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l'art Sinoué

 

 

2 août : au marché de Digne je regarde les polars d'occase, et je me décide pour Les Silences de Dieu, de Gilbert Sinoué, à cause de la première phrase de sa 4e de couverture: Célèbre auteur de romans policiers, Clarissa Gray vit retirée sur une île, aux confins de l'Ecosse.

Ceci m'a suffi, m'évoquant Cordelia Gray, l'enquêtrice de L'Ile des morts, de PD James, où j'avais noté la phrase "Nous sommes dix sur cette île, et l'un d'entre nous est un assassin.", référence évidente à Dix petits Nègres, et je m'intéresse de près à tous les clones de ce roman fondateur.

De fait Clarissa Gray, la romancière de Sinoué, est calquée sur Agatha Christie, et elle enquête sur une série de 10 individualités assassinées les unes après les autres... Et ces individualités ne sont autres que les 10 anges du paradis...

Eh oui, ces anges en principe immortels sont tour à tour frappés par un mystérieux ennemi, et, incapables de penser à mal et donc de mener une enquête criminelle, ils ont pensé à faire appel à leur auteur favori (car on lit des polars au paradis), et c'est le chef de ces anges, Gabriel, qui s'incarne pour la charger de cette mission, trouvant ainsi la mort à son tour.

 

Il est fait allusion aux sefirot de la Kabbale, et ces dix anges intermédiaires entre Dieu et les hommes sont comme les sefirot partagés en 3 anges supérieurs et 7 inférieurs, d'où une homologation est envisagée par Clarissa Gray, ce qui m'amène à la plus totale sidération.

En effet j'étais alors en train d'écrire un billet sur mon blog complété par cette page sur mon site à propos des coïncidences unissant les deux films d'Aronofsky sur des sujets originaux, Pi et The Fountain, où dominent les nombres 216 et 620 qui sont les valeurs de deux des sefirot, Gevoura et Keter, et qui sont aussi les nombres de lettres de deux passages importants de la Bible hébraïque, nombres déjà commentés avant l'apparition de la Kabbale 

Keter est la première sefira, la plus importante, correspondant à la volonté divine.

Gabriel est un des 4 archanges dans la tradition juive, où il est subordonné à Michael. Gabriel étant construit sur la même racine gavar, "être fort", que Gevoura, il est souvent homologué à cette sefira, notamment dans le Zohar.

Ainsi au moment même où je m'efforçais de décrire les points communs entre Keter et Gevoura, je découvre par hasard un livre où, d'une certaine façon, Gevoura prend la place de Keter. Je me permets de supposer qu'il ne doit pas y avoir des masses de romans où apparaissent les sefirot, et qu'il est très probable que parmi ceux-ci cette possibilité d'homologation de Gevoura à Keter soit unique.

 

Il est cependant possible de reconstituer la démarche logique ayant présidé à ce motif : le paradis de Sinoué se veut oecuménique, et dans la tradition chrétienne l'ange principal est évidemment Gabriel, comme dans la tradition islamique où il se nomme Djibril. L'idée d'assassiner les anges impose de limiter raisonnablement leur nombre, et il est facile de songer au nombre 10 du plus fameux polar qui a déjà inspiré de multiples clones. Enfin l'idée "10 anges" amène aux 10 sefirot pour honorer la tradition juive...

A moins que l'idée de départ n'ait été d'adapter Dix petits Nègres aux sefirot, alors que d'autres décades typiquement juives ont déjà fait l'objet de produits dérivés, comme le Décalogue (La décade prodigieuse de Queen) ou les Plaies d'Egypte (Requiem pour dix cerveaux en fugue d'Andrevon ou Le numéro 10 de Bialot). Les anges avec Gabriel à leur tête seraient venus ensuite par oecuménisme. 

Incidemment, j'ai eu en 2000 l'idée d'une série christienne de 10 meurtres selon la thématique des sefirot, mais j'ai jugé bon d'explorer mon implication personnelle sur cette autre page.

 

Il est difficile de faire la part exacte entre ce qui est personnel et ce qui l'est moins. Pour ce qui précède je suis tout à fait persuadé du caractère exceptionnel des valeurs 620 et 216 des sefirot concernées, indépendamment de mon intérêt immédiat. Ce qui vient flirte encore avec mes intérêts particuliers puisqu'il s'agit du nombre d'or, et je vais m'efforcer d'oublier ma science en la matière pour rester au niveau du roman de Sinoué.

Gabriel meurt donc sous les yeux de Clarissa Gray, lui laissant un document chiffré que son ami William Maclean décrypte. Gabriel y relate l'extermination des anges au paradis. Sept des siens y sont déjà passés, ne restent que lui, Daniel et Samel. Il soupçonne les trois hôtes de marque du paradis, Moïse, Jésus et Mahomet, mais entrevoit une vérité si bouleversante que son âme se refuse à l'accueillir : "Tout serait dans le nombre 19 et le jumeau en 0,809."

Les enquêteurs sèchent sur cette phrase énigmatique, jusqu'au chapitre 22 (sur 25). C'est encore Maclean qui éclaircit le second point, car on soupçonnait déjà que 19 était le nombre divin structurant le Coran. Je suppose que Sinoué s'est basé sur l'article 19 dans le Coran du Dictionnaire des symboles musulmans de Malek Chebel (première édition), dont il a eu la sagesse de ne livrer que les prémices (l'auteur de ces recherches, Rashad Khalifa, a voulu trop bien faire, bidouillant un brin des résultats qui auraient été suffisamment remarquables sans ces regrettables manipulations, et l'article a été retiré des éditions suivantes).

Et puis 0,809, c'est la moitié du nombre d'or, soit la divine proportion, Phi = 1,618... Clarissa en déduit que Gabriel faisait allusion à Dieu, et le casier judiciaire du suspect est on ne peut plus chargé...

 

C'est alors que Dieu intervient dans le débat, car il suivait l'enquête sous l'apparence de Morcar, petit-fils de Maclean et boy-friend de la secrétaire de Clarissa. C'est une nouvelle occasion pour lui de tenter d'expliquer sa nature, ce à quoi il s'est déjà essayé à trois reprises, en communiquant avec Moïse, Jésus, et Mahomet, mais à chaque fois son message a été mal compris.

Donc Dieu est bien à plaindre car IL EST, un point c'est tout. De toute éternité, et puis un beau jour il s'est aperçu qu'il pouvait créer des mondes, ce qui lui a donné un peu de distraction, mais il n'est pas seul, son frère jumeau Satan s'acharne à contrecarrer ses entreprises, et c'est lui le responsable des meurtres des anges...

C'est la première fois que Dieu s'incarne, ce qui lui permet un nouveau regard sur sa création, et des idées pour l'améliorer... Il décide aussi de ne plus tenter de communiquer directement avec ses créatures; Clarissa sera son ultime messagère, à elle de transmettre la vérité à l'humanité, ce à quoi elle rétorque que personne ne la croira...

 

Au cours du récit Kathleen, maîtresse de Morcar, calcule la valeur de son nom, 

MORCAR = 13+15+18+3+1+18 = 68

ce qui se réduit à 14 (6+8), puis 5 (1+4), "symbole de l'Homme-Dieu de par les cinq plaies du Christ en croix", lit-elle sur une page web numérologique.

Je me sens autorisé à calculer pareillement les noms des deux enquêteurs qui ont résolu l'énigme 0,809:

CLARISSA  GRAY = 82  51 = 133

WILLIAM  MACLEAN = 79  49 = 128 

Le gématron confirmera que les partages dorés de 133 et 128 sont 82-51 et 79-49. J'ai estimé à environ 1 chance sur 30 la probabilité d'avoir un tel "nom doré", si bien que la probabilité pour que deux noms soient dorés serait d'1 chance sur 900, sans tenir compte que les deux partages sont identiques (prénom>nom) et que les nombres en jeu ne sont pas quelconques au regard de l'énigme initiale.

En effet l'unité divine est à partager en deux, a priori 0.5 pour Dieu et 0.5 pour Satan (je reprends les points séparateurs au lieu des virgules), or les valeurs 51 et 49 des noms encadrent au plus près 50. La moyenne des valeurs des prénoms est 80.5, ce qui est peut-être l'équivalent le plus proche de 0.809 donné par deux nombres entiers.

Quoi qu'il en soit, je suis plutôt certain que Sinoué n'a rien calculé, car, en tant que spécialiste en numérologie, je décèle qu'il n'est guère familier en la matière et qu'il copie de la documentation externe, en se bornant à ce qu'il a compris pour ne pas dire de bêtises.

 

Si la relation 79/49 est parfaite (49 est le plus proche entier de 79/Phi et 79 le plus proche entier de 49xPhi), ce n'est pas le cas de 82/51: la relation parfaite est 83-51, or 83 est précisément la valeur de SINOUE. Si mistress Gray s'est désistée pour révéler la vraie nature de Dieu, monsieur Sinoué a eu moins de scrupules.

Chaque fois qu'un roman a pour personnage principal un écrivain, le lecteur est en droit de supposer que l'auteur lui a prêté quelques traits personnels. Je m'émerveille qu'ici les valeurs des deux noms Gray/Sinoué soient en parfait rapport d'or, et que le couple de nombres 51-83 soit remarquable, en partie en résonance avec mes recherches, mais aussi tout à fait indépendamment puisque 51.83° a pour cosinus 0.618... (1/Phi): c'est notamment la pente de la pyramide de Kheops, citée par Maclean comme exemple d'architecture antique dorée.  

 

Le nombre d'or à Kheops apparaît dans le rapport de l'apothème d'une face à sa demi-base, ceci ne signifiant pas obligatoirement que les concepteurs de la pyramide connaissaient le nombre d'or. Quoi qu'il en soit, le rapport de l'apothème à la base est donc de 0.809, l'un des éléments de l'énigme qui à mon humble avis n'aurait pas fait long feu pour quiconque d'un peu familier avec les nombres. Il est assez immédiat de passer de 0.809 à 1.618, même sans "jumeau" contextuel, et la présence de 19 dans l'énigme pouvait être un indice supplémentaire.

Car il existe un autre "nombre d'or", celui du calendrier, nombre de 1 à 19 indiquant le rang de l'année en cours dans le cycle de 19 ans dit de Méton. L'almanach du facteur de 2008 donne pour cette année nombre d'or : 14.

 J'étais assez certain de voir ceci mentionné dans l'explication finale, et il n'en est rien. Je pense plus à une ignorance pardonnable qu'à une finesse.

Les protagonistes utilisent volontiers le web, or une recherche sur le nombre 809 mène aisément à cette page, où est distinguée la suite dorée additive débutant par 1 et 5 (Keter et Gevoura !), dont le 13e terme est 809.

 

Morcar, soit Dieu incarné, alias le Nombre d'or, découvre la musique de Bach et écoute à longueur de journée la Messe en si mineur, que j'ai pu appeler Messe en phi majeur, pour sa structure dorée remarquable. Si je trouve mes analyses pertinentes, on en trouve d'autres dans le livre entièrement consacré au nombre d'or chez Bach, Bach ou la Passion selon Jean-Sébastien, où l'oeuvre majeure la plus commentée est cette Messe. Il est toutefois assez douteux que cette recherche ait inspiré Sinoué puisqu'elle a été publiée en 2003, année de parution des Silences de Dieu.

 

J'ai retardé le détail de la composition de la décade d'anges qui sera facilement encore plus rébarbatif que ce qui précède.

Il y a donc 3 anges supérieurs, Gabriel, Raphael et Samel, et 7 anges inférieurs, Yeliel, Elemiah, Hekamiah, Kaliel, Mihahel, Daniel et Iah-Hel.

Gabriel et Raphael appartiennent au groupe des 4 archanges traditionnels, avec Michael et Uriel. Samel est une forme de Samael, l'ange de la mort dans la tradition juive, aussi un nom de Satan. Dans le récit de Sinoué, Samel est le seul ange survivant lors du dénouement, je ne sais ce qu'il faut en penser.

Les noms des 7 anges inférieurs sont empruntés à la liste des 72 anges dits "de la Kabbale", déjà rencontrée chez Werber. Je n'ai pas réussi à savoir quand était apparue cette liste, obtenue à partir des 3 versets successifs de 72 lettres Ex 14,19-21, dont l'aspect théurgique est au moins attesté depuis le Bahir, au 12e siècle. La référence à ces 3 versets de 72 lettres est immédiatement suivie dans le Bahir (sections 107-108) de l'association de Gabriel à Gevoura, et il sera plus explicite dans le Zohar (108b-109a) que ces 216 lettres correspondent à la valeur numérique de Gevoura.

La seule gématrie hébraïque donnée par Sinoué est l'exemple classique de Jacob déclarant "J'ai séjourné (chez Laban)", garti = 613, le nombre des mitsvot de la Tora, connotant qu'il a observé ces 613 mitsvot. Ceci page 206, et l'érudit juif interrogé par Clarissa Gray enchaîne sur les 10 sefirot, partagées en 3 supérieures et 7 inférieures, ce qui rappelle aussitôt à Clarissa la répartition des 10 anges communiquée par Daniel, avant son assassinat.

Comme je l'explique en détail ici, les 613 mitsvot sont étroitement associées aux 620 lettres du Keter Tora, des Dix Commandements, à tel point que le Bahir (section 124), qui homologue les 10 sefirot à ces 10 Commandements, assure que le décompte de leurs lettres mène à 613.

Ainsi les thèmes hébraïques développés dans Les Silences de Dieu peuvent-ils être indirectement reliés aux valeurs 216 et 620 de Gevoura et Keter

Je remarque, sans envisager d'intention réelle, qu'un point fort du livre est les interrogatoires des témoins Jésus, Moïse et Mahomet, respectivement aux chapitres 19, 20, et 21 du livre, soit les numéros des versets d'Ex 14 à partir desquels sont formés les noms des anges.  

 

Il est amusant que les noms de ces anges supposés limités à 7 soient empruntés à un ensemble connu de 72. L'examen des anges choisis montre qu'ils occupent les rangs 2-4-16-18-48-50-62 de la liste classique, reflétant l'ordre des 72 lettres d'Ex 14,19.

Ils sont donc tous de rang pair, ce qui n'avait a priori qu'une chance sur 128 d'arriver par hasard. On peut encore déceler un semblant de régularité dans les paires 2-4, 16-18 (qui peut rappeler le nombre d'or 1.618), et 48-50, paires de pairs consécutifs. Il reste Yah-Hel, qui nous est dit être un ange féminin, comme Yeliel et Samel, les 7 autres anges étant masculins. Le 7e ange inférieur féminin évoque la 10e sefira, Malkhout, dont la valeur 496 est comme celle de Keter un multiple de 62. Diverses spéculations associent Keter Malkhout (expression biblique, "la couronne de royauté"), dont la somme numérique 1116 est identique à celle des deux premiers mots de la Bible, Bereshit bara.

J'ai toujours du mal à imaginer une intention secrète chez Sinoué, qui semble s'embrouiller dans ses anges, ainsi la première victime du serial angel killer est Yeliel page 97, puis Kaliel page 171. Si l'erreur est peut-être cette fois intentionnelle, Jésus interrogé sur les noms des victimes reconnaît en Raphael, Gabriel et Mihahel des noms d'archanges (alors que Mihahel est bien distinct de Michael, dont le nom apparaît assez miraculeusement au 42e rang des 72 anges).

 

Puisque Sinoué lui-même utilise la gématrie actuelle comme la gématrie traditionnelle hébraïque, j'ai calculé pour voir les valeurs des noms des anges, qui en français donnent

165 = 3 x 55 pour les 3 anges majeurs et

371 = 7 x 53  pour les 7 anges mineurs;

En tout 536 pour les 10 anges, rien à dire de spécial sauf que c'est un multiple de 67 (8 x 67), comme 1407 (21 x 67), somme des valeurs des noms des 10 anges en hébreu. Je rappelle le couple Gray-Sinoué, 51-83 dont la moyenne est 67.

 

Je remarque enfin que, page 328, Clarissa dans son exposé sur le nombre d'or en donne les 42 premières décimales, qui commencent par .618 et s'achèvent sur 309... L'énigme portait sur 0.809 moitié de 1.618, l'arrondi de Phi dont l'inverse (1/Phi) est 0.618 dont la moitié est 0.309.

Le nombre d'or est Dieu, et Dieu dans ce roman s'est incarné en Morcar dont son amante calcule la valeur, 68. 68 est le double du nombre de Fibonacci 34, précédé par 13 et 21. Ainsi 68 se répartit en 42, le nombre de décimales du nombre d'or données par Clarissa, et 26, le nombre du Tétragramme YHWH et des anges donnés dans la section 216 des Thanatonautes de Bernard Werber, issus de la même liste de 72 anges née des 216 lettres d'Ex 14,19-21.

 

Les noms hébraïques et transcrits des 10 anges choisis par Sinoué:

246 גבריאל  Gabriel 54

311 רפאל  Raphael 61

131 סמאל   Samel 50

81 יליאל  Yeliel 68

155 עלמיה  Elemiah 53

160 הקמיה  Hekamiah 56

91 כליאל  Kaliel 50

 86 מיהאל  Mihahel 56

 95 דניאל  Daniel 45

 51 יההאל  Iah-Hel 43