Des inconnus qui se croisent

 

 

En 1891, R.H. Savage a écrit My official wife, traduit dans Lectures pour Tous en 1906 sous le titre L’Inconnue du Nord-Express. Le héros, diplomate américain en Russie, rencontre dans le train pour Leningrad une belle inconnue qui prétend se nommer Helen Gaines (et qui est en fait une nihiliste projetant de tuer le Tsar).

En 1950, Patricia Highsmith a écrit Strangers on a train, qu’il semblait bien improbable de traduire L’Inconnu du Nord-Express puisque ce train roule vers la Floride, mais le premier roman de Highsmith doit sa traduction au succès du film d’Hitchcock qui a transposé l’action à Washington. Ces Strangers sont donc devenus célèbres, ce sont Guy Haines et Bruno Anthony.

H. GAINES et G. HAINES, ce n’était que la première étape d’une invraisemblable cascade de retournements.

En 1996, T.L. Wallace a dirigé le téléfilm Once you meet a stranger. C’est un fidèle remake scène par scène de Strangers on a train, mais dont tous les rôles sont de sexe opposé. Les personnages y ont souvent conservé leurs noms, mais, alors que Bruno Anthony est devenu Margo Anthony, Guy HAINES est curieusement devenu Sheila GAINES.

Ce téléfilm a été adapté en français sous le titre Alliance interdite. TF1 en a donné trois diffusions, et tous les magazines de programmes TV que j’ai consultés donnent pour nom de l’héroïne Sheila HAINES, alors que son nom prononcé à maintes reprises est bien toujours GAINES. Je présume que l’erreur vient d’une présentation transmise par TF1 à la presse. Je n’ai vu aucun commentaire signalant le remake de Hitchcock, ce qui pourrait être une incitation à regarder ce téléfilm plutôt navrant.

FR3 a racheté les droits du téléfilm après ces trois diffusions TF1, mais semble avoir pris soin de réviser la présentation puisque c’est bien à Sheila GAINES que Jacqueline Bisset prête désormais son talent.

 

La page 600 de l’année 1906 de Lectures pour tous :

Arthur Lenox rencontre dans ce Nord-Express qui roule vers Saint-Pétersbourg une jolie femme qui prétend se nommer Hélène Gaines, et qui est en fait une Russe dont le lecteur ne connaîtra pas la réelle identité ; page 538 :

 

Je n’ai pas sous la main l’édition originale de L’inconnu du Nord-Express de Patricia Highsmith (1951), dont la jaquette annonce très sérieusement : « Dans le Nord-Express qui roule vers Palm-Beach, … » (la Floride est l’état le plus méridional des USA). Ce roman et le film de Hitchcock sont néanmoins plus facilement accessibles que L’inconnue du Nord-Express de Savage, et on vérifiera aisément que les deux inconnus qui se rencontrent dans cet improbable train sont Guy Haines et Bruno Anthony (Charles Anthony Bruno dans le livre).

L’adaptation française a fait passer au singulier ces Strangers on a train, et il est clair que l’Inconnu désigné par ce titre est l’inquiétant Bruno Anthony, et non le sympathique Guy Haines auquel le public peut s’identifier. Il est non moins clair que, dans l’esprit de Highsmith comme dans celui de Hitchcock, et des interviews en témoignent explicitement, l’Inconnu représente les pulsions cachées de Haines, son inconscient débarrassé de toute morale et libre de tuer celle qui s’oppose à son bonheur.

 

Je n’ai pas de documents imprimés montrant que l’héroïne de Once you meet a stranger se nomme bien Sheila Gaines, mais une recherche Internet le confirmera aisément, comme la vision de la version française du téléfilm.

S’il était fort curieux de voir apparaître ici Gaines, nom d’une Inconnue que ne pouvaient connaître les scénaristes américains, que dire de la réapparition du plus connu Haines dans la présentation de la version française du téléfilm, réapparition qui ne semble pas être influencée par une réminiscence consciente du film de Hitchcock puisque aucun résumé consulté n’en fait état, alors qu’une mention du remake au féminin (et en couleurs !) de L’inconnu du Nord-Express n’aurait pu qu’attirer le client.

 Ces deux extraits des journaux TéléLoisirs et TéléZ pour le 27 février 2001 (qui était Mardi Gras) montrent que l’erreur commune Haines se situe en amont, vraisemblablement dans une présentation communiquée par TF1 à tous les journaux de programmes TV :

 

A remarquer que TéléZ ajoute une nouvelle coquille. Après avoir « correctement » donné Sheila Haines dans la distribution, elle devient Sheila Hains dans le résumé du téléfilm…

 

Il y a eu une autre diffusion de ce téléfilm sur TF1, avec la même erreur Haines donnée par tous les programmes que j’ai consultés, puis c’est FR3 qui en a racheté les droits, et qui semble en avoir révisé la présentation :

Sur ce TéléZ du 16 septembre 2002, Sheila a retrouvé ses Gaines, mais le nom de Hitchcock n’apparaît toujours pas.

Par ailleurs ce résumé n’est pas vraiment fidèle. Sheila Gaines, pas plus que Guy Haines, n’élabore de plan machiavélique ; ils se contentent d’écouter monsieur ou mademoiselle Anthony sans le/la prendre au sérieux, jusqu’à ce que le meurtre et le chantage modifient leur appréciation…

 

Il y a dans cette affaire Gaines/Haines de multiples à-côtés que je n’approfondirai pas. Rapport au cas précédent, je remarque qu’elle se résume essentiellement à un ballet des lettres G et H qui, ensemble, forment la combinaison « Hg », symbole chimique du mercure. La convocation de Mercure, du trickster jungien, pourrait-elle encore être responsable de ces fantaisies ?

 

Je ne développerai que la coquille à l’intérieur de la coquille, la graphie dans TéléZ « Hains » au lieu de « Haines », fautivement donné en amont pour « Gaines ».

Raymond Hains est un artiste connu, c’est encore un scrutateur des coïncidences bizarres qui semblent pour certains tisser une mystérieuse architecture du réel, à tel point que ses copains parlent de « co-Hains y danse ».

Or quelques mois après cette coquille « Sheila Hains », le centre Beaubourg inaugurait le 26 juin 2001 une rétrospective de l’œuvre de Raymond Hains, où l’on pouvait notamment voir ses variations autour de la coquille de la Shell.

Cette rétrospective côtoyait l’exposition ouverte trois semaines plus tôt : Hitchcock et l’Art : fatales coïncidences. Elle avait été inaugurée le 5 juin par Patricia Hitchcock, fille d’Alfred qui lui a confié trois petits rôles, le premier dans L’inconnu du Nord-Express où elle joue la sœur de la maîtresse de Guy Haines.

Cette coïncidence des coïncidences hitchcockiennes et des « co-Hains y dansent » a induit Hains à réaliser un petit album photo à Dinard, où a été statufié le cinéaste des Oiseaux.

Et une petite addition encore : Alliance interdite est repassé sur TF1 qui l’a diffusé le 15 mars 07. Un programme en ligne donne encore à lire ce 23/09/07 (peut-être sera-t-il supprimé, ou corrigé) en même temps Haines (au générique) et Gaines (dans le résumé) !

 

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