Sacré Bach !
Avant
d’aborder ma découverte la plus hallucinante, sinon la plus hallucinée, dans le
Clavier bien tempéré, il me semble indispensable de préciser quelques
points.
La
« divine proportion », soit 0.61803… (ou son inverse 1.61803… plutôt
appelé « nombre d’or ») est parfois confondue avec la « division
sacrée », soit 0.70710… (ou son inverse 1.41421).
Ces deux rapports
connus de l’antiquité sont réputés avoir été des canons esthétiques. Alors
qu’on connaît surtout la divine proportion, ou section d’or (golden cut),
il n’existe aucune preuve décisive
que les anciens aient utilisé pratiquement ce rapport vénéré, tandis que la
division sacrée (sacred cut), bien moins souvent citée, semble avoir été
employée massivement par les architectes romains.
Ces deux
rapport sont les solutions des équations x2 = x + 1 et x2
= 2, soit (√5+1)/2 et √2.
Ces
nombres irrationnels algébriques ont une profonde ressemblance qui n’est
apparue pleinement qu’après la découverte des fractions continues, bien
longtemps après que les Grecs aient vénéré ces rapports. Ceux qui ont vraiment
envie de savoir ce que c’est exactement le trouveront sur
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fraction_continue
Ce qui
importe ici est que les représentations en fractions continues de ces 2 nombres
sont :
(√5+1)/2 = [1,1,1,1,1,1,1,…] (des 1 à l’infini) et
√2 = [1,2,2,2,2,2,2,…] (des 2 à l’infini après le 1 initial)
Seules ces
deux fractions de ce type correspondent à des nombres ayant un intérêt
historique.
Selon le
nombre de 1 considérés, la première fraction fournit des fractions réduites composées
de nombres successifs de la suite de Fibonacci
1 / 1
2 / 1
3 / 2
5 / 3
8 / 5
13 / 8
... ...
233 / 144 (au 12e
rang)
377
/ 233
... ...
Chacune de
ces fractions représente à son niveau la meilleure approximation de (√5+1)/2.
La seconde
fraction continue fournit selon le même principe une série de paires de nombres
appelées Colonnes de Pythagore (ou moins poétiquement suite A002965), chaque
fraction représentant à son niveau la meilleure approximation de √2.
1 /
1
3 / 2
7 /
5
17 /
12
41 /
29
99 /
70
239
/ 169
... ...
Il y a des
tas de choses à dire sur ces deux familles de nombres dérivées des deux
rapports, mais j’en ai dit suffisamment pour pouvoir maintenant aborder Bach.
J’étudiais
ici les tonalités en
rapport d’or dans les deux volumes du Clavier bien tempéré, en
m’attachant aux cas remarquables où une relation dans un volume avait une
correspondance dans les mêmes tonalités de l’autre volume.
Je n’avais
fait que mentionner les paires 18-15 et 22-14 du second volume, car aucune
relation dorée n’apparaissait dans les tonalités correspondantes du premier,
mais la prise en compte des Colonnes de Pythagore ci-dessus révèle un
extraordinaire parallélisme.
Voici les
nombres de mesures dans les deux volumes des Préludes et Fugues composant le
couple des paires 18-15 et 22-14. Les tonalités sont données dans leur ordre
normal :
|
rang |
P1 |
F1 |
PF1 |
|
|
P2 |
F2 |
PF2 |
|
|
14 |
24 |
40 |
64 |
169 |
43 |
70 |
113 |
233 |
|
|
15 |
19 |
86 |
105 |
48 |
72 |
120 |
|||
|
18 |
29 |
41 |
70 |
169 |
50 |
143 |
193 |
377 |
|
|
22 |
24 |
75 |
99 |
83 |
101 |
184 |
|||
|
|
96 |
242 |
338 |
|
224 |
386 |
610 |
|
Les
relations d’or 193/120 et 184/113 du second volume ne sont pas très bonnes
individuellement (quoique optimales selon ma définition), mais leur couplage
amène un idéal 377/233, deux nombres de Fibonacci, et c’est ainsi le meilleur
couple de l’ensemble du CBT, car les tonalités de poids fort sont deux des
trois plus lourdes de l’ensemble. Les nombres en rapport d’or sont donnés en
bleu/rouge (non souligné), mais toutes les relations n’ont pu être
représentées, en raison de leur nature récurrente.
Face à cet
idéal apparaît un rapport encore plus parfait dans le premier volume, puisque
c’est le rapport 1, la plus simple égalité. Le nombre concerné n’est pas
indifférent, puisque 169 est le carré de 13, 7e terme de la suite de
Fibonacci. On peut passer au 13e terme, F13 = 233, par
l’addition des carrés de F6 et F7 : 233 = 82
+ 132 = 64 + 169; on remarque que 64 figure dans le tableau,
harmonieusement puisque cette équation correspondrait à l’addition des
tonalités 22-18-14, les 3 tonalités mineures altérées symétriques,
correspondant au groupe de trois touches noires du clavier.
Il est
formidable de trouver ce même nombre 169 réparti exactement de la même manière
dans les paires 14-15 et 18-22 pour former deux relations dorées et deux
relations sacrées.
Les
relations sacrées, soulignées et en gras, sont idéales car faisant intervenir
les nombres des Colonnes de Pythagore, 169, réparti en 99/70 (= 1.41428…, très
bonne approximation de √2), 70 lui-même réparti en 41/29 (= 1.41379…).
A ce 41/29
sacré correspond le 40/24 doré du PF 14 qui intervient dans maintes relations.
Le partage
optimal doré de 169 serait 104-65, mais 105-64 est presque équivalent car le
partage du carré d’un nombre de Fibonacci n’est jamais proche d’un entier,
laissant pour petite section un nombre légèrement supérieur au carré précédent
augmenté de 0.5, imposant en principe d’arrondir à l’unité supérieure. Ici la
petite section de 169 est 64.55…
On
pourrait considérer la somme 169+105, dont le partage optimal est bien 169-105,
mais il ne s’agit pas ici d’arriver à tout prix à ce qui devrait être le
« bon » résultat. 105-64 et 104-65 sont pratiquement équivalents, et
le premier partage permet le jeu 64 + 169 = 233.
Pour
l’ensemble des 2x169 mesures, le partage bien meilleur 209-129 peut s’obtenir
en jouant avec les 40 mesures de la Fugue 14, ce qui est remarquable puisque
cette Fugue est le dernier élément d’une autre série de 209
mesures.
Le partage
sacré des 2x169 mesures arrive comme par miracle exactement après les 29
mesures du Prélude 18 ; c’est en fait une conséquence logique de la
présence des nombres des Colonnes de Pythagore, tels qu’ils sont ordonnés.
A ce stade
on pourrait s’estimer comblé : à la meilleure relation fibonaccienne du
second volume correspond dans le premier la fantastique architecture que je
viens de tenter de décrire.
Ce n’est
pourtant pas terminé, et le second volume recèle un autre formidable équilibre
au sein duquel tous les nombres semblent trouver sens.
C’est
d’abord évidemment le parfait rapport d’or au sein du PR 14, déjà bien connu.
C’est essentiellement à cause des rapports d’or dans les deux PR 14 que je me
suis lancé dans des investigations dorées systématiques chez Bach, mais la
relation particulière 43-70-113 offerte ici ne peut manquer d’évoquer la
relation sacrée 29-41-70 du PR 18 du premier volume.
Les Fugues
18 et 22 attirent l’œil exercé, et effectivement 143/101 = 1.415… est une bonne
division sacrée.
Il y a
donc parmi les 8 pièces quatre nombres en rapport doré ou sacré, et quatre
autres nombres. L’idée vient aisément d’additionner ces deux groupes pour
obtenir 357 (43+70+143+101) et 253, avec 357/253 = 1.411… Ce n’est pas un très
bon rapport, mais c’est néanmoins le partage optimal selon la division sacrée
de 610, le 15e terme de la suite de Fibonacci dont le parfait
partage en 377 et 233 a motivé d’examiner ce qui se passait dans le premier
volume, pour y découvrir la division sacrée. Retour à l’envoyeur.
C’est
effarant, et pas encore terminé. Les 4 nombres du second groupe ne sont pas
tout à fait quelconques. Les Préludes des Fugues en rapport sacré ne sont pas
loin d’être en rapport doré, 83/50 = 1.66 (les bons rapports sont 83/51 ou
81/50).
Le Prélude
et la Fugue 15 sont en rapport 2/3 (ou 3/2), le rapport musical par excellence
de quinte.
Puisque le
groupage des rapports 70/43 et 143/101 a semblé riche en conséquences, je
remarque encore la somme de leurs poids faibles, 43+101 = 144, le nombre de
Fibonacci précédant 233 et 377…
Presque
rien ici ne semble laissé à la contingence ; quand une légère imperfection
se fait sentir, il n’est jamais certain que cet écart ne cache pas une harmonie
plus riche encore. J’ai par ailleurs plusieurs autres pages sur les relations
numériques dans le CBT, mais je remets à plus tard l’étude de comment peut s’y
imbriquer ce nouvel équilibre.
J’ai
essayé d’éviter toute expression impliquant des intentions bachiennes derrière
cette architecture, tout simplement parce que je ne peux y croire, mais ce
n’est que mon humble avis, et je n’ai aucune explication rationnelle à
proposer.
Il est
bien sûr tout à fait possible que d’autres aient des idées sur la question. Sur
le site de maths,
on ne peut plus sérieux, où est présentée la suite A002965 (les Colonnes de
Pythagore), sont indiqués deux liens externes vers des articles savants. Le
premier,
Pierre Lamothe, En marge du probleme des
cercles tangents
est en français, mais d’une telle complexité que j’avoue ne
pas y comprendre grand chose. Je peux néanmoins y lire que les nombres de Fibonacci
comme ceux des Colonnes de Pythagore seraient liés d’une certaine manière au
tempérament, soit au prétexte même du Clavier bien tempéré.
L’autre, en anglais, mentionne aussi des applications
musicales.
Je
crois comprendre qu’il est important que le nombre des 12 demi-tons de la gamme
classique appartienne à cette suite, et que des gammes alternatives
privilégiées pourraient être basées sur d’autres nombres de la suite.
Ceci
n’ayant sans doute aucun lien, je remarque que la division immédiate des 12
notes est en 7 notes naturelles et 5 notes altérées, 7/5 étant un rapport des
Colonnes. Avec les mêmes réserves, j’observe encore que les 5 notes altérées se
répartissent en deux groupes évidents, visuels sur un clavier, de 2 et 3, 3/2
étant le rapport précédent des Colonnes (peu significatif il est vrai).
J’ai
indiqué plus haut la correspondance des tonalités mineures 14-18-22 avec le
groupe de 3, ce qui suggère d’aller voir ce qu’il en est des deux autres
tonalités mineures altérées, 4-8.
Je
n’ai pas besoin de me reporter à mes tableaux pour me rappeler que les
tonalités 4-14 dessinent une formidable harmonie d’or, mais la 8 amène un
nouvel ahurissement.
J’ai
mentionné à diverses reprises l’étrange livre, paru dans une collection
sérieuse, émettant notamment la thèse que Bach
connaissait depuis longtemps la date de sa mort le 28 juillet 1750, et qu’il
aurait codé dans son œuvre des nombres associés à cette date, les plus
immédiats étant 1750, 287 et 209 (le 28/7 est le 209e jour de
l’année).
Alors
voilà : les PR4 des deux volumes totalisent 287 mesures, les PR8
209 !
La
thèse susdite admise, il sera facile d’imaginer que Bach n’aurait eu aucune
peine à connaître les numéros BWV attribués après sa mort à ses œuvres, ou plus
probablement à diriger lui-même depuis l’autre monde cette classification,
sinon comment expliquer ce qui suit ? Les tonalités 14-18-22 sont centrées
sur la tonalité 18 ou sol dièse mineur (gis en allemand…), dont les
numéros BWV sont 863 et 887, de somme 1750 ! Cette tonalité 18 était
idéale puisque 1750 est l’exact milieu du 18e siècle !
Les
cinq tonalités mineures altérées sont complétées par la tonalité 15 (sol
majeur), qui pourrait être la dernière touche de l’œuvre, achevée en 1744,
somme de ses numéros BWV, 860 et 884.
Le
BWV 884 à lui seul pourrait signer une belle relation croisée entre les deux
volumes, son partage doré idéal en 546 et 338 se lisant en couplant 169 et 377,
face aux 338 mesures du premier volume. Ces nombres correspondent à une
relation fibo 34-21-13 multipliée par 26.
rémi schulz, le 14/12/06
Annexes :
La
confusion entre divine proportion et division sacrée se rencontre notamment
dans Le Nombre d’or, de Ghyka (1931), où page 155 de la seconde partie est
énoncé que le format DIN apparu en Allemagne en 1928 correspondait au rectangle
d’or, chacun sait aujourd’hui que c’est un rapport √2.
HE
Huntley dans sa Divine Proportion évoque aussi le format DIN. S’il ne se
trompe pas pareillement, du moins décrète-t-il que l’harmonie du rapport
√2 pourrait être due à sa proximité avec le nombre d’or… Pourquoi pas le
contraire ? ou pourquoi ces rapports algébriques complexes ne
jouiraient-ils pas de leur proximité avec la proportion simple 3/2 ?
Ghyka
commet une belle bourde page 131 de la première partie en confondant l’Art
de la Fugue et le Clavier bien tempéré, dont il ne parle d’ailleurs
que pour des motifs esthétiques sans lien direct avec son nombre d’or.
Hormis
quelques coquilles, ce sont les deux seules grosses erreurs que j’ai repérées
(ce qui ne signifie évidemment pas qu’il n’y en a pas d’autres), et je trouve
amusant qu’elles concernent √2 et le Clavier bien tempéré.
Chacun
a droit à l’erreur, mais je suppose que parmi les nombreux lecteurs de
l’ouvrage certains ont eu à cœur de les signaler à l’auteur, lequel n’en aurait
alors manifestement pas tenu compte dans les rééditions de son vivant (il est
mort en 65).
Je
trouve une autre probable confusion dans un fascicule de Guy Mourlevat, à
propos de facture d’orgue (ce qui m’évoque Bach). Il y est dit qu’il faut
multiplier le diamètre d’un tuyau d’orgue par phi pour obtenir l’octave
inférieure ; mes pauvres connaissances en acoustique me soufflent qu’il s’agit
bien plus probablement de √2 (ainsi le volume du tuyau est multiplié par
2, provoquant une vibration de fréquence divisée par deux).
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Parmi mes
supputations iconoclastes et dorées, j’ai envisagé une correspondance entre les
rangs des trois PR dorés parmi les « 48 », soit les 14-24-38, et les
38 chapitres de Hypnerotomachia Poliphili, répartis en deux parties de
24 et 14 chapitres. Un même partage des 38 lettres de l’acrostiche célèbre du
livre fait découvrir un partage doré optimal de la valeur gématrique totale 408
de ces 38 lettres :
POLIAM FRATER FRANCISCVS CO- = 252
-LVMNA
PERAMAVIT = 156
(on peut
le vérifier sur cette page
en précisant le codage « latin par rang ».)
Ayant
remarqué que la coupure se fait sur le mot columna (colonne), et que 408
est un nombre des Colonnes de Pythagore, j’ai essayé d’aller plus loin mais
sans trouver quoi que ce soit justifiant un partage sacré 239-169.
Mes
préoccupations oulipiennes m’ont fait songer à un ensemble de 408 lettres dont
une lecture parlerait du nombre d’or, et une autre, anagrammatique, de
√2, avec les césures adéquates dans chaque cas. L’ampleur de la tâche m’a
dissuadé, mais c’est bien plus facile avec 70 lettres, et, Bach m’ayant ouvert
le chemin, voici une tentative avec deux définitions attribuées à
d’hypothétiques matheux (aux noms formés avec les lettres résiduelles de
l’anagramme) :
« Ce
qu'on appelle la division sacrée, c'est racine de deux, ou son inverse. »
(Simon Norturin)
Alec Ceese
: « La divine proportion est la racine de cinq moins un sur deux, ou son
inverse. »
Les
césures 29-41 et 27-43 tombent après « division sacrée » et
« divine proportion ».
C’est une
autre curiosité que les 3 formes abrégées de signatures de Bach soient :
JSB = 29 ; JS Bach = 41 ; Joh. Seb. Bach = 70
(selon l’alphabet numérique qui lui est prêté) : sacré nom de… (j’étudie ici une possible équivalence entre BA-CH et GOTT, Dieu)
Devant ce
petit prodige, j’en viens encore à soupçonner dans la redondance des BACH = 14
une vision prophétique de l’approximation courante aujourd’hui de √2,
1.414.
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Sans
rapport avec la musique, cet article sur la phyllotaxie montre comment √2
pourrait constituer une alternative au nombre d’or privilégié par la
nature :
http://www.ac.wwu.edu/~mnaylor/naylor-seeds.pdf