Bernard et Rémi

A la suite de toutes les curiosités découvertes dans l’œuvre de Bernard
Werber, il urgeait de prendre contact avec l’auteur pour savoir si elles
étaient voulues. Son site donnait une adresse mail, mais il indiquait sur son
blog qu’il ne trouvait plus le temps de lire ses messages.
Le programme de ses signatures indiquait qu’il serait à la Fête du Livre
à Porquerolles le 3 novembre, ce qui était plus sympa comme cadre de rencontre
qu’une grande librairie au milieu d’une multitude de lecteurs. Le matin du 3
j’ai donc fait les 150 km me séparant de la Tour Fondue, d’où partent les bateaux
pour Porquerolles, où je suis arrivé vers midi.
A 14 h, je pus remettre à Bernard REWERBERATIONS
et m’entretenir quelques instants avec lui.
Comme je l’écrivais dans ce texte, mes décryptages se heurtaient à
quelques dissonances gênantes, qui me faisaient douter des intentions
effectives de l’auteur, mais je ne m’attendais pas à un démenti presque total.
Certes il y a bien une structure en miroir des sections ou chapitres de La
Révolution des fourmis, par « reflet » dans le Carreau central,
mais Bernard(=62) Werber(=71) a déclaré n’avoir jamais eu l’idée de ces
équivalences, en conséquence toute la construction que j’ai vue autour des 62
et 71 sections des parties centrales du roman, Pique et Carreau,
résulte d’une série de hasards.
Hasard donc si le procédé A=1, B=2, etc., permettant de calculer
Bernard=62 Werber=71 est décrit dans une section du roman.
Hasard également si les deux maîtres mots du livre, EVOLUTION(=133) et
REVOLUTION(=151), correspondent au nom de l’auteur (62+71=133) et à l’équation
1+1=3 ouvrant le livre, UN(35)+UN(35)+TROIS(81)=151, équation équivalant par sa
forme résumée 113 au nombre de sections des deux autres parties Cœur et Trèfle
encadrant les 133 sections de Pique et Carreau (à condition de
compter pour une section la citation 1+1=3 en exergue du roman).
Hasard encore s’il correspond des sections significatives au découpage
syllabique du nom de l’auteur, notamment pour la première syllabe
BER=2+5+18=25 : la 25e section de Pique, 85e
du roman, évoque Bach qui s’est immiscé dans son Art de la Fugue par les
notes B-A-C-H ; c’est en fait ce point qui m’avait fait douter car Werber
semblait ignorer que cette signature était aussi numérique (c’est dans la 14e
fugue que Bach introduit ce motif BACH=2+1+3+8=14).
Hasard enfin tout le reste, notamment ce qui me touchait le plus, les
harmonies d’or, dans ces parties Pique et Carreau et ailleurs,
bien que le nombre d’or soit explicitement présent, et à la section d’or de la
première partie…
Autre hasard la curiosité qui avait éveillé mon attention sur l’œuvre de
Werber, la présence section 216 des Thanatonautes de ce qui m’avait
semblé une nette allusion à un curieux passage biblique de 216 lettres. Je ne
doutais pas que cette allusion ait été intentionnelle, mais je me demandais
s’il savait qu’une coïncidence similaire fortuite apparaissait dans l’édition
de référence du Zohar, cité à plusieurs reprises dans les Thanatonautes,
où le détail des 216 lettres est donné au feuillet 108b, soit à la
page 216 (voir ici la page 216 du Zohar et la
section 216 des Thanatonautes).
Alors Bernard ignorait non seulement cette coïncidence du Zohar,
mais le motif même des 216 lettres originelles de la Bible, aussi bien
évidemment ne pouvait-il y penser en écrivant sa section 216, et les quelques
curiosités annexes que j’avais repérées dans cette section étaient de simples
erreurs…
Ma curiosité ne s’était pas éteinte après avoir écrit Rewerberations,
et une dernière découverte me turlupinait. Croyant déceler une certaine
abondance de relations d’or et de nombres de Fibonacci dans l’œuvre de Werber,
je me suis demandé si le nom de son premier personnage, la fourmi 103 683e,
ne pouvait se décrypter dans cette optique, et j’ai regardé une table des
nombres de Fibonacci et de Lucas, où j’ai découvert que les termes 23-24-25 de
la suite de Lucas étaient 64 079 - 103 682 - 167 761. L’héroïne de Werber est
donc à une unité près le 24e nombre de Lucas, ce qui pourrait être
la façon la plus simple de le déguiser.
M’étant préparé à rencontrer un maître ès nombres, j’ai interrogé
Bernard sans préciser ce qu’est la suite de Lucas, suite additive se déduisant
facilement de la suite de Fibonacci, et offrant de plus une expression
immédiate car son terme de rang n équivaut à la somme
Ln = Phin + phin
Phi (le nombre d’or 1.618033…) et phi (– 0.618033…, la même suite
infinie de décimales) étant les deux solutions de l’équation du nombre d’or, x2
= x + 1
L’équation ci-dessus est exacte et donne toujours un résultat entier,
mais à mesure que n croît le terme phin devient infinitésimal et Ln
est pratiquement équivalent à Phin.
Enfin ces précisions données ne changent rien à la réponse de
Bernard : il ne connaissait pas le 24e terme de la suite de
Lucas…
Et pourtant ç’aurait été joli, car quand 103 683e (ou Phi24+1e)
convole, qui choisit-elle pour époux ? Prince 24e. Par ailleurs
le Lucas 25 est un nombre palindrome, 167 761, ce qui est intéressant en soi,
mais de plus ce nombre correspond à un autre personnage de fiction : chez
Disney, les Rapetou qui en veulent à la fortune de Picsou sont identifiés par
leurs matricules de bagnards, des nombres de 6 chiffres composés de deux
permutations des chiffres 1-6-7 ; l’un d’eux est 167-761 (aussi connu sous
le nom de Baby Face, on peut le vérifier en googlant « Beagle Boys
167-761 »).
Ainsi donc tout ceci est à oublier, mais il m’a semblé que le
commentaire de Bernard laissait supposer qu’il n’avait pas choisi au hasard le
nom de son héroïne, et une circonstance peut-être dictée inconsciemment m’amène
à une autre piste au moment où j’écris ceci.
Quelques lignes plus haut, j’ai donné les 6 premières décimales de Phi
(et phi), 618033, et je m’aperçois que 103683 correspond à une permutation
ordonnée de ces chiffres, ordonnée car s’il correspond aux chiffres 618033 l’ordre 1-2-3-4-5-6, l’arrangement 103683 représente l’ordre 2-4-6-1-3-5, la
séquence des rangs pairs suivie de la séquence des rangs impairs (on peut
imaginer les 6 chiffres tatoués sur les 6 pattes de la fourmi, permettant les
deux lectures 61 80 33, par paires de pattes, et 103 683, par côtés).

C’est peut-être encore un hasard, du moins peut-on en estimer la
probabilité, en oubliant la régularité de la permutation : il y a 900000
nombres de 6 chiffres (de 100000 à 999999), parmi lesquels seuls 300 sont des
permutations des 6 premières décimales de Phi (ou phi), soit 1 chance sur 3000
de choisir par hasard une de ces permutations. La probabilité de choisir un
arrangement aussi « ordonné » que 103683 serait beaucoup plus faible,
mais le concept d’ordre est, au moins en partie, subjectif.
Dans la section 38 de La Révolution des fourmis sont données les
7 premières décimales du nombre d’or, « 1,6180335 » (avec une erreur
sur la 7e, 5 au lieu de 9, rectifiée dans Le Livre secret des
fourmis). Werber, comme moi, est un grand admirateur de Philip K.
Dick ; dans son roman le plus fantastique, car le plus proche de sa vie, Siva,
Dick rejoint une étrange association d’initiés, qui se reconnaissent notamment
par les 6 premières décimales du nombre d’or…
Peut-être Bernard n’y reconnaîtra-t-il encore pas la démarche qui l’a
conduit au choix de 103 683e, mais un simple démenti ne me suffira
pas ici. Non que je mette sa parole en doute, ainsi je n’ai aucune difficulté à
admettre qu’il ait ignoré quel était le 24e terme de la suite de
Lucas, et qu’en conséquence aucun processus logique usuel ne rende compte du
voisinage immédiat de ce nombre avec 103 683, en revanche il est établi qu’il
connaissait le nombre d’or, et notamment ses premières décimales. On peut même
considérer que l’erreur sur la 7e décimale de La Révolution des
fourmis démontre que Werber ne s’intéressait qu’aux 6 premières décimales,
qu’il connaissait par cœur, et pour cause.
Toujours est-il que, quelle qu’ait été la conscience effective de ces 6
chiffres lors du choix de 103 683e, la correspondance absolue est
indéniable, et qu’il devient fantastique, plus encore si c’était inconscient,
que cette permutation régulière des 6 premières décimales de Phi soit à une
unité près une puissance de Phi, ou mieux encore, le premier nombre de 6
chiffres des suites de Lucas ou de Fibonacci. On peut écrire encore, puisque le
premier nombre de la suite de Lucas est 1 :
103683 = 1 + 103682 = L1 + L24 = Phi + phi + Phi24 + phi24
La coïncidence est extraordinaire en elle-même, mais elle avait peu de
chance d’être découverte sans cette actualisation de 103 683e,
héroïne née dans l’esprit d’un amateur du nombre d’or.
Incidemment, un membre
de La Fourmilière, forum des lecteurs de Werber, a choisi pour pseudonyme
103 682e.
Ici se précise un vertige déjà pressenti. Un créateur est-il le maître
absolu de son œuvre ? ou son inspiration est-elle supervisée par une force
extérieure ? Sans prétendre répondre à ces questions je constate que
d’autres se les sont posées, envisageant des hypothèses en dehors de la
mystique ou de l’irrationnel : Jung et son inconscient collectif, Bohm et
son ordre implié, Sheldrake et ses champs morphogénétiques, entre autres…
Si j’ai rencontré maintes fois des structures non intentionnelles dans
des œuvres littéraires, le cas Werber est particulièrement intéressant pour
plusieurs raisons :
– Le fait que l’auteur soit vivant et puisse confirmer ses
(non-)intentions.
– La cohérence de l’ensemble des coïncidences, pour La Révolution des
fourmis notamment.
– L’appui donné par ces coïncidences aux idées de l’auteur, très
favorable aux théories marginales.
– Le parallélisme de ce cas avec celui de Georges Perec.
Très brièvement je me suis penché sur un poème de Perec parce que sa
structure en vers correspondait aux valeurs numériques de ses nom-prénom, 47-76
qui sont des nombres de Lucas, en rapport d’or idéal, et dans ce poème où
apparaît l’expression « nombre d’or » j’ai décelé de multiples
relations d’or, notamment basées sur les nombres de Fibonacci.
J’ai publié ces résultats, accueillis avec beaucoup de scepticisme
jusqu’à ce que soient retrouvés les brouillons de l’œuvre en question. Ils
montraient d’abord que Perec avait bien envisagé une contrainte utilisant les
nombres de Fibonacci, mais aussi qu’il n’existait nul indice d’une réalisation
effective de contraintes numériques, alors qu’elles se signalent par
d’abondantes traces de comptages dans tous ses autres brouillons de textes de
ce type.
Ceci est détaillé sur mon site, mais deux
points sont à souligner ici :
– Comme il correspond un Prélude-Fugue du Clavier bien tempéré en
62-71 mesures à Bernard-Werber, un autre en 76-47 mesures correspond à
Perec-Georges, et ces deux ensembles étaient particulièrement distingués dans
mon analyse dorée
de l’œuvre.
– Le nom Perec seul peut évoquer, non les 6 décimales du nombre d’or
1.618033…, mais ses 6 premiers chiffres, puisque PeReC est célèbre pour avoir
écrit un roman sans « e », or les consonnes P-R-C ont les rangs
alphabétiques 16-18-03.
Werber peut être considéré comme un auteur à contraintes, ne serait-ce
que par l’architecture extrêmement ambitieuse de La Révolution des fourmis,
dont j’avoue d’ailleurs ne pas comprendre tous les tenants et aboutissants,
après avoir vu mon enthousiasmante interprétation réfutée. Ses autres romans
ont aussi des structures visiblement élaborées, il est clair qu’aucun nom de
personnage n’est choisi par hasard…
Bernard m’a dit qu’une première version des Fourmis contenait un
autre récit codé dans la séquence des initiales de toutes les phrases, ce qui
m’a rappelé bien des choses, notamment une formidable coïncidence que j’avais
failli évoquer dans Rewerberations : en 2002, l’année où j’ai lu Les
Thanatonautes, le numéro de janvier de Pour la Science, que je lis
régulièrement, a consacré un entrefilet à une expérience initiée par mon ami JP
Le Goff.

La curiosité, remarquablement parallèle au fait que mon prénom soit
l’anagramme de « fourmi » en néerlandais, mier, c’est que
l’insertion de l’image du mot « ants » écrit par les fourmis s’est
faite au niveau de 5 lignes du texte, les amenant à s’achever sur les
caractères « , à t n s », soit précisément les lettres de
« ants »…
Le Goff alerté a constaté de son côté que les 4 premières lignes du
texte s’achevaient sur les caractères « a.nt », soit la fourmi au
singulier, hantant décidément ce pavé de texte que je m’aperçois aujourd’hui
être un presque idéal rectangle d’or (10 x 6.2 cm, en ne comptant pas l’image).
Je me rends compte en écrivant ceci à quel point les thèmes werberiens
recoupent les intérêts de Le Goff, et les miens, souvent par raccroc puisque
c’est Le Goff qui a éveillé mon attention sur 216, sur le nombre d’or, sur les
fourmis… Relisant la relation d’une intervention sur
le nombre 216 qui avait été l’occasion d’une formidable coïncidence sur le
nombre d’or, fondatrice en ce qui me concerne, je m’avise que cette
intervention avait consisté à calligraphier 26 opérations impliquant 216, alors
que quelques mois plus tôt j’avais spéculé sur l’énumération de 26 anges dans
la section 216 des Thanatonautes, mais il m’a fallu cinq ans pour
percevoir ce parallélisme.
Il est fort difficile d’imaginer une quelconque logique à ce
parallélisme, mais il me semble nécessaire de citer quelques-uns des échos
entre l’œuvre de Werber et ma propre expérience, afin de ne pas laisser penser
qu’une explication pourrait être trouvée dans
cette œuvre seule. Non qu’elle se trouve dans ma propre œuvre, tout
simplement suis-je plus apte à parler de ce qui me concerne, et j’ai la
faiblesse d’espérer faire partager mon émerveillement.
Ainsi l’écriture de ces pages werberiennes a suscité son contingent de
bizarreries.
J’ai indiqué dans Rewerberations mon ébahissement devant le fait
que, par le hasard des disponibilités en médiathèque, mes deux premières
découvertes aient concerné les nombres 216 et 133, alors que 216 se partage
selon la section d’or en 133 et 83 (en arrondissant aux plus proches entiers,
sinon 216 x 0.618 = 133.488).
Je me suis aperçu en commençant cette page que le Var où se trouve
Porquerolles est le département 83, et que j’ai donc rencontré monsieur 133
dans le 83…
J’ai dédié ma première page Darren Bernard
à Anna et Liza, qui existent bel et bien, avec une petite idée derrière la
tête : ces amies, mère et fille, ont pour leurs prénoms des valeurs en
rapport d’or, 30 et 48.
J’ignorais en effectuant cette dédicace que La Révolution des fourmis
me mènerait à la tonalité de cis moll chez Bach, s’exprimant par deux
mots dont les valeurs dans l’alphabet utilisé pour les calculs bachiens sont
précisément 30 et 48.
Mon attention éveillée par cette coïncidence m’amène à un autre écho.
Les fameuses 216 lettres ont servi à forger 72 noms d’anges à partir de 72
combinaisons de 3 lettres. Dans sa section 216, Werber a énuméré 26 de ces
anges, que j’ai vus répartis en 10 et 16, ce qui correspond à 30 et 48 lettres
parmi les 216…
Mon émerveillement devant les valeurs 62-71 de Bernard-Werber faisant
écho aux 62-71 mesures du Prélude-Fugue en cis moll du second volume du Clavier
bien tempéré m’avait fait oublier une autre relation sur le nombre 133,
découverte par Hans Kellner dans cette œuvre, suite de 24 ensembles
Prélude-Fugue dans toutes les tonalités.
Bach lui a choisi un titre allemand de 24 lettres, Das wohltemperirte
Clavier, qui dans l’alphabet précité (de 24 lettres ! avec i-j et u-v
confondus) a pour valeur 266, se répartissant exactement en deux moitiés de
valeur 133 :
DASWOHLTEMPE = 133
RIRTECLAVIER = 133

En remerciant Bernard pour sa disponibilité envers ses lecteurs,
Note ultérieure : j’ai appris depuis grâce à un documentaire que Porquerolles était appelée l’île d’or :
