(cliquer sur le titre de chaque exemple, ou sur le plus
loin l’achevant, permet d’accéder à une page reprenant ce texte, accompagné
de reproductions des documents originaux, et complété par d’autres
informations)
La décade prodigieuse (1948) est une des plus grandes réussites
d’Ellery Queen. Son titre original, Ten days’ wonder, était
difficilement traduisible car il repose sur une expression idiosyncrasique, nine
days’ wonder, « prodige de 9 jours », qui s’est d’abord appliquée
à des phénomènes hors du commun, puis qui s’est dépréciée et désigne
aujourd’hui un succès éphémère.
Il y a eu plusieurs éditions françaises
du titre, avant celles qui m’intéressent dans la collection J’ai Lu, où
Jacques Sadoul a voulu rassembler tous les titres de Queen.
Dans la première édition de 1980, il y
avait une erreur sur le titre original du roman, orthographié TEN DAY’S WONDER,
forme grammaticalement incorrecte en anglais.
Peut-être a-t-on informé l’éditeur qu’il y avait une erreur
dans ce titre, toujours est-il qu’il y a eu un changement dans la seconde
édition en 1994, un changement qui n’était cependant pas une amélioration car
le « titre original » est devenu THE DAY’S WONDER, grammaticalement
correct (« Le prodige du jour ») mais de plus en plus éloigné du
titre réel.
Cette double erreur a été maintenue dans
la troisième édition de 1997.
Les « Textes de grande
jeunesse », ou Textes-Genèse, de Raymond Roussel sont 17 textes qui
ont tous en commun un point caractéristique : ils s’achèvent sur un énoncé
qui constituait la première partie de la phrase initiale du texte, avec une
très légère différence sur un mot, et un complet glissement de sens sur
l’ensemble de la proposition.
Il en va notamment ainsi du Texte-Genèse
XVI, La peau de la raie, qui débute par
« La peau de la raie sous la pointe du
Rayon-Vert miroitait en plein soleil du mois d’août. »
où il s’agit d’un poisson qui batifole
auprès d’un cap d’où il est possible d’entrevoir le fameux dernier rayon, vert,
du soleil se couchant en mer.
Le texte s’achève sur
« – La
peau de la raie sous la pointe du crayon vert. »
où la raie est celle partageant les
cheveux du narrateur caricaturé par une dessinatrice qui l’a représenté
illuminé par ce fameux rayon vert, en utilisant évidemment un crayon vert. Elle
demande au narrateur s’il voit une critique à faire à son dessin, et le texte
s’achève sur cette réplique.
On pourrait schématiser ainsi le Texte-Genèse
rousselien :
A-B (une phrase débutant par la
proposition A)
… … … (le texte permettant la liaison
avec la proposition finale)
A’ (la proposition finale légère
variation de A)
Mon livre de chevet rousselien est
l’indispensable Comment lire Raymond Roussel de Philippe Kerbellec
(Pauvert, 1988). Dans ce livre touffu que j’ai lu et relu avec passion, je n’ai
repéré qu’une erreur « grave », toutes proportions gardées. Page 150,
il conclut son analyse du Texte-Genèse XVI en en donnant la fin et un
fin commentaire :
« – La peau de la raie sous la pointe du
Rayon-Vert.
La critique est aisée, mais la raie difficile. »
J’absous donc Kerbellec de s’être
embrouillé entre « crayon vert » et « Rayon-Vert »,
d’autant que cette facile erreur a été magnifiée par une bévue bien plus
imprévisible dans le numéro 1 de la revue Raymond Roussel, en 2001, qui
débute par une introduction résumant les divers articles de la revue, notamment
l’intéressante étude de Ghislain Bourque sur les rapports entre La peau de
la raie et le premier chapitre de Locus Solus. L’auteur de cette
introduction, probablement la rédactrice Annie Angremy, donne page 10
correctement la première phrase du Texte-Genèse, mais assène ensuite
qu’il s’achève par :
« La peau de la raie sous la pointe du crayon
vert, miroitait en plein soleil au mois d’août. »
C’est probablement le résultat d’un copier-coller
malencontreux ; quoi qu’il en soit la revue Raymond Roussel a
réussi l’improbable exploit de donner pour fin la forme A’-B, épuisant la
combinatoire des possibilités : A-B et A’ sont les formes originales
rousseliennes, Kerbellec avait donné A, et voici A’-B.
Dans beaucoup de romans de la collection
Folio Policiers, le catalogue de la collection en fin de volume fait état d’un
même titre pour deux numéros : La Marie du Port de Georges Simenon
serait aussi bien le numéro 134 de la série que le numéro 167. En fait le
numéro 134 n’a jamais existé ; pour quelque raison que ce soit, le
programme éditorial de la collection n’a pas été respecté, mais cette bavure
n’a jamais été rectifiée dans tous les volumes ultérieurs.
Parmi les nombreuses éditions des œuvres
de Simenon, la première qui ait visé à la complétude est celle des éditions
Rencontre, commencée du vivant de l’auteur avec sa collaboration. Dans le tome
15 de ces œuvres complètes, en 1968, apparaît au catalogue final des tomes déjà
parus un pataquès, corrigé dès le tome suivant : le tome 11 débute par La
Marie du Port, de même que le tome 12 !
L’erreur est double. Le tome 12 présenté,
La Marie du Port – Le Suspect – Les Sœurs Lacroix – Le Cheval-Blanc, est
en fait paru en tant que tome 11, et le tome 11 présenté, La Marie du Port –
Chez Krull – Le Bourgmestre de Furnes, est paru en tant que tome 12,
débutant par Le Coup-de-Vague à la place de cette Marie de trop.
Le Coup-de-Vague est aussi paru chez Folio Policiers,
sous le numéro 101. La bonne Marie du Port y a le numéro 167, l'autre Marie
du Port, inexistante, serait le numéro 134, exacte moyenne entre 101 et
167.
Les huit coups de l’horloge, de Maurice Leblanc (1923), est un
recueil de huit histoires qui ne sont pas absolument indépendantes. Ce sont
huit épreuves que le héros, le prince Rénine, doit surmonter pour conquérir sa
belle, Hortense. La dernière aventure, « Au dieu Mercure »,
s’achève pudiquement sur l’abandon d’Hortense au prince :
Toutes les aventures étaient finies, mais
il en restait une à courir, dont l’attente effaçait le souvenir de toutes les
autres. C’était l’aventure d’amour,…
On verra que la considération de cette
neuvième aventure permet d’envisager une remarquable symétrie du recueil, très
probablement voulue. Si ce schéma, aussi satisfaisant soit-il, reste du domaine
de la spéculation, il est de fait que la 8e histoire, « Au
dieu Mercure », recèle en sa fin l’ébauche d’une nouvelle aventure, et
une coquille vient souligner ce caractère double.
Le pataphysicien Jacques Derouard a
consacré en 1989 une biographie à Maurice Leblanc, Arsène Lupin malgré lui,
qui s’achève sur une bibliographie détaillée. Une seule incongruité apparaît
dans cette liste, le redoublement page 581 de la ligne évoquant la parution de
la dernière aventure :
Au Dieu Mercure, Excelsior, janvier 1923.
Au Dieu Mercure, Excelsior, janvier 1923.
En 1891, R.H. Savage a écrit My
official wife, traduit dans Lectures pour Tous en 1906 sous le titre
L’Inconnue du Nord-Express. Le héros, diplomate américain en Russie,
rencontre dans le train pour Leningrad une belle inconnue qui prétend se nommer
Helen Gaines (et qui est en fait une nihiliste projetant de tuer le Tsar).
En 1950, Patricia Highsmith a écrit Strangers
on a train, qu’il semblait bien improbable de traduire L’Inconnu du
Nord-Express puisque ce train roule vers la Floride, mais le premier roman
de Highsmith doit sa traduction au succès du film d’Hitchcock qui a transposé
l’action à Washington. Ces Strangers sont donc devenus célèbres, ce sont
Guy Haines et Bruno Anthony.
H. GAINES et G. HAINES, ce n’était que la
première étape d’une invraisemblable cascade de retournements.
En 1996, T.L. Wallace a dirigé le
téléfilm Once you meet a stranger. C’est un fidèle remake scène par
scène de Strangers on a train, mais dont tous les rôles sont de sexe
opposé. Les personnages y ont souvent conservé leurs noms, mais, alors que
Bruno Anthony est devenu Margo Anthony, Guy HAINES est curieusement devenu
Sheila GAINES.
Ce téléfilm a été adapté en français sous
le titre Alliance interdite. TF1 en a donné trois diffusions, et tous
les magazines de programmes TV que j’ai consultés donnent pour nom de l’héroïne
Sheila HAINES, alors que son nom prononcé à maintes reprises est bien toujours
GAINES. Je présume que l’erreur vient d’une présentation transmise par TF1 à la
presse. Je n’ai vu aucun commentaire signalant le remake de Hitchcock, ce qui
pourrait être une incitation à regarder ce téléfilm plutôt navrant.
FR3 a racheté les droits du téléfilm
après ces trois diffusions TF1, mais semble avoir pris soin de réviser la
présentation puisque c’est bien à Sheila GAINES que Jacqueline Bisset prête
désormais son talent.
Dans la lignée du cas précédent, et
n’offrant pour moi d’intérêt qu’en rapport avec lui, deux autres affaires
coquillesques sur Haines-Gaines.
Le roman de Michael Crichton State of
fear (2004) est devenu en français Etat d’urgence (2006). Une rapide
lecture m’a porté à prêter attention à un personnage d’avocat nommé Jennifer
Haynes, car c’est le nom exact de L’avocat du diable, film de Sidney
Lumet (Guilty as sin, 1993).
Peut-être ma sensibilité particulière aux
noms ressemblant à Haines en est-elle la cause, toujours est-il que les seules
coquilles que j’ai repérées dans ce pavé, lu assez vite, concernent cette
Jennifer, qui apparaît d’abord dans un passage assez court, mais important par
sa signification, car Jennifer Haynes est le porte-parole des idées de Crichton
sur le réchauffement climatique, sujet du roman. Jennifer Haynes, assistante du
grand avocat John Balder, apparaît donc page 94, et disparaît page 123 pour ne
réapparaître que page 395, mais sous le nom Jennifer Hayes, idem page 396.
On la retrouve page 421 sous la forme
correcte Haynes, présente ensuite à plusieurs reprises jusqu’à la fin du livre,
mais une autre anomalie apparaît page 437. Le personnage principal et elle (on
peut deviner une future tendre relation entre eux) ont affaire à un personnage
nommé Bradley, et celui-ci s’adresse à Jennifer en la nommant
« Mademoiselle Hadley » ! Je ne vois aucune raison à ce
« Hadley », sinon une erreur par contamination due à la proximité de
« Bradley ».
Mon autre cas concerne le téléfilm A
case for murder, de Duncan Gibbins (1993), traduit par Seul dans la nuit.
Encore une histoire d’avocats, tournant autour du meurtre d’un avocat nommé
Darren Gaines. Sa femme Joanna Gaines est accusée, mais sera innocentée par le
témoignage de son amant, Stanley Haynes !
La coquille justifiant la présence ici de
ce cas est que la majorité des sources concernant ce téléfilm donnent pour
femme de monsieur Gaines Joanna Gains, mais il est ici particulièrement
nécessaire pour mesurer l’intrication avec les précédents cas d’aller
Le numéro 4 des Cahiers Georges Perec, Mélanges,
est paru en 1990 aux éditions du Limon. C’est une édition très soignée, où je
n’ai repéré qu’une coquille flagrante, page 136 : « On aurait
attribué au nom (interdit) de Jéhovah les voyalles du nom autorisé
d’Adonaï. »
Il s’agit du résumé d’une notule de 12
lignes de Freud, qui énonce cela sous différentes formes, mais sans entrer dans
des détails demandant une connaissance de l’hébreu biblique que n’avait pas
Freud, ni – je le pense du moins – l’auteur de cette contribution où apparaît
la coquille, Jacques Lecarme (Perec et Freud ou le mode d’emploi).
L’hébreu ancien ne notait que les
consonnes, ce qui ne posait (sans doute) pas de problèmes tant que la langue
était parlée. Lorsque l’hébreu n’a plus été utilisé que pour l’usage religieux,
il a été adjoint aux lettres consonnes un système indispensable de
points-voyelles. Comme il est interdit de prononcer le nom le plus saint de
Dieu, le Tétragramme dont les quatre consonnes sont translittérées JHVH, il a
été imaginé de le remplacer dans la lecture synagogale par le nom ‘DNY
(Seigneur) de quatre consonnes également, qui se lit ‘aDoNaY. Mais il est
interdit aussi de toucher aux consonnes du texte biblique, aussi a-t-on laissé
les consonnes JHVH en leur adjoignant les points voyelles a.o.a de ‘aDoNaY.
C’est là que ça se corse, car pour une
raison totalement inconnue des meilleurs spécialistes, ce se sont pas tout à
fait ces voyelles qui accompagnent les consonnes JHVH, mais bien é.o.a, ce qui
n’empêche pas les Juifs de savoir qu’il faut lire ‘aDoNaY, mais a donné lieu à
une erreur des traducteurs de la Bible lorsqu’ils ont décidé d’abandonner le
« Seigneur » jusqu’alors utilisé. Ce fut la naissance de
« Jéhovah », invention qui a connu le succès que l’on sait, toujours
d’actualité bien que les spécialistes aient établi que la prononciation
originelle de JHVH devait être quelque chose comme Jahvéh.
Sans chercher à approfondir plus avant,
le nom Jéhovah procède donc d’une erreur, sinon d’une série d’erreurs. En tout
état de cause, une lecture plus conforme aux intentions originelles aurait été
« Jahovah » (à tout saigneur tout honneur), or ce texte « (…)
Jéhovah les voyalles (…) » rapproche la forme fautive entérinée par
l’usage d’une aberration évidemment involontaire remplaçant réciproquement un
« e » par un « a ».
Si cette coquille est remarquable en
elle-même, elle l’est bien plus dans un contexte perecquien, sachant notamment
que Perec est l’auteur d’un roman sans « e », La disparition
dont un personnage a pour nom Voyl, le mot « voyelle » débarrassé de
ses « e ». Après 34 ans et de multiples rééditions, une récente
réédition de La disparition (avril 03) a suscité l’émoi des
perecolâtres : pas moins de quatre « a » y avaient été remplacés
par des « e » !
La première de ces coquilles n’est pas
sans signification, page 53 : « Un bourdon ? s’intrigua Dupin
qui, à coup sûr, ignorait le signification du mot. »
Le « bourdon » est ici un terme
propre aux métiers de l’édition pour désigner l’omission d’une lettre.
Je suis intéressé par d’autres exemples de coquilles similaires,
à savoir de coquilles présentant un caractère significatif objectif, et dont
l’existence peut être prouvée par des documents imprimés. On peut me contacter
en cliquant sur mon nom :
le 7/11/04, Rémi Schulz