ou non quelque fondement, que mon imagination se soit ou non laissée emporter par le SD achevant l’œuvre de Roussel, il faut bien constater qu’il y a au centre de ce message une anagramme de DEO, encadrée par 2 fois 2 lettres formant SOLI, selon un mode de lecture conjuguant ces deux cas précédents. Soit c’est un complet hasard, et quelle fabuleuse coïncidence puisque j’ai cité en fin des Pans le « j’ai dénommé la Seine » en l’amalgamant avec un vers de Virgile et avec Maryline Desbiolles dans le nom de laquelle Lapnus/Pouy/moi prétendait décrypter soleil-SDG (avec G = EB) ; soit c’est intentionnel, et quelle intuition ai-je eue, et que pourrait révéler une étude enfin approfondie de Roussel ?

Peut-être faut-il faire la part des choses. Le message est explicitement thé-iste, s’achevant peut-être ironiquement sur « santé » (sans thé, sans T ?), le « premier ordre » est peut-être encore une indication comme il en a été vu ailleurs. Il ne faut pas oublier qu’on trouvait dans le 6e tableau l’acrostiche IESUS formé par des vers tendancieux, et encore dans le 2e l’acrostiche DIEU dans des vers non moins équivoques, contant quel traitement le ramoneur inflige à sa trop longue corde : Pour la tenir sans peine il n’a que le recours

De lui faire d’avance accomplir force tours

Irréprochablement égaux sur elle-même ;

Elle porte, pendue à sa partie extrême,

Une brosse solide et ronde avec un poids ;

Le rond ne serait-il pas l’O ? solide et O, soli deo ? Sans chercher aussi loin ne faut-il pas remarquer que « solide » est l’anagramme de SEODIL, acrostiche des 6 derniers vers donnés plus haut, anagramme aussi d’« idoles ».

Soli Deo s’emploie aussi seul, c’était la devise de Nostradamus…

A propos de Nostradamus et de Leblanc, Véronique est attirée vers la Bretagne et L’île aux 30 cercueils par un film intitulé Légende bretonne dans lequel elle a reconnu sa signature Vd’H sur la porte d’une cahute. Légende bretonne est aussi le titre de la première version d’Une page du Folk-lore breton, texte publié en 1908. Légende bretonne comporte 12 sections dont la première compte 30 vers (on n’est pas tout seul dans son cercueil). Cette première section s’achève sur une prophétie de la mère morte de Beffroi, Rose, qui apparaît resplendissante dans le ciel : « …Et tu règneras sur toute la race humaine. » Ses six premiers vers contant la naissance de Beffroi et la mort de Rose donnent l’acrostiche IESEVS. Je signale le grand succès contemporain Les Grands Initiés (1889), dans lequel Edouard Schuré accommodait à la va-vite quelques rudiments d’hébreu en proposant une sainte famille EVE, IEVE, IESVE, Eve, Yahvé, Jésus…Il voyait encore la lumière originelle AOUR, être l’inversion de ROUA, l’esprit, l’âme, et on trouve en quelques vers la lumière où paraît Rose, l’esprit de Beffroi où rien n’est obscur, son âme transparente…

Je laisse à Kerbellec le soin d’approfondir quelque jour le mystère des gants verts, mais voici quelques explications sur l’acrostiche REMED du Folk-lore breton brièvement signalé. J’ai fait un lien entre SNEIMA aux vers 176-181, et LYLLE aux vers 948-952, soit AMIENS à l’envers et LILLE, deux villes du nord dans l’axe de Gand. Est-il besoin de légitimer le besoin d’aller voir ce qui se passe au milieu, à l’origine de ces lectures divergentes, vers les vers 564-565. Les vers 564-566 montrent Yvon, l’ex-Beffroi, témoigner de sa confiance en sa mère Brigitte, l’ex-Rose, qui veille sur lui dans les cieux :

Radieux il murmure : « Elle veille sur moi,

M’entend lorsque j’adresse au ciel une prière,

Et saura nous donner la victoire. » Derrière

En bon ordre, marchant partout quatre de front (…)

Les 4 lettres « de front » RMEE donnerait « mère », mais les enjambements de la profession de foi induisent d’autres capitales, ainsi REME donne encore « mère », mais le Derrière qui vient à point nommé complète en REMED qui n’a pas besoin de l’E du vers suivant pour dissiper la mélancolie.

Une autre bévue de Caca Pipi est énorme, due à mon ignorance.

J’ai bien sûr communiqué le texte à maître Kerbellec qui en a fait l’usage qu’il convenait. Quelques jours après, sommé par le capitaine Achab de trouver un titre au PdG en préparation pour Baleine, il a proposé dans l’urgence La montre du Mède, en pensant un peu à moi (merci Phiphi). Le merveilleux titre ! J’ai ressorti L’île mystérieuse où Cyrus calcule la longitude de l’île grâce à la montre du mède(cin) Gédéon, après avoir découvert ses 37o de latitude par de subtiles triangulations. 37o, la seule coordonnée laissée aux enfants du capitaine Grant pour retrouver l’homme, finalement déniché sur l’île Tabor, le nombril, notre dermo-maître Roussel a dû apprécier. Et c’est le 16 avril 1867 que Cyrus trouve ces 37 degrés, le dimanche de Pâques mais encore l’anniversaire de la victoire du Mont-Thabor, le 16 avril 1799.

Très peu de temps plus tard, ma frénésie rousselienne me fait ouvrir un bouquin laissé de côté, le Mélusine « Raymond Roussel en gloire », essentiellement du bla-bla-bla universitaire. Je tombe sur un tableau récapitulant trois grands thèmes découverts lors d’une étude lexicale de Locus Solus sur ordinateur : l’OR, les MEDES, et la VEUVE/FENETRE. Si miss Lautier ou son ordi a bien repéré que l’or était presque toujours associé au sang ou au rouge, pas question d’imaginer une relation entre Or et Mède, alors même que son troisième thème, un peu forcé à mon sens, ne reposant pratiquement que sur l’histoire d’Ethelfleda, fait intervenir subjectivement l’élision WINDOW/WIDOW.

Or, chère Claudine, l’épisode unissant Or et Mèdes est centré sur l’eau, l’eau des Mèdes que Cyrus doit selon un antique usage boire dans une coupe d’or pour assurer sa domination sur chaque pays conquis. Mais un petit malin lui a trouvé une coupe en or hydrophile si bien que l’eau refuse de quitter l’or, que les Mèdes s’enhardissent et foutent la merde.

Il y a cependant un réjouissant article dans ce Mélusine, de George Bauer qui part dans un beau délire duchampien à partir de son nom, B(ec) Auer, O R, eau et air à tous les étages… Un parallèle s’impose avec mon OR du 9e tableau, au cœur des épaisseurs ou étages de DERME.

 

Plus tard j’ai consulté le tome IV des œuvres de Roussel. Il y figure notamment un poème inachevé, Sur le boulevard, et un premier état de L’Inconsolable. Ce premier état montre que la plupart des acrostiches entrevus plus haut n’étaient au moins pas prioritaires lors de la conception du texte. Il faudrait discuter soigneusement chaque détail, ce qui serait encore insuffisant vu que les présentateurs n’ont pas donné toutes les ratures et corrections présentes sur le manuscrit, mais une vue générale s’impose : Roussel construisait ses poèmes à partir des rimes, notant d’abord les deux mots de la rime, puis quelques mots, puis complétant les vers ébauchés. Dans certains cas, comme le CACAPIPI qui semble péremptoire, rien ne s’oppose à ce que ces acrostiches aient pu être combinés dans la dernière phase de composition, ni souvent à ce qu’ils aient pu être présents à l’esprit du maître dès la conception. Mais il y a des cas où des vers entiers ont été notés, sans souci de l’acrostiche de la version définitive, et il me semble particulièrement difficile d’imaginer que les « quatre épaisseurs » autour de l’OR aient pu être élaborées telles que je les ai imaginées, en considérant attentivement l’état primitif de ce passage.

Néanmoins rien n’autorise à voir dans ces acrostiches, même sous forme anagrammatique, des vues de l’esprit, de simples effets de hasard. Sur le boulevard donne ainsi des exemples remarquablement parallèles à ceux vus dans L’Inconsolable, composé approximativement à la même période.

Le poème ressemble à ceux de La Vue, scrutation exacerbée d’un carton publicitaire où l’imaginaire prend le pas sur l’image, mais cette série de portraits rappelle aussi les tableaux de L’Inconsolable. Ainsi les métaphores masturbatoires semblent indubitables dans le tableau des quatre potaches, où apparaît l’acrostiche PRIAPE, j’en propose trois vers :

Rognant son sommeil au point d’en tomber malade ;

Il préfère une tâche abrutissante et fade

A la rêvasserie inhérente au loisir ;

Les détails à propos du cancre sont encore plus évocateurs :

Il a beau se creuser l’esprit, il se tient coi

Devant le professeur qui s’écrie « Eh bien, quoi ! »

Il tourne dans tous les sens son morceau de craie

Et se gratte la tête en ménageant sa raie ;

Finalement, il va se rasseoir à son banc

Sans autre résultat que le bout des doigts blanc ;

« Il se tient quoi ? » se demande-t-on…

Plusieurs portraits, 4 sur 9, semblent débuter par un acrostiche anagrammatique, UTEP, pute, pour la manucure qui soigne les demi-mondaines, UMEEISD, (e)umides, pour la femme qui geint sur l’humidité, ALIPN, lapin, pour l’homme qui attend, UDENAEAP, Peau d’âne, pour la maîtresse de piano… Tous ces acrostiches partent du premier vers du portrait, d’autres pourraient receler des sens que je n’ai pas vus… Je ne voyais pas le rapport avec le contexte de Peau d’Ane, jusqu’à ce que l’importance des Contes de Perrault me pousse à réviser ces classiques. L’âne du conte chiait de l’or ! Les mots mêmes de Perrault sont intéressants :

Tel et si net le forma la Nature

Qu’il ne faisait jamais d’ordure,

Mais bien beaux Ecus au soleil

Et Louis de toute manière…

Dans ordure il y a « or » et « cul » dans écus, sympathique chiasme. Le conte est en vers et j’y ai cherché vainement des acrostiches, même anagrammatiques, ce qui au besoin accrédite l’idée qu’il ne suffit pas pour découvrir des acrostiches d’en avoir envie. En revanche un autre conte en vers de Perrault, Griselidis, m’a livré ceci :

Le Peuple curieux s’épand de tous côtés,

En différents endroits des Gardes sont postés

Pour contenir la Populace,

Et la contraindre à faire place.

Tout le Palais retentit de clairons,

De flûtes, de hautbois, de rustiques musettes,

Et l’on n’entend aux environs

Que des tambours et des trompettes.

Ce que l’on n’entend ne serait-il pas plutôt « le pet de cul » ? est-ce innocemment que ce passage s’achève sur la syllabe « pette » ? les rimes – à lire par exemple ôtez l’as (le cul) étron – sont-elles choisies ?

Je reviens au Peau d’âne de Roussel, où les pistes sont aussi nombreuses que vagues. Cette femme, qui dit qu’il ne fait pas bon être dans sa peau, est mariée à un être incomplet, mou, bête comme un pot, qui demande qu’on lui laisse la paix lorsqu’elle lui procure une place à peu près propre. Le portrait s’achève sur ces mots, or « place » apparaissait peu avant en acrostiche dans la séquence LSPLACESPELCUESDESQ… Il y a d’autres possibilités, comme scalpel(s), spécule(s), écus des Q…

Ce Boulevard incomplet (du moins c’est l’avis du présentateur) s’achève sur les problèmes de derme d’un boutonneux et le vers

                               il a beau

Prendre garde, il se pince affreusement la peau.

Ce « pot » ne correspondrait-il pas au « verre de montre » achevant L’inconsolable ?

 

Epipilogue

L'acrostiche est bien la première chose que peut transmettre un poème, ainsi il m'est arrivé récemment de feuilleter un recueil de poèmes et de tableaux célébrant Notre Dame, Le Livre de la Vierge, paru à Paris en 1943 aux Editions Arts et Métiers Graphiques, avec Nihil Obstat et Imprimatur de l'Archevêchié de Paris. Alors que je ne m'intéressais qu'aux illustrations, mon oeil, peut-être plus entraîné que d'autres aux lectures verticacales, a transmis un signal d'alerte à mon esprit, et mon feuilletage était si rapide qu'il m'a fallu revenir d'une dizaine de pages en arrière pour retrouver page 102 ce délicat quatrain issu des Stances de Jean Auvray (1634) :

  C'est un mignard souci qui dilate sa châsse

  A petits plis dorés aux rais de son soleil,

  C'est un brillant soleil qui nos soucis déchasse

  A l'abord amoureux des rayons de son oeil.

Ce quatrain, hormis l'acrostiche, semble "à double entendre", comme on dit outre-Manche, et cet Auvray est connu pour avoir écrit aussi bien des oeuvres pies que des poèmes licencieux, ceci expliquant peut-être ça.

 

 

 



[1] Cité par Raymond Queneau, Bâtons, chiffres et lettres