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Jren Paulsen

Le carré Iuras.

 

Le carré Sator, palindrome véhiculé par le Christianisme depuis au moins 16 siècles, a fait couler beaucoup d’encre, notamment depuis qu’une étape essentielle a été franchie en 1924 dans son étude par la découverte d’une possible lecture anagrammatique laissant apparaître Pater Noster, le Notre Père, prière chrétienne par excellence, donnée par le Christ lui-même dans le Sermon sur la Montagne[i].

 

S

A

T

O

R

A

R

E

P

O

T

E

N

E

T

O

P

E

R

A

R

O

T

A

S

fig. 1

L’enthousiasme suscité par ce superbe jeu, lequel sera détaillé plus loin,  s’est teinté de scepticisme avec la découverte de carrés Sator à Pompéi, antérieurs donc à l’an 79 où la ville a été ensevelie sous les cendres du Vésuve, à une époque où les plus éminents spécialistes refusent la possibilité d’une origine chrétienne du carré. La datation très précise vers l’an 105 d’un autre carré découvert à Budapest a confirmé l’ancienneté du Sator mais n’a pas convaincu tous les partisans de son origine chrétienne, les coïncidences du carré avec des symboles chrétiens prévalant à leurs yeux sur ces témoignages épigraphiques qu’ils ignorent, contestent, ou adaptent à leurs vues. Les arguments de part et d’autre semblent souvent inspirés par des préjugés tenaces et il est fort difficile à l’amateur de se faire une opinion. Par ailleurs la datation récente au carbone 14 du Suaire de Turin a montré que la preuve scientifique pouvait ne pas être conclusive : d’une part l’opération laisse place à des doutes légitimes, d’autre part l’acceptation de son résultat ne résout en rien le problème[ii].

Le hasard m’a permis d’envisager une autre approche, laquelle permettrait éventuellement de réconcilier ces points de vue opposés. Tout a débuté par la découverte d’une inscription énigmatique dont le décryptage a d’abord représenté un défi, puis une passion s’accroissant à chaque étape de sa résolution. La figure 2 reproduit cette inscription, composée de 25 lettres dans un quadrillage[iii], tout comme le carré Sator, mais sa relation avec le Sator a été longue à s’imposer.

.

I

V

R

A

S

V

S

R

E

E

D

N

N

X

O

M

I

A

V

Z

V

E

R

S

E

fig.2

Je passerai sur toutes les fausses pistes envisagées pendant plusieurs années pour en venir à la première idée décisive, celle de substituer aux 25 lettres leurs rangs dans l’alphabet, A = 1, B = 2, etc. Les sommes horizontales et verticales se réduisaient à 3 totaux différents, 69, 70 et 71. Sachant que notre alphabet n’a pas toujours eu 26 lettres, j’ai eu tôt fait de découvrir la solution basée sur une équivalence avec les rangs des lettres dans l’alphabet classique latin de 23 lettres, dans lequel W n’existe pas, I et J sont confondus, de même U et V. Ceci conduit à la figure 3 :

  9

20

17

  1

18

   = 65

20

18

17

  5

  5

   = 65

  4

13

13

21

14

   = 65

12

  9

  1

20

23

   = 65

20

  5

17

18

  5

   = 65

 =

65

 =

65

 =

65

 =

65

=

65

 

fig. 3

 

 

Il était dès lors parfaitement clair que l’inscription avait un rapport avec le carré magique d’ordre 5, formé par les 25 premiers nombres, connu au moins depuis le 14e siècle sous la forme traditionnelle donnée par la figure 4[iv] :

 

11

24

  7

20

  3

  4

12

25

  8

16

17

  5

13

21

  9

10

18

  1

14

22

23

  6

19

  2

15

fig. 4

De même les lignes et colonnes de ce carré totalisent 65, constante du carré que l’on retrouve dans les deux grandes diagonales, et il en va de même pour le carré dérivé de l’inscription. Dans les deux carrés tout ensemble de nombres obtenu par symétrie par rapport aux 4 axes se croisant sur le 13 central possède une moyenne de 13. Les deux carrés ont en outre chacun quelques propriétés particulières : si les symétries du carré de nombres sont bien plus riches, les répétitions du carré de lettres permettent des combinaisons originales, comme :

 

 

65

 

 

 

 

 

 

 

65

 

 

65

 

 

65

 

 

 

 

 

 

 

65

 

fig. 5

Si mon intuition première d’une signification profonde du carré de lettres se trouvait vérifiée, toutes les questions ne se trouvaient pas résolues et mes recherches ne se sont pas arrêtées là. Ce codage alphabétique ordinal, ou gématrie, n’est pas inconnu des chercheurs qui l’ont découvert explicitement employé en latin dès le 5e siècle par un Père de l’Eglise ; le procédé est suffisamment intuitif pour n’avoir d’ailleurs aucun besoin de caution historique.

 

L’étape suivante a été l’idée d’appliquer ce procédé de déchiffrage numérique au carré Sator, lequel avait d’ailleurs déjà été soumis à ce traitement, approche que Jérôme Carcopino lui-même n’a pas jugée absurde puisqu’il la rapporte dans son étude[v]. Ces auteurs qui ont trouvé comme moi 303 comme somme des nombres correspondant aux lettres du carré se sont contentés d’y voir une possible allusion à la trinité. J’ai pu aller plus loin, mais j’avais évidemment l’avantage de connaître cet autre carré de lettres, centré comme le Sator sur la lettre N de rang 13, parallèle au carré magique centré sur le nombre 13.

J’ai évoqué plus haut l’étape importante dans l’histoire du carré Sator, la découverte que 21 des lettres du carré pouvaient, disposées en croix comme sur la figure 6, receler la formule Pater Noster, Notre Père, les deux couples AO restants évoquant immédiatement un autre symbole fondamental, l’Alpha et l’Oméga, première et dernière lettres de l’alphabet grec auxquelles s’identifie le Christ de l’Apocalypse.

 

 

 

 

 

P

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A

 

 

 

 

 

 

 

A

 

 

T

 

 

O

 

 

 

 

 

 

 

E

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

R

 

 

 

 

 

P

A

T

E

R

N

O

S

T

E

R

 

 

 

 

 

O

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

S

 

 

 

 

 

 

 

O

 

 

T

 

 

A

 

 

 

 

 

 

 

E

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

R

 

 

 

 

 

fig. 6

Il se trouve que les 11 lettres de Pater Noster, centrées sur le N de rang 13, ont pour somme de leurs rangs 143 = 11 fois 13. Il s’ensuit que les 21 lettres de la croix paterNoster ont pour somme 273 = 21 fois 13, et que cette seule partie proprement latine du carré, selon cette approche, se trouve donc numériquement équivalente à un ensemble de 21 nombres symétriques du carré  magique.

Il n’est guère concevable que des lettres résultant d’une lecture fortuite du carré recèlent un autre niveau fortuit d’harmonie, en conséquence la raison commande d’affirmer que le carré Sator a bien été conçu à partir de la formule paterNoster, parce que cette harmonie gématrique avait été perçue. Le désir de magnifier le N central de la formule, correspondant donc à sa moyenne gématrique exacte, peut à lui seul expliquer une disposition en croix, sans qu’il soit besoin d’attribuer à ce symbole universel d’exaltation du centre une signification spécifiquement chrétienne, et plus particulièrement une référence à la Croix du supplicié, principale objection à une origine chrétienne précoce du carré.

Il est hasardeux de prétendre restituer le cheminement ayant conduit d’une croix paterNoster au carré Sator, au mieux peut-on imaginer un passage de terNter à tenet, puis au choix dans les lettres restantes de rotas, pour donner deux mots de 5 lettres, tenet rotas, ‘il tient les roues’, remarquables par leurs possibilités d’interprétation symboliste et par leur harmonie gématrique puisque leurs 10 lettres totalisent 130, soit encore une moyenne de 13 correspondant au N. Mais tenet N rotas, ‘N tient les roues’, équivalent gématrique de paterNoster, en diffère de 2 lettres et il fallait trouver autre chose pour occulter la formule. Nous ne sommes pas loin de sator tenet rotas, ‘le semeur tient les roues’, au sens encore plus ambigu, ces mots de 5 lettres donnant aisément l’idée d’un carré de 5 fois 5 cases dans lequel viendront se placer selon une logique presque impérative les 2 per restants complétés par 2 couples AO commandés par les symétries déjà présentes.

Parmi toutes les hypothèses échafaudées autour du carré Sator je dois beaucoup à l’approche de Jacques Chailley et Jacques Viret[vi] qui ont bien vu que les 5 mots du carré ne peuvent en aucun cas constituer une phrase cohérente, quand bien même accepterait-on le sens de charrue pour arepo, qui serait un hapax. Ils isolent donc sator tenet rotas, puis lisent opera comme Omega per Alpha, l’Oméga par l’Alpha, et dans son inverse arepo l’Alpha par l’Oméga, ce qui est en O est comme ce qui est en A, et réciproquement. Cette interprétation assez immédiate donne un statut particulier à deux couples AO du carré et ouvre donc la voie vers une découverte plus aisée des propriétés des 21 lettres latines restantes, anagramme de la croix paterNoster, représentant une somme gématrique de 21 fois 13, rang du N seule lettre unique du carré.

Si ces diverses approches logiques concourent à une même hypothèse sur l’origine du carré, il faut bien être conscient qu’il subsiste de telles coïncidences liées au Sator que la démarche rationnelle reste insuffisante pour en élucider totalement l’énigme. Si ce n’est évidemment pas le lieu ici de l’irrationalité, au moins peut-on étudier les conséquences de ces coïncidences irréductibles.

En premier lieu, nous avons vu que la construction à partir de la croix paterNoster, pour son harmonie gématrique, imposait l’ajout de 2 couples AO sans préjuger de leur signification, alors que l’exégèse chrétienne usuelle voyait le carré combiner le Notre Père avec les symboles Alpha et Oméga, ce qui posait problème puisque ces symboles sont inconnus avant l’Apocalypse généralement datée de la fin du premier siècle. Ce problème disparaît donc, mais il faut admettre alors une apparition ultérieure de ces symboles purement fortuite. De fait la relation entre le Notre Père et l’Alpha-Oméga est loin d’être immédiate et, s’il est inconcevable que l’Apocalypse ait été influencée par les AO du Sator, du moins une contamination ultérieure est-elle envisageable, la coïncidence entre ces AO et l’Alpha-Oméga étant venue valoriser aussi bien le Sator que l’Alpha-Oméga. Les AO du Sator ont vraisemblablement eu pour son inventeur et ses premiers utilisateurs une signification, acronymique ou autre, mais les possibilités sont telles qu’il serait hasardeux de risquer telle ou telle proposition[vii], d’autant que mon hypothèse a quelque peu sapé la tautologie fondant l’origine chrétienne du carré : le Sator correspond à la disposition en croix, symbole chrétien, de deux formules chrétiennes, c’est donc triplement un symbole chrétien. Si le carré a été élaboré à partir de la seule exaltation du N central de paterNoster, il ne reste que le Père, symbole universel applicable aussi bien aux dieux qu’aux hommes éminents. Je n’ai ici aucune volonté de dénigrer à tout prix l’origine chrétienne du Sator, tout simplement mon ignorance ne me permet-elle pas de juger les arguments de certains spécialistes qui ne peuvent imaginer des chrétiens commettant des graffiti à Pompéi ou ailleurs au premier siècle; s’ils ont tort, c’est évidemment l’hypothèse chrétienne qu’il faut privilégier, sinon il faut bien trouver une explication, et une origine païenne n’exclut en rien une rappropriation chrétienne ultérieure du carré, la magnificence de ses correspondances étant suffisante pour commander l’oubli de son origine, peut-être d’ailleurs alors déjà effectif. Il me semble en effet fort probable que des esprits rompus aux jeux de lettres les plus sophistiqués, tel Raban Maur que nous aborderons plus loin, dont le latin était la langue... patristique, n’avaient pas besoin d’être initiés au secret du Sator pour y voir la croix paterNoster aussi facilement que le N au milieu de la figure.

Il est encore confondant que ce cryptogramme latin unique dans sa forme identique à celle du carré magique de nombres se trouve lui correspondre aussi gématriquement, dans la mesure déjà indiquée du moins. Cette coïncidence peut être tempérée : d’une part la moyenne gématrique d’une expression latine quelconque se situe impérativement aux alentours de 12, rang de la lettre médiane M, et la formule paterNoster de moyenne 13 n’a donc rien d’extraordinaire; d’autre part les Romains n’avaient nul besoin de connaître la construction des carrés magiques de nombres pour ranger séquentiellement dans une grille carrée les 25 premiers nombres, ou les 23 lettres de leur alphabet, et remarquer la position centrale du 13, ou du N. L’opinion commune selon laquelle les Romains avaient une sainte horreur des jeux alphabétiques ou arithmologiques se trouve en outre aujourd’hui réfutée par maints éminents spécialistes. En relation avec le Sator, d’ailleurs cité,  se situe notamment une étude de Claude Meillier[viii] qui a montré que les nombres de vers des 25 élégies du IIIe livre de Properce présentent d’indéniables harmonies et symétries pourvu que les pièces soient disposées séquentiellement dans les 25 cases d’un carré; si ces relations restent éloignées de celles d’un carré magique de nombres traditionnel, du moins démontrent-elles un souci de répartition harmonieuse d’éléments dans un carré bien avant le premier Sator connu puisque Properce est mort vers l’an 15 avant notre ère. Une curiosité en rapport possible avec le Sator a échappé à Meillier : l’élégie centrale numéro 13 a 66 vers, contre 924 pour les 24 autres pièces l’entourant soit 14 fois 66, et ces facteurs 1 et 14 correspondent aux rangs des lettres A et O...

Si selon mon hypothèse le carré Sator a été composé pour magnifier l’harmonie gématrique de Pater Noster, cela ne peut rendre compte d’autres harmonies d’expressions chrétiennes de première importance, à commencer par le nom Iesus Christus dont les 13 lettres totalisent 182 = 13 fois 14, idéalement réparties en Iesus = 5 fois 14 et Christus = 8 fois 14. Une formule essentielle est encore Filius Hominis, le Fils de l’Homme, en 13 lettres encore de somme 156 = 13 fois 12. Et le carré Iuras nous réserve encore des surprises...

 

Revenons donc au carré Iuras et à la dernière étape de son décryptage. Connaissant donc son affinité numérique avec le carré Sator dans lequel peut se lire une anagramme, j’en ai cherché une lecture anagrammatique, ce qui m’a mené rapidement à une identification indiscutable, la présence d’un Z utilisé uniquement en latin pour transcrire les noms étrangers restreignant fortement les possibilités : le mystérieux carré résulte d’un arrangement des lettres de la célèbre formule Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum, « Jésus de Nazareth Roi des Juifs ». La formule totalise selon cette graphie 26 lettres, et il faut encore en envisager une représentation en croix (figure 7), de même que pour Pater Noster :

 

 

 

 

 

 

R

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

E

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

X

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D

 

 

 

 

 

 

 

I

E

S

V

S

N

A

Z

A

R

E

N

V

S

 

 

 

 

 

 

E

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

R

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V

 

 

 

 

 

 

 

 

 

fig. 7

 

 

M

 

 

 

 

 

 

 

Ce croisement semble particulièrement adéquat puisque la formule figurait selon l’Evangile de Jean au-dessus de la croix, rédigée en hébreu, latin et grec par le romain Pilate lui-même (ch 19, v 19-20). Quelle que soit la langue originelle des Ecritures, il s’agit donc de l’unique inscription latine directement associée à l’événement fondateur du Christianisme. Si sa formulation diffère quelque peu chez les autres évangélistes, c’est la formule johannique qui a été retenue par la tradition et que l’iconographie a rendue indissociable de la croix sous la forme du fameux acronyme INRI.

La graphie concurrente Iesus Nazarenus Rex Iudeorum est très courante dans l’iconographie médiévale : ses 25 lettres correspondent exactement aux 25 lettres du carré Iuras. Ce n’est nullement une ‘faute’, l’orthographe étant un concept fort tardif, mais l’application d’une simplification courante de la diphtongue ae. J’ai trouvé cette orthographe sur un document remarquable, la « Croix de Mephisto[ix] », amulette du 18e siècle faisant croiser les deux expressions, Iesus Na-zarenus et Rex Iu-deorum, de façon très similaire à la présentation usuelle de la résolution Pater Noster du carré Sator (qui ne sera publiée que bien plus tard).

Mon inscription résulte donc de l’arrangement des 25 lettres des fameux  mots du titulus, croisés ou non selon la graphie de départ, de manière à former un carré magique selon leurs équivalences ordinales. La certitude de la nature chrétienne du cryptogramme permet d’apprécier d’autres finesses de construction, comme les coins des carrés extérieur comme intérieur formés des lettres composant le mot Iesu, vocatif-génitif-datif-ablatif de Iesus. Qui s’est livré à ce petit jeu ? Quand ? Comment ? La seule certitude demeure dans le fait brut : l’existence objective du carré. Si mon inscription ne peut remonter à une haute antiquité, peut-être en existe-t-il d’autres, corrompues ou non, qui jusqu’ici auraient été prises pour des gribouillis sans signification. En attendant d’éventuelles découvertes épigraphiques supplémentaires, un indice pourrait indiquer la connaissance du Carré Iuras et de son cousinage avec le Sator dès le 9e siècle. Un maître du cryptogramme latin chrétien est assurément l’archevêque de Mayence Raban Maur qui a consacré l’une de ses figures au Pentateuque, enchâssant dans un carré de 36 hexamètres de 36 lettres 5 carrés de 36 lettres disposés en croix, comme le montre la figure 8, le découpage de chaque carré permettant la lecture d’un nouveau vers louant l’un des livres de Moïse[x].

Le carré central permet de lire les 5 mots Iura sacerdotis Leuiticus optime psallit, ‘Le Lévitique chante au mieux les lois du sacerdoce’. Il est évidemment remarquable de trouver au début de ce carré les 5 lettres formant la première ligne du carré Iuras, la seule permettant la lecture immédiate d’un mot latin, ‘tu jures’, pouvant suggérer la transmission du secret du carré à des adeptes prêtant serment de le garder. Par ailleurs le mot tenet apparaît explicitement dans le bref commentaire donné par Raban Maur : Leuiticus, in medio omnium stans, crucis medietatem tenet..., ‘Le Lévitique, se tenant au milieu du tout, occupe le centre de la croix...’. Raban Maur a consacré à la croix beaucoup de figures similaires, la plupart pourvues d’un centre objet d’un commentaire, mais le mot tenet si évocateur du Sator n’apparaît qu’associé à ce carré Iuras(a).

Si Iurasa n’est pas Iuras, ce carré de 6, ou 36, pourrait néanmoins avoir quelques relations avec les valeurs gématriques des expressions du titulus, car, en isolant la lettre A sur laquelle elles se croisent, nous obtenons :

A + IESVS NZARENUS = 1 + 180 = 5 fois 36 et

A + REX IVDEORVM = 1 + 144 = 4 fois 36.

Les 5 carrés de Raban Maur totalisent 180 lettres, mais une anomalie vient souligner le parallèle possible avec IESVS N(A)ZARENVS = 180 + (1). Raban Maur a visiblement composé ses cryptogrammes en commençant par les parties figurées contenant donc en principe des énoncés parfaits, les achevant ensuite par un remplissage usant de multiples licences pour obtenir des vers d’une valeur poétique douteuse, mais ne chicanons pas, l’ingéniosité a ses limites. Donc, sans nécessité liée aux contraintes formelles qu’il s’imposait, Raban Maur a fait une ‘faute’ dans le dernier carré, laissant lire Nam Deuternomium renouantis gaudia dicit, ‘enfin le Deutéronome dit les joies du rénovateur’ (le Christ). Dans le commentaire où apparaissent en clair les vers figurés Deuteronomium est correctement orthographié, en conséquence les 5 vers chantant le Pentateuque contiennent 181 lettres dans le commentaire, correspondant à la gématrie de Iesus Nazarenus, et 180 lorsque figurés en croix, gématrie de Iesus N(a)zarenus.

La dernière des figures de Raban Maur témoigne d’une parfaite connaissance du secret du carré Sator, soit le développement du Pater Noster en croix à partir d’un palindrome disposé en carré, et cette figure présente un palindrome disposé en croix  à l’intérieur d’un carré de lettres : oro te ramus aram ara sumar et oro, ‘je t’implore, bois qui est autel, et j’implore d’être emporté sur cet autel’. Le palindrome est répété verticalement, croisant sur le M central, laissant lire la formule à partir de chaque extrémité de la croix. Les 11 lettres de Pater Noster ont pour valeur 11 fois la valeur du N central, et les 27 lettres du palindrome de Raban Maur ont pour valeur 27 fois la valeur du M central. Enfin le carré Sator est en rapport avec l’Alpha-Oméga, et chaque branche de la croix partant du M central débute et finit sur les mots ARA et ORO, eux-mêmes palindromes, rappelant la première figure du recueil où Raban Maur avait placé derrière la tête du Christ une croix dont les trois branches visibles montraient les lettres A, alpha, M pour Medio, lettre médiane de l’alphabet latin, et Ω, oméga. Ces 3 lettres se lisent bien entendu aussi AMO, ‘j’aime, je suis amour’, et cette clé du palindrome de Raban Maur se trouve encore correspondre exactement à la formule ANO découverte à côté de l’un des Sator de Pompéi, également interprétée comme une clé de déchiffrement car sans signification immédiate.  

D’autres indices pourraient appuyer l’antiquité du carré Iuras et sa parenté avec le Sator. Il y a ainsi cette étonnante légende des 5 clous de la Croix qui portent dans différentes traditions, chez les Coptes notamment, des noms dérivés des 5 mots du carré Sator. Déjà Irénée mentionnait 5 clous de la Croix dès la fin du 2e siècle et, détail ayant frappé Carcopino qui en a fait un élément décisif de son argumentation attribuant à Irénée la paternité du Sator, les homologuait aux 5 lettres du mot PATER[xi]. Il y aurait donc eu 2 clous pour les mains, 2 pour les pieds, et le dernier maintenant précisément le titulus, l’écriteau INRI. J’ai eu la curiosité d’imaginer les emplacements de ces clous sur les carrés de lettres, ce qui a conduit aux dispositions de la figure 9 où ils correspondent au mieux aux sommets de grossiers pentagones (et le pentagone apparaît parfois associé au carré Sator) :

 

I

V

R

A

S

 

 

 

 

 

 

 

 

 

S

A

T

O

R

V

S

R

E

E

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A

R

E

P

O

D

N

N

X

O

 

 

 

 

 

 

 

 

 

T

E

N

E

T

M

I

A

V

Z

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O

P

E

R

A

V

E

R

S

E

 

 

fig. 9

 

 

R

O

T

A

S

 

Dans le Sator, les 4 clous ayant pénétré la chair du Christ correspondent aux lettres AOOA, le dernier au T symbolisant la croix, et ces 5 lettres pourraient donc résumer la solution anagrammatique du carré, la croix Pater Noster plus 2 couples AO. Les symétries du carré sont telles que sa rotation ne changerait en rien cette propriété. Dans le carré Iuras ces 4 clous apparaissent sur les 2 lignes présentant la même série de lettres, VSREE et VERSE, différant par l’interversion des lettres de rang pair. Ainsi les lettres des mains se trouvent adjacentes aux lettres correspondant à l’inversion des pieds, ce qui peut rappeler les couples AO et OA du Sator. La lettre R correspondant à l’écriteau INRI peut représenter la totalité du carré, et vient compléter les 4 autres lettres pour former une nouvelle combinaison VERSE, valant toujours 65 constante du carré. Cette propriété est intimement liée aux 3 R trônant dans la colonne centrale et ne se retrouve ni dans les autres pentagones obtenus par rotation, ni dans les pentagones similaires du carré magique traditionnel de nombres.

 

Si le carré Iuras m’a aidé à formuler une hypothèse sur l’origine du carré Sator, je dois avouer mon total désarroi quant à sa propre origine. Quand bien même admettrait-on la connaissance préexistante du carré magique d’ordre 5, dont il a la même constante, il en présente une variante sans équivalent connu, et, si la construction d’un carré magique à partir d’une série de nombres consécutifs est fort simple, je n’arrive pas à concevoir la démarche permettant de passer de Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum à un carré magique, même avec des propriétés minimales. Ses traces occultes chez Raban Maur ou ailleurs sont-elles suffisantes pour en affirmer l’antiquité ? Mon seul espoir d’approfondir cette énigme réside dans la publication de ces premiers résultats qui provoqueront peut-être les plus fructueux échos.

J’ai gardé pour conclure deux stupéfiantes coïncidences. En dehors de tout cryptogramme, les rangs des 26 lettres de l’inscription INRI totalisent 326, or c’est en l’an 326 de l’ère chrétienne que sainte Hélène aurait découvert à Jérusalem les trois croix de Jésus et des larrons, la Vraie Croix ayant été identifiée précisément par l’écriteau INRI. Si personne n’est obligé de croire à cette ‘Invention de la Vraie Croix’, selon le terme consacré, le fait est que c’est bien ainsi qu’elle est transmise[xii]. Les expressions du titulus disposées en croix permettent de construire un carré magique aux propriétés étonnantes, ce dont le carré Iuras est la preuve tangible, un carré de somme gématrique 325 identique à la somme des 25 nombres du carré magique traditionnel, et il appartient à l’Histoire que l’an 325 a connu la réunion du Concile de Nicée, tenu pour condamner l’hérésie d’Arius, anagramme de Iuras. 

 

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Note du reticulimagister :

Je n’ai accepté de publier cette étude de Paulsen qu’à la condition de révéler la vraie nature du carré Iuras, forgé par cet informaticien de génie à partir des lettres du titulus.

Tout le reste est rigoureusement exact.

S’il faut donc oublier l’énigme historique que constituerait un véritable carré Iuras antique, il subsiste néanmoins d’extraordinaires coïncidences dans cette affaire, à commencer par la découverte de cette remarquable possibilité d’arrangement de la célèbre formule INRI, aux nombreuses implications ésotériques.

RS

 



[i] J. Carcopino, Etudes d’Histoire Chrétienne, Paris, 1953, pour l’interprétation classique chrétienne ; un dossier très complet sur l’ensemble des interprétations est donné par L. Gérardin, Les Carrés Magiques, Editions Dangles, St Jean de Braye, 1986.

[ii] voir Sciences et Avenir, 587, janvier 1996, p. 78-87.

[iii] Je ne donnerai aucun indice sur la localisation de cette inscription, dont le site serait immanquablement ruiné par l’afflux des curieux.

[iv] L. Gérardin, op. cit., p.13.

[v] J. Carcopino, op. cit., p.53, note 4.

[vi] Le Symbolisme de la Gamme, in La Revue Musicale, 1988.

[vii] Je m’avoue séduit cependant par OA = Octave Auguste, ou mieux Octave Apollon, puisque il a été tenté de faire du nouvel Empire un nouvel âge apollinien. De plus les 8 lettres d’Octavius, ‘le huitième’, ont pour gématrie 104 = 8 fois 13, même moyenne que paterNoster.

[viii] C. Meillier, La composition numérique des Elégies, Revue des Etudes Latines, 63 (1985), p.101-117.

[ix] Dans le Dictionnaire des Personnages (Bouquins), rubrique Mephistopheles.

[x] Hrabanus Maurus, De Laudibus Sanctae Crucis, liber I.

[xi] J. Carcopino, op. cit., p. 89.

[xii] par exemple Baudot et Chaussin, Vie des Saints et des Bienheureux, Paris, 1950, tome VIII, p.324-325.

n style='mso-special-character:footnote'>[vii] Je m’avoue séduit cependant par OA = Octave Auguste, ou mieux Octave Apollon, puisque il a été tenté de faire du nouvel Empire un nouvel âge apollinien. De plus les 8 lettres d’Octavius, ‘le huitième’, ont pour gématrie 104 = 8 fois 13, même moyenne que paterNoster.

[viii] C. Meillier, La composition numérique des Elégies, Revue des Etudes Latines, 63 (1985), p.101-117.

[ix] Dans le Dictionnaire des Personnages (Bouquins), rubrique Mephistopheles.

[x] Hrabanus Maurus, De Laudibus Sanctae Crucis, liber I.

[xi] J. Carcopino, op. cit., p. 89.

[xii] par exemple Baudot et Chaussin, Vie des Saints et des Bienheureux, Paris, 1950, tome VIII, p.324-325.