Le numéro 4 des Cahiers Georges Perec, Mélanges,
est paru en 1990 aux éditions du Limon. C’est une édition très soignée, où je
n’ai repéré qu’une coquille flagrante, page 136 : « On aurait attribué
au nom (interdit) de Jéhovah les voyalles du nom autorisé d’Adonaï. »
Il s’agit du résumé d’une notule de 12
lignes de Freud, qui énonce cela sous différentes formes, mais sans entrer dans
des détails demandant une connaissance de l’hébreu biblique que n’avait pas
Freud, ni – je le pense du moins – l’auteur de cette contribution où apparaît
la coquille, Jacques Lecarme (Perec et Freud ou le mode d’emploi).
L’hébreu ancien ne notait que les
consonnes, ce qui ne posait (sans doute) pas de problèmes tant que la langue
était parlée. Lorsque l’hébreu n’a plus été utilisé que pour l’usage religieux,
il a été adjoint aux lettres consonnes un système indispensable de
points-voyelles. Comme il est interdit de prononcer le nom le plus saint de
Dieu, le Tétragramme dont les quatre consonnes sont translittérées JHVH, il a
été imaginé de le remplacer dans la lecture synagogale par le nom ‘DNY
(Seigneur) de quatre consonnes également, qui se lit ‘aDoNaY. Mais il est
interdit aussi de toucher aux consonnes du texte biblique, aussi a-t-on laissé
les consonnes JHVH en leur adjoignant les points voyelles a.o.a de ‘aDoNaY.
C’est là que ça se corse, car pour une
raison totalement inconnue des meilleurs spécialistes, ce se sont pas tout à
fait ces voyelles qui accompagnent les consonnes JHVH, mais bien é.o.a, ce qui
n’empêche pas les Juifs de savoir qu’il faut lire ‘aDoNaY, mais a donné lieu à
une erreur des traducteurs de la Bible lorsqu’ils ont décidé d’abandonner le
« Seigneur » jusqu’alors utilisé. Ce fut la naissance de
« Jéhovah », invention qui a connu le succès que l’on sait, toujours
d’actualité bien que les spécialistes aient établi que la prononciation
originelle de JHVH devait être quelque chose comme Jahvéh.
Sans chercher à approfondir plus avant,
le nom Jéhovah procède donc d’une erreur, sinon d’une série d’erreurs. En tout
état de cause, une lecture plus conforme aux intentions originelles aurait été
« Jahovah », or ce texte « (…) Jéhovah les voyalles (…) »
rapproche la forme fautive entérinée par l’usage d’une aberration évidemment
involontaire remplaçant réciproquement un « e » par un
« a ».
C’est, me semble-t-il, la seule faute de
ce texte assez long.
Voici la coquille au bas de la page 136,

la phrase se terminant par
« d’Adonaï. » page suivante.
Pour qui voudrait un point de vue
autorisé sur la question, voici celui du père Paul Joüon dans sa Grammaire
de l’hébreu biblique (nous sommes loin de cette science dans la notule de
Freud) :

La coquille « Jéhovah
voyalles » est remarquable en elle-même, mais elle prend un tout autre
tour dans un contexte perecquien. Perec a écrit un roman entier sans utiliser
la lettre « e », La disparition, dont le sujet même est la
disparition de cette lettre, ce qui donne lieu à de multiples jeux de
langage ; ainsi un personnage important en est Anton Voyl, dont le nom
n’est autre que le mot « voyelle » épuré des « e »
interdits.
Le hasard a d’ailleurs voulu qu’une
réédition récente de La disparition donne réalité à un cauchemar de
Perec, où il se trouvait confronté à de multiples « e » oubliés.
Pages 53, 119, 187 et 235 de cette édition Gallimard d’avril 03, entre autres
coquilles, quatre « a » ont été remplacés par des « e », de
quoi faire un Tétragramme. Voici la première de ces coquilles, qui n’est pas
sans signification :

(By courtesy of Frederic Schmitter Esq.) |
Cette erreur, absurde comme les autres, montre que ces bizarreries
proviennent d’une reproduction du texte original par le biais d’un logiciel de
reconnaissance de caractères, et que cette opération a été suivie d’une
correction insuffisante.
Ce cas est particulièrement délectable,
puisque ce « vol du bourdon » qui « alarma fort Anton Voyl trois
jours avant sa disparition » fait allusion au « bourdon »
typographique, terme du métier désignant l’omission d’une lettre.
Pour serrer au plus près le contexte,
Jacques Lecarme étudie dans ces Cahiers Perec 4 les citations de Freud
dans La vie mode d’emploi, et cette citation déguisée est issue du chapitre
56 de ce monument, où Perec a probablement donné une de ses plus belles
réalisations intertextuelles avec la reproduction du sommaire d’une revue
imaginaire de linguistique, dont chaque détail demanderait une exégèse poussée.
Voici la rubrique concernée (la page
entière ici) :

Perec a donc attribué cette freudaine à
Robin Marr, qui au premier degré correspond à une transformation de Marthe
Robert, dans la Révolution psychanalytique de laquelle Perec a découvert
l’existence de cette notule de Freud.
Lecarme considère en outre que
« Marr » renvoie d’évidence à Nicolas Marr, linguiste protégé de
Staline. Pourquoi pas ? mais une encyclopédie me donne le nom de David
Marr, neurophysiologiste qui ne pouvait être ignoré de Perec, documentaliste
dans un labo de neurophysiologie. La théorie de la vision de ce Marr pourrait
s’accorder avec la reconnaissance du substitut du Tétragramme grâce à ses
voyelles, ou encore avec le fait que la plupart des coquilles passent
inaperçues de la plupart des lecteurs qui identifient les mots globalement,
sans avoir besoin d’en déchiffrer chaque lettre.
La mention du Tétragramme au sommaire de
cette revue est par ailleurs une fantastique coïncidence que j’ai notamment
développée ici.
Au plus bref, il n’existe à ma connaissance que deux textes policiers où une
série de meurtres est associée aux quatre lettres JHWH, La mort et la
boussole de Borges et L’adversaire de Queen. Le pseudonyme
« Ellery Queen » a recouvert de multiples configurations d’auteurs,
en l’occurrence L’adversaire est une intrigue de Frederic Dannay mise en
forme par Theodore Sturgeon, ce qui n’a été révélé qu’après la mort de Dannay
en 1982. Or le sommaire de la revue imaginée par Perec fait apparaître en tant
qu’auteurs un personnage de Borges et un personnage de Sturgeon, sans ambiguïté
pour qui connaît les œuvres concernées.
Incidemment la première édition française
de L’adversaire, chez PAC en 1978, est riche en coquilles variées.
Notamment l’IMPRIMERIE ENFANTINE qui sert à imprimer les lettres JHWH est
orthographiée ainsi page 40, mais devient INFANTINE page 93 (les rejetons de La
Disparition y sont souvent des « infants ») :

Le personnage de Sturgeon est Pierre
Ganneval, qui dans le roman en VO The dreaming jewels est surnommé
Cannibal. Il est apparu depuis un autre personnage surnommé Cannibal, le
docteur Hannibal Lecter imaginé par Thomas Harris.
Ganneval/Hannibal, ceci me rappellerait
aisément l’affaire Gaines/Haines.
Incidemment, Perec a collaboré au
scénario du film Les Jeux de la comtesse Dolingen, réalisé par sa
compagne Catherine Binet. La première scène se passe dans un compartiment de
train, où trois Argentins un brin éméchés chantent Louise. La quatrième
occupante du compartiment, étrangère au trio, sourit et dit : « C’est
drôle. Je m’appelle Louise, Louise Haines. »